L'intégration se fera-t-elle par les marchés ou verra-t-elle la naissance d'un nouvel acteur, indépendant des États-Unis, un acteur international qui entend construire collectivement un modèle alternatif ?

Un scénario inédit se fait jour depuis maintenant deux ans dans le processus d’intégration latino-américaine. Jusqu’à présent, parler d’intégration régionale ou sous-régionale, c’était surtout évoquer des enjeux économiques et commerciaux. Cette approche commerciale et financière était à la base des propositions faites par les États-Unis à partir de 1994 en vue de la formation de l’Aire de libre commerce des Amériques (Alca), ou par l’Union européenne avec les « Accords d’Association ». Il s’agissait en fait d’une intégration des marchés pour s’insérer dans les processus de globalisation, pilotés par la finance internationale et les multinationales.

Ce n’est pas cette voie que choisit la Communauté des États latino-américains et Caraïbes (Celac) lancée en février 2010 ; ni celle de l’Union des Nations Sud-américaines (Unasur) née en mai 2008 ; moins encore celle de l’Alliance Bolivarienne des Amériques (Alba) créée en décembre 2004. Dans leur diversité, ces espaces d’intégration ont en commun de penser les États comme premiers protagonistes et de fonder un projet politique, au-delà des intérêts économiques, qui, s’ils existent, ne sont pas premiers.

Cette émergence progressive de l’Amérique latine et des Caraïbes comme acteur politique sur la scène internationale réalise une vieille aspiration des peuples de la région. Elle apparaît dans un contexte de crise systémique, dont les répercussions sont non seulement économiques et financières, sociales et culturelles mais aussi écologiques, énergétiques et technologiques, politiques et militaires.

Le sens de ce changement d’époque est décisif pour l’humanité. Il est remarquable que l’Amérique latine et les Caraïbes – où des peuples recherchent des voies originales afin d’établir de nouvelles bases institutionnelles et culturelles pour les relations entre les personnes et avec la nature –, se constituent en un bloc politique autonome. C’est d’ailleurs pour la région la seule chance d’orienter cette construction du futur, qui sera déterminé par des pays-continents ou des blocs régionaux.

Le deuxième trait de l’intégration en cours est sa volonté d’autonomie, en particulier vis-à-vis des États-Unis. L’articulation est ici déterminante entre l’initiative stratégique du Brésil et celle de l’alliance bolivarienne de l’Alba. Le processus s’enracine dans un profond changement du rapport de forces qui commence à partir de la fin de l’an 2000, quand la crise du néolibéralisme s’accélère et que s’amplifie la résistance populaire à travers presque toute la région. Ce changement historique se traduit par la perte du pouvoir pour les forces politiques de la droite traditionnelle et par l’arrivée de nouveaux leaders et de mouvements, les uns sociaux-démocrates, les autres plus radicaux, « nationaux-développementistes » ou bolivariens.

Dans un continent qui connaît de très grandes disparités économiques, politiques, sociales et culturelles, où les marges d’action sont réduites, les nouveaux gouvernements ont opté entre deux types de conduite. Les pays « bolivariens » ont réalisé des réformes économiques et sociales de grande ampleur, sans rompre les limites du capitalisme d’État. Au Brésil et dans les pays du Cône Sud, des coalitions social-démocrates ont eu une conduite fiscale et monétaire plus orthodoxe, compensée par quelques politiques sociales pour lutter contre l’extrême pauvreté et un programme de croissance combinant le soutien aux exportations et une revitalisation du marché interne. Les uns et les autres, cependant, ont maintenu la gouvernabilité démocratique. Ils ont bénéficié, à partir de 2004, d’un cycle de hausse des prix des matières premières et d’une abondante liquidité financière internationale, jusqu’à la fin de 2008. À partir de ces expériences, deux modèles d’intégration – celui des États-Unis ou celui de l’Europe – se disputent la suprématie des échanges.

L’interventionnisme des États-Unis

Le déclin est perceptible de l’hégémonie des États-Unis en Amérique latine et dans les Caraïbes. Cette tendance se manifeste depuis une dizaine d’années et les administrations de Bush et d’Obama n’ont pu l’inverser, en dépit de toutes les pressions de l’un et d’un discours rénové de la part de l’autre, pour faire face à l’influence croissante de courants sociaux et de forces politiques qui questionnent leur domination.

La principale plate-forme dont disposent les États-Unis est celle de l’OEA à partir de laquelle, en 2009, Obama a tenté de relancer le « Sommet des Amériques ». Mais le rôle de l’OEA a été gravement mis en question par les événements politiques postérieurs, en particulier par le coup d’État au Honduras. Malgré les fortes pressions des États-Unis, l’OEA, qui avait annulé l’exclusion de Cuba l’an passé, n’a pas approuvé la réincorporation du gouvernement hondurien élu après le coup d’État.

Sur le plan économique, l’explosion de la crise financière aux États-Unis a ouvert une parenthèse, qui risque de plomber toute initiative nouvelle. Après l’échec de l’Alca, on assiste à l’enlisement des Traités de libre Commerce (TLCs) bilatéraux ou régionaux. Des accords ont été signés avec le Mexique et le Chili, mais le gouvernement américain n’est parvenu qu’à grand-peine à faire approuver par le Congrès celui avec l’Amérique centrale et la République dominicaine, et celui avec le Pérou. Les TLCs signés avec Panama et la Colombie il y a plusieurs années sont gelés. Par ailleurs, l’émergence de la Chine sur la scène économique mondiale a eu un impact réel : devenue le principal partenaire commercial des pays sud-américains et un facteur de poids de leur dynamisme, elle relativise l’importance de leurs relations avec les États-Unis. Certes, le Mexique, l’Amérique centrale et les Caraïbes dépendent davantage des États-Unis. Ils devront attendre un regain de consommation dans ce pays pour que croissent leurs exportations, alors que diminuent l’argent envoyé par les émigrés et celui apporté par le tourisme.

La politique étrangère des États-Unis dans la région se réduit à un simple interventionnisme, centré sur l’accès aux ressources et le déploiement d’initiatives de sécurité. Cette orientation les prive de tout appui au-delà du bloc des alliés (Mexique, Colombie, Panama et Pérou) et les empêche d’introduire quelque coin entre les forces bolivariennes et celles de type social-démocrate. Le renforcement du cercle militaire autour de la région – dont l’étape la plus récente est la transformation d’Haïti en une nouvelle base dans les Caraïbes, avec l’occupation du pays par 16 000 marines, sous le prétexte du tremblement de terre en janvier 2010 – et le déroulement de campagnes pour créer un climat qui justifie dans plusieurs pays la répression des mouvements sociaux, qualifiés de menace à la sécurité, constituent toujours l’axe principal de cette politique. L’espoir des États-Unis d’inverser le nouveau rapport de forces qui se manifeste ne semble pas près de se concrétiser. Si de nouveaux gouvernements alliés des États-Unis ont été élus ou réélus (Colombie, Chili et Costa Rica), la tendance ne suffira pas à contrebalancer le leadership des forces social-démocrates et bolivariennes dans la région.

Des liens affaiblis avec l’Union européenne

Après 19 ans de sommets ibéro-américains et 11 ans de sommets entre l’Union européenne (UE) et l’Amérique latine et Caraïbes (ALC), le bilan de ces rencontres est des plus modestes ! En effet, l’évolution politique et économique des deux régions est de plus en plus divergente. Lors des années de libéralisation, les multinationales européennes ont grandement profité des processus de privatisation et de l’ouverture des économies latino-américaines. Parallèlement, le modèle de l’intégration européenne exerçait un fort attrait auprès des élites des grands pays de la région, pour renforcer les initiatives d’intégration déjà engagées (Mercosur et Communauté andine des Nations).

Lors de la présidence espagnole de l’UE (janvier-juin 2010), ont eu lieu le 19e sommet ibéro-américain et le 4e sommet UE-ALC. Ils avaient pour thème « innovation et technologie pour promouvoir un développement soutenable et inclusif ». Mais en réalité, il s’agissait surtout d’accélérer les négociations pour des accords de « libre-échange » (« d’association ») avec divers pays et blocs de pays de la région. Ces réunions se sont conclues par un succès des négociations avec l’Amérique centrale, par un accord avec la Colombie et le Pérou et par la reprise des conversations avec le Mercosur. Mais il faut reconnaître qu’il faudra encore bien du temps pour que ces « réussites » soient vraiment mises en application. La relance des discussions avec le Mercosur était voulue par l’Espagne consciente que, par la suite, quand la présidence de l’UE sera à la charge de pays de l’Europe centrale et orientale, l’Amérique latine ne serait pas une priorité. Mais cette occasion de nouveaux accords s’est heurtée au protectionnisme agricole européen.

Politiquement, la relation de l’UE avec l’Amérique latine et les Caraïbes est marquée par la défense du multilatéralisme et la recherche d’un ordre multipolaire dans les relations internationales. Mais cette position est aujourd’hui plus forte parmi les acteurs du nouveau monde qu’en Europe. La social-démocratie européenne paraît aujourd’hui trop désorientée dans la crise pour ouvrir des voies face à la crise économique et sociale, écologique et morale.

Des accords politiques ont été approuvés lors du 4e sommet UE-ALC sur une nouvelle gouvernance mondiale, une architecture financière, des régulations globales pour freiner la spéculation et sur une coopération face aux changements climatiques, aux défis énergétiques, aux migrations, etc. Mais ces accords laissent sceptiques. Au moment de traiter ces thèmes, au G 20, au Conseil de Sécurité de l’Onu, à Copenhague ou à Cancun (en décembre 2010) ou dans une nouvelle réunion de l’Omc, le partenaire européen risque de témoigner d’inconstance !

Finalement, un enjeu important aura été celui d’une relation avec des pays européens, producteurs d’armement et qui disposent de la technologie nucléaire, pour étayer une nouvelle autonomie militaire acquise par les pays latino-américains qui poussent à l’intégration régionale, en particulier le Brésil et le Venezuela. On sait que le Brésil a souscrit avec la France un accord pour la fourniture d’armements et le transfert de technologie. Le Venezuela a conclu avec la Russie un accord de livraison d’armes pour le maintien de sa souveraineté face à l’encerclement de bases militaires installées par les États-Unis.

Le Brésil meneur de l’intégration

En lançant, en 2008, son appel à créer l’Unasur, (Union des Nations de l’Amérique du Sud) le Brésil a affiché un changement de vision dans le processus d’intégration régionale, mettant l’accent sur une dimension politique plus que géoéconomique. Il a confirmé cette position, en prenant la tête du rejet du coup d’État au Honduras, malgré la prétention des États-Unis de légitimer les gouvernements de Roberto Micheletti et de Porfirio Lobo.

Début 2010, lors du sommet de l’Unité, au Mexique, en vue du lancement de la Communauté des États latino-américains et Caraïbes (Celac), le Brésil était résolu à prendre la direction du mouvement, voulant agir comme nouvelle puissance émergente au niveau mondial, à partir de la région. La création de la Celac fut accélérée à la suite du coup d’État en Honduras. Cet événement a convaincu le Brésil de la nécessité de consolider la prise de conscience dans toute la région que c’est l’Amérique latine et les Caraïbes qui doivent traiter et résoudre les problèmes qui les concernent, sans ingérence extérieure.

La Celac, qui regroupe les 33 pays du sous-continent, se donne comme objet d’approfondir une intégration politique, économique, sociale et culturelle, pour relever ensemble le défi d’un développement durable, démocratique, solidaire. Elle devra permettre la convergence des divers processus et mécanismes régionaux. Un vaste programme est approuvé qui spécifie le cadre de l’intégration et les lignes d’action prioritaires. Le prochain sommet, à Caracas, à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance du Venezuela, en 2011, devra préciser les statuts, les autorités, le budget et le plan d’action.

Le leadership du Brésil est ici essentiel. Sous le gouvernement de Luiz Inácio Lula da Silva, un projet de développement s’est consolidé qui commence à prendre forme. Un projet néo-développementiste, sous l’impulsion de l’État, a dynamisé le marché intérieur et la croissance des exportations, avec une politique macroéconomique qui a su profiter de la conjoncture économique internationale.

Certes, une tension se manifeste entre les intérêts des grands entrepreneurs brésiliens, qui voient la région surtout comme un vaste marché qui leur permet de se projeter de façon plus compétitive au niveau mondial, et une vision plus géopolitique fondée sur d’autres acteurs de la bureaucratie civile et militaire brésilienne.

L’Alba

De son côté, cinq ans et demi après sa fondation, l’Alba (Alliance bolivarienne des Amériques) continue de se renforcer. Elle évolue vers une perspective plus radicale, en s’identifiant à un socialisme respectueux de la souveraineté, de l’autodétermination, de l’identité des peuples de l’Amérique latine et des Caraïbes. Entre ses membres, l’Alliance a engagé des programmes concrets, dans les domaines de la santé, de l’éducation, des infrastructures, de l’énergie, de l’alimentation, de la formation de médecins et professeurs…

Son principal impact, cependant, s’est traduit sur la scène internationale et régionale par une position très critique à l’encontre des propositions des États-Unis et de l’Europe, considérés comme défenseurs du capitalisme néolibéral. L’Alba veut promouvoir un monde multipolaire et lutter pour l’autodétermination des peuples et pour la fin de la domination capitaliste. Son intervention a été décisive lors de la création de l’Unasur. Mais elle a pris d’autres initiatives comme la Conférence de haut niveau sur la crise financière aux Nations unies (juin 2009) et la Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la mère terre (Cochabamba, avril 2010).

Elle a voulu explorer des voies nouvelles pour la région : ce fut la tentative de créer une monnaie, le Sucre (Système unitaire de compensation régionale de payements) ; la consolidation des grandes entreprises nationales ; la déclaration des droits de la mère terre ; l’initiative environnementale Yasuni-ITT ; mais aussi l’affirmation de la souveraineté énergétique et de la souveraineté alimentaire ; la pratique d’une intégration fondée sur la complémentarité, la justice, la solidarité, la coopération ; le respect de la diversité culturelle. Certes, ces initiatives sont soumises à l’épreuve de l’histoire, mais elles sont bien le signe d’une audace nouvelle.

Les sept gouvernements de l’Alba reconnaissent un rôle important aux mouvements sociaux. Ils veulent avancer dans le dialogue avec eux, en accompagnant leurs luttes. Ce dialogue n’exclut pas des moments de conflits et de confrontation, par exemple en Équateur entre le gouvernement et la Confédération de nations indigènes de l’Équateur. Une tension inévitable, étant donné la diversité des responsabilités des gouvernements et des mouvements face au changement historique. Les gouvernements ont mis en route, en particulier en Bolivie, au Venezuela et en Équateur, des processus inédits de transformation politique, économique, sociale et culturelle dans un cadre démocratique. Les efforts de déstabilisation ne manquent pas mais les gouvernements ont gardé un appui populaire et l’initiative politique.

L’intégration à partir des peuples

Le processus d’intégration latino-américain se trouve à un point d’inflexion historique. Le rapport des forces s’est inversé dans la seconde moitié de la décennie 90. Ce fut alors que commencèrent à s’articuler des réseaux d’organisations latino-américaines pour une autre intégration.

La déclaration des mouvements sociaux lors du Forum social mondial en 2009 à Belem du Pará, Brésil, (« construire l’intégration des peuples depuis la base, dynamisant l’Alba et la solidarité des peuples face au projet de l’impérialisme ») indique une direction : « Construire collectivement un projet populaire d’intégration latino-américaine qui resitue le concept de « développement » à partir de la défense des biens communs de la nature et de la vie, qui avance vers la création d’un modèle de civilisation alternatif au projet destructeur du capitalisme, qui consolide la souveraineté latino-américaine face aux politiques de sape de l’impérialisme et des multinationales, et qui assume l’ensemble des dimensions émancipatrices, en affrontant les multiples oppressions qui viennent de l’exploitation capitaliste, de la domination coloniale et d’un patriarcat qui renforce l’oppression des femmes ».

Les défis ne manquent pas, anciens ou nouveaux : vaincre la répression et les campagnes de criminalisation des protestations ; éviter le piège de la cooptation par l’État ou par les partenariats internationaux sans rompre le dialogue avec ceux-ci ; se garder des pratiques de la bureaucratie civile et militaire ; maintenir une capacité d’articulation et d’alliance entre des secteurs aux dynamiques diverses ; élargir la prise de conscience à de plus vastes catégories de la population ; maintenir les principes d’autonomie, de démocratie, de solidarité, d’unité au sein du peuple…

De tels défis ne seront relevés que si l’on redonne confiance à tous ceux qui, au-delà de leur résistance, inventent des alternatives concrètes, en interpellant et questionnant les institutions, développant des projets communautaires, construisant les bases matérielles, sociales et culturelles d’une nouvelle région, qui puisse s’ouvrir pleinement à sa pleine identité métisse sud-américaine, méso-américaine, indo-afro-latino-américaine.



Article également accessible sur Cairn.info 

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s