Fragilité des États, interdépendance des peuples, reconfigurations des sphères de la vie sociale, menaces écologiques sur l’espèce… Dans une période où bien des repères sont fortement ébranlés, l’appartenance religieuse peut servir à chacun soit de refuge, soit d’étendard, ou encore de moteur – l’un n’étant pas exclusif de l’autre. Ce qui est en jeu dépasse largement les querelles de chapelles : il s’y joue en partie l’avenir de notre monde.

Une première attitude est de s’en remettre à un Dieu qui viendrait éteindre les feux multiples allumés par l’homme. L’espérance interdit certes au croyant la démission dans une situation de désarroi, mais aussi l’illusion d’un retour, par la seule dévotion, à un passé glorifié. Attitude spirituelle fondamentale, l’attente de Dieu n’est pas synonyme de passivité. Car si Dieu a confié à l’homme un univers inachevé (en ce sens, in-fini), alors le monde reste à créer.

La peur d’un monde en turbulence peut aussi entraîner un repli sur des repères perçus comme inamovibles. De fait, certains le sont et dépassent les cultures, comme le montre la dynamique des droits de l’homme. Mais à l’heure de la mondialisation, la proximité de l’autre différent ne le rend pas plus compréhensible : elle exacerbe au contraire la crainte, comme le rappelle Dominique Wolton. Et la crispation identitaire que l’on voit poindre un peu partout, y compris en Europe avec la montée des nationalismes, trouve dans la religion un terrain fertile. La même croyance, avec les mêmes rites, sert ici de signe de ralliement derrière un même bouclier, face à un monde jugé hostile ou en perdition. La dynamique du bouc émissaire n’est pas loin : les semblables se retrouvent pour rejeter la faute sur une extériorité pécheresse. Or pour les chrétiens, comme le dit bien René Girard, la figure du Christ désarme cette spirale de la violence.

Reste une troisième attitude : celle de puiser dans sa foi l’énergie pour construire un monde plus humain. Si le croyant reconnaît en l’autre une image divine, c’est bien à une attitude d’accueil qu’il est invité. Dès lors, le politique, par lequel s’échafaude l’expression de l’intérêt général, n’est plus ce lieu où l’on doit craindre de perdre la pureté de ses convictions. Le discours social de l’Église catholique est sans ambiguïté à cet égard : « Ceux qui sont, ou peuvent devenir, capables d’exercer l’art très difficile, mais aussi très noble, de la politique, doivent s’y préparer » (Gaudium et spes75.6 ). L’islam aussi, selon les réformistes, place la légitimité dans la concertation (choura) des individus, qui ne sauraient être gouvernés sans leur consentement.

Nul ne peut dire aujourd’hui quelle sera l’attitude dominante des différentes communautés croyantes dans la période de transition civilisationnelle qui s’ouvre. Certaines tendances inquiètent à bon droit, dont la tentation de quelques-uns du repli sur les seules questions liturgiques, le manichéisme de certaines églises évangéliques, ou encore les tentatives de censure à l’encontre de films comme Persepolis, des caricatures de Charlie Hebdo ou d’une pièce jugée « christianophobe » au Théâtre du Châtelet.

Les grandes traditions religieuses peuvent jouer un rôle positif. À certaines conditions. Le sens de la responsabilité, d’abord, qui est le pendant de l’extraordinaire liberté humaine. Mais il ne suffira pas d’exercer cette responsabilité individuellement. (Ré)investir le politique est, en ce sens, salutaire. Cet engagement suppose de s’inscrire résolument dans le débat, fort de ses convictions, mais prêt à évoluer et désireux de s’enrichir de l’autre. Dans un pays où certains conçoivent la laïcité comme le cantonnement de la religion à la stricte sphère privée, d’autres prétendent au contraire en faire un enjeu de reconnaissance publique, voire partisane. Mais peu importe au fond que, selon sa sensibilité, on affiche ou non son ancrage spirituel. L’important est d’échapper au dogmatisme. Dans le débat public, nul ne saurait se poser en détenteur de « la » vérité.

Pourvu que l’affichage religieux ne soit pas brandi comme une idéologie, mais comme une source d’engagement, chaque tradition est alors porteuse de sa générosité propre, pour reprendre le slogan de Salam News, premier périodique musulman gratuit en France. Avec le souci constant de donner du sens à la façon dont nous façonnons le monde. Et l’on voit s’élever de façon plus affirmée des voix se réclamant de leur enracinement spirituel pour alerter, expliquer ou tenter des réponses face aux défis de l’époque. Qui ne sont pas minces. Les peuples sont-ils encore seulement maîtres de leur destin? Quel sort notre humanité réserve-t-elle à la planète, dans laquelle les grands monothéismes voient un héritage à partager et à féconder?

À regarder de plus près, nombreux sont chez les catholiques ceux qui osent s’engager, au-delà des postures de principe, face à l’emprise de la finance sur notre avenir. Après la mobilisation pour l’annulation de la dette des pays pauvres, des mouvements chrétiens plaident « au nom de leur foi, pour plus de justice fiscale », tandis qu’à Rome, le Conseil Justice et Paix demande au G20 de taxer les transactions financières, de dissocier banques de détail et banques d’affaires, et de recapitaliser les banques sous certaines conditions. Le Vatican rejoint ainsi des propositions élaborées dans bien d’autres lieux.

Face à la crise écologique aussi, la voix de l’Église, sans être pionnière comme le rappelle Dominique Lang dans sa première chronique ici, se fait désormais entendre. En France, Mgr Vingt-Trois appelle à réviser nos modes de consommation, Mgr Stenger à une solidarité radicale, tandis qu’au Bundestag en septembre, Benoît XVI allait jusqu’à reconnaître que « la terre porte en elle sa propre dignité ». Autres signes : l’enthousiasme qu’avait suscité l’aventure des Cahiers de Saint-Lambert, ou l’engagement de beaucoup derrière le Pacte civique établi en vue des échéances de 2012. Très prosaïques, les signataires d’un récent appel aux évêques de France invitent même l’Église à se montrer prophétique dans ses pratiques… par des repas bio « dans les lieux collectifs d’Église » ou « en faisant des cimetières des espaces naturels préservés »!

La question posée n’est pas théorique. Si à l’occasion de ses cinquante ans, le CCFD-Terre Solidaire souhaite remettre sur le chantier la notion de développement, c’est que les acteurs locaux qu’il soutient dans une soixantaine de pays, témoins d’un système économique destructeur des solidarités et de la planète, l’y encouragent vivement. Mais peut-on sortir de la spirale productiviste? Le défi écologique interroge notre humanité d’une façon radicalement nouvelle. Où sont les enjeux et les propositions? Ces interrogations méritent un large débat. Fidèle à la mission de la revue Projet, la Question en débat de ce numéro cherche, modestement, à y contribuer.


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