Sans la présence des migrants, le déclin et le vieillissement de la population européenne seraient plus rapides encore. L’analyse démographique plaide pour des politiques plus favorables à la mobilité et plus accueillantes.

Selon les théories de la transition démographique[1] et de la modernisation socio-économique, la croissance économique se traduit d’abord par le passage à un régime de stabilité des niveaux de mortalité et de natalité, puis par une forte baisse. Dans un premier temps, grâce aux améliorations des conditions de vie et de santé, la baisse de la mortalité est bien plus importante que celle de la natalité. Celle-ci résulte surtout de facteurs socio-économiques, avec le passage d’une société rurale, au sein de laquelle la famille élargie était la norme, à une société industrielle où la règle est celle de la famille nucléaire. Cette transition serait irréversible : d’après la plupart des auteurs, ses principes s’appliqueraient à n’importe quelle situation contemporaine.

L’une des conséquences de la transition démographique est le vieillissement de la population. Le nombre et la proportion de personnes âgées augmente considérablement, surtout dans les pays qui ont achevé leur transition. Étant donné leur caractère structurel et irréversible, la baisse de la fécondité comme le vieillissement soulèvent des débats sur la pertinence des politiques publiques – celles-ci ayant connu des fortunes diverses. Du point de vue économique, le vieillissement a des conséquences sur l’épargne, sur la consommation, les investissements, sur le système fiscal et les régimes de retraite. Du point de vue social, les répercussions concernent les coûts de la santé, mais aussi la composition des ménages et les conditions de vie. Pour autant, la « démocratisation de la vieillesse »[2] est en soi un phénomène positif pour les sociétés modernes. Il témoigne d’une maîtrise accrue de la fécondité et de la mortalité au cours des deux derniers siècles. Paul Demeny[3] parlait d’un nouvel équilibre démographique, avec une grande proportion de personnes âgées et un nombre réduit de jeunes. Mais dans nombre de pays européens, l’équilibre ne s’est pas vraiment réalisé : la fécondité a chuté jusqu’en dessous du seuil de remplacement des générations (2,1 enfants par femme). Dans les quarante dernières années, dans certains pays, le processus a été celui d’une « seconde transition démographique », caractérisée par un niveau de fécondité constamment au-dessous du seuil de remplacement[4].

Forte baisse de la fécondité et extraordinaire augmentation de la durée de vie : c’est en Europe que la transition démographique a manifesté ses deux caractéristiques les plus nettes. Dans les quarante dernières années, le vieillissement s’est accéléré, le solde naturel (la différence entre naissances et décès au cours d’une période) devenant proche de zéro ou négatif. Pour compenser cette tendance, l’apport positif du solde migratoire (la différence entre entrées et sorties) est souvent rappelé.

Des politiques migratoires peuvent ainsi être adoptées par les pays d’origine et de destination pour augmenter ou diminuer la demande ou l’offre de main-d’œuvre, mais aussi pour peser sur l’évolution de la structure démographique. Des pays en développement, par exemple au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, considèrent l’émigration comme une solution à l’excédent démographique en âge actif ou comme un rite de passage normal pour les jeunes générations. Les pays développés, tels que ceux de l’Union européenne (UE), ont recours à l’immigration pour faire face à la pénurie de travailleurs dans certains secteurs économiques et au vieillissement structurel de leur population[5].

L’idée d’une migration de remplacement est alors considérée comme une solution aux problèmes liés au vieillissement de la population. C’est dans ce contexte que les Nations unies publiaient en 2000 le rapport « Migration de remplacement : est-ce une solution pour les populations en déclin et vieillissantes ? », soulignant cette nécessité pour les pays occidentaux. Plusieurs études empiriques ont été menées depuis. G. Strozza et S. Gesano[6] ont montré, pour l’Italie, combien les migrations ont contribué à réduire le rythme du vieillissement entre 2002 et 2010, mais sans inverser la tendance, ni bloquer le processus de vieillissement. Pour conserver la même proportion de personnes âgées de 65 ans et plus dans la population totale d’ici à 2051, maintenir le solde migratoire actuel (environ 300 000 par an) ne suffirait pas : il faudrait le porter à plus d’un million par an ! Dans les pays qui ont adopté des politiques migratoires restrictives (Japon, Allemagne…), ce vieillissement a été plus rapide. Pour mieux comprendre l’évolution démographique et l’apport des migrations en Europe, nous comparerons ici les trajectoires passées et futures des grands pays d’Europe occidentale, avant d’imaginer les conséquences d’une fermeture des frontières.

L’évolution démographique des populations européennes

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la population de l’Europe des Vingt-Sept a achevé, dans son ensemble, sa transition démographique : le taux d’accroissement annuel, qui se situait autour de 10 ‰ au début des années 1960, était de 2,6 ‰ en 2011. Si, jusqu’au milieu des années 1990, cette croissance était assurée par l’excédent des naissances sur les décès, c’est ensuite la migration, devenue plus importante, qui a compensé en partie la chute de la natalité. La faible reprise du solde naturel observée ces dernières années n’atténue qu’en partie ce phénomène (graphique I).

Au 1er janvier 1960, les pays aujourd’hui membres de l’UE comptaient quelque 402 millions d’habitants. Plus de 100 millions se sont ajoutés en cinquante ans, portant la population européenne à 503 millions (+ 25 %) en 2012. Cependant, cette évolution des taux de croissance (qu’elle soit naturelle ou migratoire) n’a pas été homogène : durant la période 1990-2009, une dizaine de pays (dont l’Italie et l’Allemagne) ont connu une décroissance naturelle plus ou moins forte, alors que la plupart des États-membres enregistraient un accroissement naturel modéré[7]. Quant au solde migratoire, il a été globalement positif ou faiblement négatif presque partout[8].

Graphique I – L’évolution démographique européenne entre 1960 et 2011

Légende : Taux brut à gauche, composantes à droite. Source : Eurostat.


Si l’on s’en tient aux pays les plus peuplés (Italie, France, Allemagne, Espagne et Royaume-Uni), les différences les plus marquées dans la dynamique des cinquante dernières années opposent l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne d’un côté au Royaume-Uni et à la France de l’autre. Chez les premiers, la balance naturelle, nettement positive dans les années 1960, s’est rapidement dégradée. Elle est devenue négative dans les années 1970 en Allemagne, plus récemment en Italie. Quant à l’Espagne, après un plancher de 0,1 ‰ en 1998, elle a retrouvé récemment une faible croissance naturelle (1,8 ‰ en 2012). À des rythmes et des niveaux différents, l’excédent des naissances sur les décès a cédé la place à un flux sans précédent d’immigration nette. Celui-ci permet de retrouver, notamment en Italie, un taux de croissance comparable à celui des années 1960 (graphique II). La France et le Royaume-Uni, en revanche, ont constamment connu des soldes naturel et migratoire positifs. Malgré des évolutions très différentes[9] dans le passé, les deux pays semblent aujourd’hui très proches en termes de croissance naturelle (avec un excédent de naissances sur les décès de respectivement 258 000 et 255 000 en 2012, soit un taux de croissance naturelle de 4,1 et 4,8 ‰), avec différents niveaux d’immigration nette.

Graphique II – L’évolution démographique européenne entre 1960 et 2011

Légende : Taux brut à gauche, composantes à droite. Source : Eurostat

Une Europe sans migration ?

Quelles seraient les conséquences d’une brusque interruption du flux migratoire vers l’Europe ? Les projections jusqu’en 2060 réalisées par Eurostat[10] donnent la réponse : une chute et un vieillissement inévitables de la population européenne. Avec des frontières toujours ouvertes, la hausse de la population européenne devrait se poursuivre jusqu’en 2040, atteignant alors 526 millions d’habitants. Mais le niveau de fécondité, très bas dans tous les pays, pourrait ensuite ne plus être compensé par le flux d’immigration et la population dans son ensemble diminuerait jusqu’à 517 millions en 2060.

Ce scénario compte sur le maintien d’un flux migratoire important d’ici 2060, faute de quoi la chute de population pourrait commencer dès aujourd’hui, pour descendre en fin de période jusqu’à 430,5 millions d’habitants[11] (tableau I). L’Europe à migration zéro perdrait ainsi 14 % de sa population en cinquante ans. Encore une fois, la variabilité des dynamiques démographiques se réfléchit dans une multiplicité de situations : depuis les pays, très nombreux, qui verraient leurs effectifs de population se réduire de façon significative, d’ici 2060 (Allemagne - 27 %, Italie - 25 %, Pologne -17 %, Espagne -19 %), en passant par ceux touchés plus modestement (Belgique et Pays-Bas - 6 %), jusqu’à ceux qui enregistreraient une croissance démographique, certes faible, assurée par la dynamique naturelle (Royaume-Uni + 1 % et France + 3 %). Pour autant, les populations française et britannique croîtraient jusqu’en 2040-2050, avant d’entamer une décroissance qui pourrait être durable.

La variation des effectifs ne serait pas la seule conséquence de la fermeture des frontières. Compte tenu de la distribution par âge des immigrés, en 2060, faute de nouvelles arrivées, l’âge moyen serait accru d’environ trois ans. À peu près 33 % de la population aurait plus de 65 ans, ce qui représenterait 61 % (taux de dépendance des âgés) de la population en âge de travailler (de 15 à 64 ans) ! Les projections au niveau de l’Europe des Vingt-Sept et des principaux pays montrent qu’en l’absence de migrations, même la France et le Royaume-Uni semblent destinés à voir vieillir plus rapidement leur population d’ici 2060 (tableau I). Vue la dynamique actuelle et les hypothèses à moyen terme, la chute de la population européenne semble inévitable, mais la migration reporterait ce phénomène de plus de vingt ans en moyenne. Elle ne joue certes pas le rôle de la fécondité (les immigrés sont toujours plus âgés que les nouveaux nés !), mais l’effet de rajeunissement demeure ; son ampleur dépendra de la structure par âge des nouveaux immigrants et de leur propension à procréer.

Tableau I – La population européenne avec ou sans migrations

Source : Eurostat

Les défis de l’Europe

Les changements intervenus dans la population européenne depuis plus d’un demi-siècle et les transformations futures seront les moteurs de modifications sociales et économiques. D’où l’importance de la, ou mieux, « des » réponses politiques au vieillissement : une politique migratoire cohérente et adéquate, l’augmentation progressive de l’âge légal de départ à la retraite, une plus grande place des femmes sur le marché du travail ainsi qu’une meilleure et plus large utilisation du travail à temps partiel contribueront à garantir des relations paisibles entre générations.

En somme, les migrations peuvent aider à réduire le rythme du vieillissement d’une population dans une perspective de court terme, mais elles ne sauraient être une réponse de moyen et long terme : seule une hausse de la fécondité permettrait de rééquilibrer les changements de la structure par âge qui ont suivi la transition démographique. Le choix d’une Europe forteresse, de plus en plus fermée, est non seulement difficile à réaliser, mais peu souhaitable si l’on veut préserver un équilibre démographique, social et économique.

Une politique migratoire européenne serait en revanche nécessaire pour faire des migrations une opportunité pour l’Europe, comme pour les migrants et leurs pays d’origine. Elle suppose que l’attention des responsables politiques et des médias se concentre sur l’intégration des migrants plutôt que sur le contrôle des frontières. Elle suppose un code commun, comme le prévoit le Programme de Stockholm de 2009. Chaque pays européen garderait le droit de fixer le nombre d’entrées par an et les caractéristiques de ces migrants (qualifié, non qualifié, type de visa…). Mais grâce à des règles communes, des droits fondamentaux comme le regroupement familial seraient garantis. Cette stratégie permettrait aussi d’harmoniser la politique des visas et des titres de séjour, ce qui simplifierait les procédures et attirerait davantage de migrants qualifiés (chercheurs, étudiants, etc.). Aux mesures de contrôle des frontières seraient préférées des politiques en faveur de la mobilité et de l’intégration, plus efficaces et, surtout, moins dangereuses pour les migrants.



[1] Théorie élaborée par Warren Thompson, « Population », American Journal of Sociology, vol. 34, n°6, 1929, pp. 959-975. Cf. Adolphe Landry, La révolution démographique, Ined, 1982 [1934].

[2] Cf. Jacques Légaré, « Vers une démocratisation de plus en plus grande de la vieillesse : y a-t-il raison de tant s’inquiéter ? » in Jacques Henripin et Yves Martin (dir.), La population du Québec d’hier et aujourd’hui, pp. 139-143, Presses de l’Université de Montréal, 1991.

[3] Paul Demeny, « Early Fertility Decline in Austria-Hungary : A Lesson in Demographic Transition », Daedalus, vol. 97, n°2, 1968, pp. 502-522.

[4] Dirk J. van de Kaa, « Europe’s Second Demographic Transition », Population Bulletin, vol. 42, n°1, 1987, pp. 1-59.

[5] Cf. Stefano Baldi et Raimondo Cagiano de Azevedo, « Politiques migratoires », in Démographie. Analyse et synthèse, VII, Histoire des idées et politiques de population, Ined, 2006, pp. 489-522 ; Philippe Fargues, « Voice After Exit : Revolution And Migration In The Arab World », site du Migration Information Institute, 2011.

[6] Cf. Giuseppe Gesano et Salvatore Strozza, « Foreign migrations and population aging in Italy », Genus, vol. 67, n°3, 2011, pp. 83-104.

[7] En élargissant le champ de l’analyse aux pays de l’Europe centrale et orientale, on obtient un scénario différent, avec de nombreux pays caractérisés par une balance naturelle négative. Cf. Alexandre Avdeev et al., « Populations et tendances démographiques des pays européens (1980-2010) », Population, vol. 66, n°1, 2011, pp. 9-133.

[8] Dans l’Europe centrale et orientale, la migration a eu l’effet contraire, contribuant à la baisse de la population de près de 11 % dans 16 anciens pays socialistes (ibidem).

[9] Jacques Vallin et Graziella Caselli, « Quand l’Angleterre rattrapait la France », Population et sociétés, n°346, mai 1999.

[10] Projections de population « Europop2010 ».

[11] Projections de population « Zero Migration Variant - Eurostat Europop2010 ».

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