Selon vous, à quels défis la génération actuelle des moins de 25 ans est-elle confrontée?

Maximilien Rouer – Ils sont immenses ! Pour les comprendre, à mon sens, il faut revenir à la génération de la reconstruction après-guerre. En dépit des traumatismes immenses de la seconde guerre mondiale, celle-ci a vécu, sans le savoir, une période inouïe : elle ignorait à peu près tout des contraintes énergétique et climatique, et elle se sentait investie d’une mission collective - reconstruire!

Ce n’est guère qu’avec le début des années 1970 et le Club de Rome qu’apparaissent les premiers avertissements concernant le caractère non durable du mode de vie et de production des trente glorieuses. Entre temps, les années 1945-1970 furent celles d’une croissance inédite, d’une destruction d’énergie tout aussi inédite et d’une production de gaz à effet de serre sans précédent ! Mais cette génération était animée de la conviction que tout était possible : l’élaboration d’une paix perpétuelle en Europe, l’entrée de celle-ci dans la consommation et la production de masse… C’est cet état d’esprit que les « reconstructeurs » ont transmis à leurs enfants, ceux qui ont « fait 68 » : tout est possible ! Le drame, c’est qu’une partie de cette deuxième génération n’a pas compris que tout n’était hélas pas possible, et que la nature, en particulier, nous impose des limites infranchissables. Cette fraction-là a vécu les trente dernières années dans un sentiment d’impunité irresponsable, bénéficiant des acquis de la reconstruction mais sans prendre la mesure des destructions environnementales et énergétiques qu’elle provoquait.

La plupart de ceux qui entrent aujourd’hui dans l’âge adulte ont conscience du fait que tout n’est pas possible. Contrairement à une partie de leurs aînés, ils ont intégré les contraintes énergétique et climatique. Ils savent, fût-ce confusément, que la planète qui leur est léguée demande que l’on prenne soin d’elle, et que cela exige de modifier de fond en comble nos modes de vie. Pourtant, une partie de ces jeunes adultes a aussi hérité de ses aînés la culture du « tout est possible », de la jouissance sans contrainte. Du coup, l’actuelle jeune génération est comme prise de schizophrénie : d’un côté une conscience bien plus aiguë des menaces environnementales, de l’autre, une très grande difficulté à se représenter une vie « réussie » hors du mirage du « tout est possible ». Cette division intérieure explique en partie la démobilisation de beaucoup à l’égard de tout projet collectif.

Comment cette génération peut-elle sortir d’une pareille schizophrénie?

Maximilien Rouer – En prenant conscience qu’à l’instar des « reconstructeurs » d’après-guerre, et contrairement à la génération de ses parents, celle qui arrive aujourd’hui à l’âge adulte est aussi investie d’une mission historique : reconstruire ! Réparer la planète[1], élaborer une vie en société qui n’hypothèque pas l’avenir des générations futures. Tout est à faire : le défi n’est pas moins immense que celui auquel ont fait face Monnet et Schuman.

Le risque, c’est que beaucoup se sentent aujourd’hui démunis face à l’immensité de la tâche. La tentation est grande, alors, de baisser les bras : « à quoi bon ? »… Beaucoup, aussi, nourrissent, consciemment ou non, une certaine rancœur à l’égard de leurs aînés. Ces derniers ont vécu une sorte d’âge d’or, où la plupart d’entre eux pouvaient bénéficier d’une sécurité sociale, d’une retraite, d’allocations chômage, de la paix civile, d’une éducation de qualité, des perspectives offertes par l’ascenseur social. Aujourd’hui, la jeune génération a plus ou moins compris que tout ceci est radicalement remis en cause : l’ascenseur social est en panne, l’éducation ne permet pas aux « jeunes » - en particulier ceux issus des « minorités colorées » - de s’insérer dans la société, les retraites et la sécu ne seront pas financées… L’évolution la plus vraisemblable de nos sociétés européennes est une « brésilianisation[2] », c’est-à-dire la constitution de petits îlots d’opulence au milieu d’un océan de misère. C’est ce que l’on observe déjà à travers la « ghettoïsation » mutuelle des plus favorisés et des populations précarisées. Tandis que la classe politique s’entête à ne pas instruire le débat public autour de ces sujets - la polarisation sociale qui nous guette, l’internalisation de la contrainte climatique et énergétique dans nos modes de consommation et de production-, la jeune génération assiste impuissante à l’érosion subreptice des solidarités qui fondaient l’Etat-Providence et à la reconstitution de dynasties dignes de l’Ancien Régime, où la filiation l’emporte sur toute notion républicaine de mérite ou de savoir faire. La conviction qu’il est impossible de s’en sortir socialement si l’on n’est pas « fils de… » vient alimenter une « panique[3] » structurelle, diffuse, chronique chez tous ceux sont déjà au bas de l’échelle ou se sentent menacés par le déclassement. Inversement, la petite minorité des « fils de… » continue de vivre dans le mirage du « tout est possible », indifférente à ce que vivent ceux qui ne sont pas « bien nés », dans l’ignorance quasi complète que les contraintes risquent de mettre fin rapidement à la fête. Nous sommes dans la situation décrite par Jared Diamond[4], où les élites déconnectées du monde réel sont incapables de mettre en place les actions salvatrices et laissent couler la civilisation sans conscience.

Le monde « connexionniste », dans lequel beaucoup de ces jeunes sont immergés - à travers Facebook, Twitter, etc.-, constitue-t-il un atout face aux défis à relever?

Maximilien Rouer – Internet peut être un outil extraordinaire, mais je ne suis pas convaincu que l’usage qui en est fait par nombre de « jeunes » soit un atout. Beaucoup de ces adolescents - et, aujourd’hui, on est « ado » de 12 à 30 ans… - sont avant tout des consommateurs d’internet, et non pas des « producteurs ». Combien d’entre eux écrivent du code, conçoivent de nouveaux programmes? Nous sommes bien loin d’une génération de surdoués de l’informatique ou chacun est un hacker en herbe. Je ne crois pas qu’il y en ait une fraction plus grande que dans ma propre génération, celle des quarantenaires. En revanche, il y en a une part manifestement plus grande qui se laisse happer sans discernement par le cybermonde. Cette forme de socialisation, au lieu de nourrir l’autonomie et l’esprit critique, conduit, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, à un isolement cybernétique. Si être homme signifie pouvoir choisir, et donc être aussi capable de dire « non », c’est-à-dire de renoncer, le monde virtuel entretient l’illusion (héritée du « tout est possible ») que je peux tout avoir, tout de suite. Qui plus est, le besoin d’appartenance à un groupe de pairs caractéristique de l’adolescence - et légitimement nécessaire à la construction de l’identité-, devient, sur la Toile, un diktat qui oblige à suivre la moindre rumeur, le moindre bruissement d’opinion, au prix de l’abdication de tout esprit de jugement. Ceci ne favorise guère une mobilisation collective responsable. En particulier, cela donne très peu d’outils à ces jeunes gens pour prendre de la distance par rapport à la doxa fataliste que leur servent internet et les médias, selon laquelle il serait trop tard pour agir contre le réchauffement climatique.

Il n’est pas trop tard?

Maximilien Rouer – Non, le changement climatique n’est pas inéluctable. Nous avons les moyens techniques de nous y opposer, cela s’appelle « l’économie positive ». Chaque maison, chaque entreprise, chaque cm² de surface exposée au soleil peut devenir source d’énergie renouvelable (biomasse, chaleur, électricité). Mutualisées et organisées, ces multiples sources, y compris les déchets (un néologisme du XXe siècle) peuvent contribuer à organiser des habitats, des espaces urbains et agricoles dont le bilan énergétique soit positif. La contrainte climatique et énergétique énorme qui pèse sur nos épaules, et que nos parents ignoraient, cette contrainte rend créatif!

Comment allons-nous « créer » cette réponse au défi climatique, selon vous?

Maximilien Rouer – De l’argent, il y en a. Les technologies qui permettent de concrétiser cette idée d’économie positive sont également déjà largement disponibles. Ce qu’il faut, c’est changer de mentalité : passer d’une culture de la destruction à une culture de la reconstruction. Trois grands groupes internationaux peuvent émerger comme candidats à la prise en main de cette transformation : l’Union européenne, la Chine et les Etats-Unis. Si l’Europe n’est pas capable d’être leader dans la faculté de « ré-enchanter le monde » en transformant la contrainte climatique en source de créativité, d’autres le feront (la Chine vraisemblablement). Jusqu’à une date récente, l’Europe était pionnière dans ce domaine, du fait des réglementations environnementales adoptées à la fin des années 1990. Copenhague a vu la Chine entrer sur la scène du dialogue international concernant le climat et nous en disputer le leadership. Et, en un sens, les pays d’Europe orientale nouvellement entrés dans l’Union se nourrissent d’une culture de « pays émergents », et revendiquent d’avoir part, eux aussi, au rêve énergivore et destructeur. C’est dire combien est grand le « choc » culturel qui les attend : il leur faudra prendre conscience que l’âge de l’impunité énergétique est derrière nous.

Toutefois, je garde espoir. Prenons l’exemple de l’agriculture. En 2013, la Pac (Politique Agricole Commune) devrait s’arrêter brutalement, condamnant littéralement à la disparition le modèle de l’agriculture européenne (française, en particulier) construit depuis les années 1960. D’un côté, la Fnsea (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) et les élus locaux crient au scandale et font pression pour que la logique suicidaire de volumes à bas prix soit prolongée par des subventions de l’Etat. Ce serait prolonger un modèle d’agriculture « négative » (en termes énergétiques et climatiques) dont on sait, par ailleurs, qu’il ne peut pas résister face à la compétition de l’agriculture brésilienne, notamment. Mais, d’autres acteurs, comme Terrena (qui pèse tout de même 4 milliards d’euros) ou Nouricia (un milliard), ont bien compris que la suppression de la Pac pouvait être l’occasion de redéfinir les règles d’une agriculture positive, qui mise sur la qualité : moins d’engrais chimiques, davantage de biomasse énergétique, un meilleur traitement de l’eau, le développement d’une « chimie verte », voilà ce qui constituera l’agriculture de demain. Et le monde entier en a besoin! Cela suppose que l’agriculture européenne renonce à une compétition en termes de productivité, perdue d’avance à l’échelle internationale, au profit de produits de plus grande qualité, reposant sur un lien fort au terroir. D’autres exemples : le bâtiment a compris l’occasion extraordinaire que représente le passage à une économie positive. Les métiers du bâtiment qui n’ont presque pas évolué depuis 50 ans vont devoir opérer une « révolution » en 3 ou 4 ans. Ou encore la finance, avec le groupe Edmond et Benjamin de Rothschild qui entame une réflexion majeure sur le rôle et les responsabilités d’un financier dans l’économie durable.

Selon vous, quels sont les métiers des jeunes de demain?

Maximilien Rouer – En gros, la « révolution numérique » des trente dernières années a consisté en la décentralisation de l’informatique (demeurée jusqu’alors centralisée à des fins militaires). Une révolution du même ordre nous attend dans les domaines de l’énergie, de la biomasse, de l’eau… L’enjeu, c’est de faire en sorte que la Creuse, par exemple, puisse valoriser chaque centimètre carré de son territoire qui reçoit du soleil. Cela suppose de préserver et de développer les administrations, les écoles et les hôpitaux à la campagne. Beaucoup de métiers de demain auront trait à la gouvernance et à la gestion des réseaux à tisser pour mutualiser (stocker et distribuer à bon escient) l’énergie, la biomasse, etc. Je vois deux obstacles à ce basculement : l’un est politique - la conquête et la préservation du pouvoir, en France, semblent passer par le maintien de sa centralisation ; l’autre est entrepreneurial : les grands groupes (Veolia, Edf, Total…), qui devraient conduire cette transition, paraissent paralysés par leurs règles de gouvernance trop étroitement liées à l’Etat.

Quelles relations les « jeunes » peuvent-ils entretenir avec leurs aînés pour qu’un tel basculement voie le jour?

Maximilien Rouer – Cela passera par une réconciliation, quelque chose comme un pardon à l’égard de la génération passée. Ses excès nous mettent en danger, nous et nos enfants. Mais ils invitent aussi les générations à venir à donner collectivement un sens à leur vie. Nous avons un monde à protéger. Chacun de nous peut y contribuer positivement. Même le centralisme de notre pays et l’aveuglement d’une partie de l’Europe (leurrée par le discours sur la compétitivité libre-échangiste et la dérégulation) peuvent être une chance : la « vieille Europe » est en partie cristallisée (au sens physique du terme). Cela veut dire que les électrons qui croient en l’avenir sont libres de bouger !


[1] Cf. Maximilien Rouer et Anne Gouyon, Réparer la planète : la révolution de l’économie positive , J.-C. Lattès, 2007.

[2] Le concept provient du sociologue allemand Ulrich Beck, Schöne neue Arbeitswelt - Vision Weltbürgergesellschaft , Frankfurt-am-Main, 1999 [NDLR].

[3] Cf. Jean-Pierre Dupuy, La Panique, Delagrange, 1971.

[4] Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006.

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