Les migrants, acteurs du développement de leur région d'origine ! Un vrai co-développement, passant par des coopérations décentralisées, devient le support d'une double présence, vecteur de citoyenneté.

Le co-développement est un concept ancien dont la signification a considérablement varié en fonction des temps, des lieux et des orateurs. Dans les années 1960, l’idée ambitieuse – issue du Psu de Michel Rocard – était de placer les relations entre le Nord et le Sud, et plus spécifiquement l’aide publique au développement (APD), dans le cadre d’une analyse des besoins des États contractants. C’était un désir de donner une traduction concrète, immédiate, permanente à la solidarité (Jean-Pierre Cot, 1984). Aucune référence n’est alors faite à la migration.

Depuis les années 1990, l’utilisation de ce terme est de plus en plus fréquente pour qui veut évoquer le lien entre « développement » et « phénomènes migratoires ». La nouvelle conception du « co-développement » est fondée sur une recherche de la complémentarité entre migration et développement : « Elle vise surtout à renforcer l’intégration en France tout en favorisant la solidarité active avec les pays d’origine, à créer les conditions sociales pour aider les migrants potentiels à demeurer chez eux (…). Elle signifie le dépassement de la coopération pour l’instauration d’objectifs communs. L’intérêt partagé de la France et des pays d’origine est de faire de l’immigration un vecteur de développement (Sami Naïr, 1997) ».

Un outil de gestion des flux migratoires ?

En 2003, le co-éveloppement a été redéfini par le gouvernement français comme « la valorisation de l’action des migrants en faveur de leur pays d’origine quelle qu’en soit la forme (valorisation de l’épargne au service d’investissements productifs, transferts de compétences, ou apports d’expériences sociales et culturelles) ». L’accompagnement des migrants de retour et les aides à la réinsertion ont été rattachés à cette « valorisation de l’action des migrants » à qui on demande de ne plus l’être !

L’approche sémantique du co-développement est encore peu partagée. En mai 2007, la création du ministère de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale auquel a été accolé le terme « co-éveloppement » n’a pas facilité l’émergence d’une culture commune. Le changement de nom du ministère substituant « développement solidaire » à « co-développement » en mars 2008 – même s’il est passé inaperçu aux yeux du grand public - a finalement amplifié l’amalgame entre co-opération et co-développement, entre la solidarité internationale classique et ce tryptique autrement plus complexe entremêlant migrations, citoyenneté et développement. Et depuis 2006, la généralisation des « accords relatifs à la gestion concertée des flux migratoires et au co développement/développement solidaire » (huit signatures fin 2008), fait que c’est encore la question des migrations et de la gestion des flux migratoires qui est posée et pour laquelle le co-développement a été érigé en solution.

Dès lors, la décision d’octroyer des fonds spécifiques de co-développement en fonction de l’acceptation de signer ces accords concertés de gestion des flux migratoires et de développement solidaire, induit une conditionnalité de l’aide publique française qui pose question. Les plus contestataires soulignent le caractère aussi contradictoire qu’inégalitaire de cette politique qui dote de ces fonds dédiés les « villages de migrants » pourtant déjà les plus riches dans un contexte de baisse de l’APD, et qui voit par ailleurs les « villages sans migrant » ne pas pouvoir bénéficier de ces fonds. Ceux-ci ironisent alors sur le sens caché de ce message qui serait devenu : « Ayez des migrants et partez en migration pour bénéficier des fonds de l’APD » ? De leur côté, les OSI et les OSIM ont alerté les pouvoirs publics : « Les actions de co-développement ne doivent être ni un moyen de pression sur les migrants, établis dans notre pays, ni une monnaie d’échange dans la négociation d’accords bilatéraux », (cf. Déclaration conjointe Coordination Sud et Forim, juillet 2007) !

Mobilité et échanges

Il est vrai que la dynamique impulsée par la politique de coopération française depuis dix ans a créé les conditions pour que le rôle des migrants acteurs de développement de leur région d’origine soit valorisé et appuyé tout en contribuant à combler le désintérêt médiatique qui entoure cette spécificité liée aux phénomènes migratoires sub-sahariens pourtant vieille des années 1960. Mais ces programmes de co-développement sont ainsi orientés essentiellement vers le développement des pays d’origine et misent sur une forte implication des ressortissants dans ces démarches qu’elles soient collectives (développement local, jeunesse) ou plus individuelles (diaspora qualifiée et entreprenariat économique).

Ces programmes de co-développement menés entre la France et les pays d’origine ont certes un certain impact en terme de développement (accroissement des taux de scolarisation, notamment des filles, amélioration de l’accès à l’eau potable et aux droits de santé, lutte contre l’insécurité alimentaire…), mais il est important de mesurer les aspects négatifs de cette conception cloisonnée : « Je voudrais revenir sur une vision prophétique : « Les deux nouveaux paradigmes en matière de migrations internationales : le ‘contrôle’ comme moyen de contenir les migrations, et le ‘développement’ comme moyen de les supprimer, en supprimant leur cause essentielle : la pauvreté, semblent bien s’appuyer sur une vision simpliste des phénomènes à l’œuvre ». Migrations internationales et développement sont effectivement appréhendés par les politiques publiques comme des problèmes, alors qu’il faudrait les considérer comme porteurs d’espoir, non pas celui de la fin des migrations internationales d’une part et d’un développement à l’égal d’un modèle dominant d’autre part, mais comme une capacité à circuler pour répondre aux besoins ou aux envies des personnes » [1].

En 2006, le Secrétaire général des Nations unies a présenté les phénomènes migratoires comme devant constituer « une double chance, pour les territoires d’origine mais aussi d’accueil ». Rééquilibrer cette dynamique d’échange et d’action permet de placer le centre de gravité au cœur de l’espace migratoire composé des différents territoires parcourus et de désamorcer un débat politique trop souvent idéologique qui, appréhendé aux échelles territoriales nationales, n’arrive qu’à provoquer fractures et discontinuités. Le co-développement est donc bien ce processus de développement partagé, simultané entre « ici » et « là-bas ». Les migrants, « vecteurs de co-développement », sont les passeurs de ces pratiques de solidarité partagées par un réseau d’acteurs de co-opération au Sud comme au Nord qui assurent le continuum « territoires d’origine-de transit-et-d’accueil ».

Le co-développement vu par les migrants du Sud

Le terme de co-développement est rarement utilisé par les migrants agissant pour le développement de leur région d’origine. En quittant leur famille et leur village, ils ont contracté une double dette (économique : coût du trajet, et sociale : absence du foyer) que l’investissement dans des projets de développement ne semble pouvoir combler. Si l’habitude leur fait préférer le terme de « projet de développement » et illustre bien leur volonté de rejeter tout particularisme communautaire, certains revendiquent de « faire du co-développement » depuis près de cinquante ans ! Ceux-là souhaitent substituer à cette « double-absence » [2]– étranger ici, toubab là-bas – une « double-présence » – citoyens ici, citoyens là-bas – capable d’engendrer autant de dynamiques de co-développement.

Contrairement à la France, en 2007, où dix candidats sur douze avaient donné des contenus politiques d’ailleurs très différents au concept de co-développement, la même année, aucun candidat à la présidentielle du Mali, de la Mauritanie ou du Sénégal n’en a fait un thème principal de campagne.

Au gré des réserves de devises des banques centrales, les États ont plus ou moins accordé de l’intérêt à leur diaspora ou plus exactement à l’épargne de cette diaspora. Plus généralement, les acteurs locaux en Afrique sub-saharienne ne voient souvent dans les migrants qu’un « compte en banque à distance » et le sujet reste encore peu analysé en dehors des cercles familiaux. Les grilles d’analyse des déterminants du départ ou encore de l’impact réel des investissements migrants sont peu diffusées. De même, la connaissance au Sud des contextes de vie au Nord (organisation associative, système de cotisation) reste succincte et les attentes des migrants en termes de projets de développement font trop rarement l’objet de concertation sur l’espace migratoire. Les migrants restent in fine ces « absents utiles ».

Les acteurs politiques du Sud restent méfiants. Comment dès lors envisager l’élaboration de politiques concertées, de cadres normatifs, et de mécanismes administratifs de prise de décision sans associer fortement les acteurs des territoires d’origine (institutions, autorités locales, responsables associatifs, organismes privés) à la réflexion ? Si la recherche dans ce domaine commence à peine en Europe, il est urgent de la mener conjointement en Afrique.

Pour une coopération décentralisée

En réalité, seuls quelques rares territoires à travers le monde peuvent se targuer de pratiques de co-développement dynamiques et régulières. Il s’agit du bassin du fleuve Sénégal (Mali, Mauritanie, Sénégal, Cap Vert, Guinée Bissau), du Sous-Massa-Drâa au Maroc, des Comores et du Mexique.

Si les transferts financiers – les remises – des migrants de leur territoire d’accueil à leur territoire d’origine sont la deuxième source de flux financiers à travers le monde, en revanche, les projets de co-développement menés entre les « ici » et les « là-bas » – qui font aujourd’hui l’objet d’une fascination en apparence suspecte – sont ainsi loin d’être généralisés. Il y a bien quelques associations de diaspora issues d’autres pays d’Afrique qui ont lancé des initiatives équivalentes. Compte tenu du lien étroit qui peut exister entre « remises », « assistanat » (là-bas) et « exclusion » (ici) – s’appauvrir ici dans l’espoir de s’enrichir là-bas – on peut s’interroger : cette généralisation érigée en politique publique est-elle vraiment souhaitable ?

Le Grdr souligne l’intérêt de mettre en valeur le continuum territorial de ces espaces migratoires (le « double-espace ») afin de construire des articulations économiques, sociales et culturelles fortes et pérennes entre les acteurs des différents territoires.

Les migrants ont investi le champ de « l’ouverture à l’international » d’abord à travers leur itinéraire personnel, puis collectivement par leur engagement associatif militant pour consolider les passerelles économiques et socioculturelles avec leur région d’origine. Mais la valorisation des migrants partenaires du développement local de leur commune d’origine et acteurs de développement local de leur commune de résidence modifie les rapports entre collectivités et offre une proposition alternative aux communes françaises qui développent actuellement des projets de coopération décentralisée. L’analyse parallèle des jeux d’acteurs sur chacun des territoires est un démultiplicateur des relations possibles d’associations à associations, entre professionnels de la santé et de l’éducation, de citoyens à citoyens… Elle stimule les échanges sur des problématiques partagées au Nord comme au Sud de démocratie participative, de concertation locale, d’aménagement du territoire. Révélateurs curatifs des lignes de fractures sociétales, ces liens favorisent ensuite les interactions citoyennes, activent les principes d’interculturalité, du vivre ensemble et de cohésion sociale, participent à la démocratisation des actions de solidarité internationale et fédèrent ainsi les processus de co-développement. Ils illustrent les potentialités d’une coopération décentralisée vectrice d’enrichissements mutuels et donne du sens au concept novateur de co-développement local. Elle permet enfin de rendre à ces migrants trop souvent considérés comme doublement absents, cette double-présence vectrice de citoyenneté…

Vice-président d’EU-Nomad (European Network On Migrations And Development), un réseau qui regroupe une quinzaine d’Ong originaires de dix pays européens depuis octobre 2007, le Grdr veille à inscrire ses analyses dans ce rapport dialectique à l’Ailleurs et à l’Autre au sein d’un même espace migratoire, continu et indivisible, où les logiques de réseau euro-africains de diaspora et de construction de partenariats multi-acteurs sont symboliques d’une citoyenneté active aux multiples visages [3].


1 / Patrick Gonin, 20 ans de Migrinter, citant J-P. Guengant (REMI, n°2, 1996), juillet 2006.
2 / Abdelmalek Sayad, La double absence – Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré , Seuil, 1999, 444 p.
3 / Ndlr - cf. « Associations de co-développement », Projet n° 288, septembre 2005, pp 4-17.



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