Pour remettre de l’ordre dans le débat sur l’incompatibilité de l’islam avec la laïcité.

Le débat actuel sur l’incompatibilité ou non de l’islam avec la laïcité nécessite une mise en ordre dans le fatras intellectuel autour de cette problématique cruciale. La mise en ordre commence par une relecture des références scripturaires en s’attaquant aux soubassements de l’architectonique de l’idéologie islamiste dont les fondements doctrinaux ne reposent que sur des artefacts fallacieux.

Le rappel à Dieu du Prophète ouvrit une nouvelle ère où la chose publique sera gérée par des hommes avec leur intelligence à l’œuvre et leur compétence perfectible. Ce sera toujours leur affaire, eux qui sont appelés à vivre dans des sociétés autres que celle qu’il connaissait. En outre, son silence sur cette question fut en conformité avec la révélation divine qui ne dit mot sur la politique. Il est en phase totale avec le fameux verset coranique : « Et leurs affaires sont objet de consultation entre eux » [1].

La première strate de lecture, désormais classique dans la pensée moderniste laïcisante, explique clairement qu’il y a dans le Coran une véritable délégation aux hommes de conduire l’ensemble des occupations publiques et activités d’intérêt général, dans le dialogue et la concertation. Parce que ces questions épineuses et cruciales sont d’une très grande complexité et couvrent une vaste étendue que l’esprit d’un seul homme ne peut embrasser et ne sait trancher sans une préalable discussion au sein d’un débat sérieux, engageant et libre avec ses semblables dans la cité, tout autant concernés par sa gestion et son devenir. Par conséquent, il y a [là] de quoi échafauder toute une théorie de l’exercice démocratique dans un contexte islamique sans que cela soit incompatible avec la donne coranique. Au contraire, il y a comme une légitimation par le texte de l’organisation de la cité selon les principes démocratiques et une recherche de la caution morale afin de consacrer la liberté du peuple de présider à sa destinée.

Néanmoins, la seconde strate recommande que, en vertu de la délégation faite aux hommes quant à la conduite de leurs propres affaires, nous n’ayons même pas à nous référer à ce verset coranique pour étayer la séparation des deux dimensions temporelle et spirituelle. Nous n’avons plus, théologiquement parlant, besoin de nous appuyer sur ce verset ni sur un autre pour établir la laïcité. Dans le domaine des affaires publiques, ce n’est pas l’adéquation parfaite ou la conformité harmonieuse avec la Révélation qui doit être recherchée. Tout simplement nous ne sommes pas dans le même registre épistémologique. Les mondanités du siècle relèvent d’un ordre radicalement différent de celui de la Révélation, quand bien même celle-ci voudrait avoir toujours pour vocation naturelle, par son contenu moral et spirituel, de constituer un socle éthique cohérent et de décréter des principes généraux pour que les relations entre les êtres soient harmonieuses et fraternelles. L’aspect formel de l’organisation de la Cité est une entreprise neutre exclusivement humaine. En présence du Coran, ou même en son absence, elle demeurera, en toute logique, toujours profane…

C’est aux musulmans pieux et sincères de s’élever contre la politisation de leur religion, en appelant clairement à un régime de séparation des deux ordres. Si la révélation coranique n’avait aucune raison de parler de César ni de son denier, elle n’avait nullement entériné pour autant, par l’absence de leur mention, l’imbrication des deux ordres. Sur ce sujet, le Coran est dans une neutralité on ne peut plus laïque. La réalité est que pour la nouvelle conscience croyante musulmane, Dieu omnipotent et omniscient « ignore » délibérément la question. Il le relègue à son délégataire, l’homme. C’est un hommage appuyé à l’égard du lieutenant gérant de la Création. C’est une garantie aux hommes de leur liberté de pensée et d’action. A charge pour eux de déployer leur génie politique, afin de déterminer le meilleur système de gouvernement qui leur soit convenable, tenant compte des particularités de leur temps […]

Pour rester à un niveau d’exégèse primaire et pour contenter ceux qui voudraient débattre – ou « se battre » ? – à coups de versets, il y a lieu de réfléchir sur le passage coranique qui enjoint les croyants musulmans à l’obéissance : « O vous qui avez cru ! Obéissez à Dieu, et obéissez au Prophète et aux détenteurs de l’ordre parmi vous » [2].

La concomitance dans un même verset des deux pouvoirs démontre avec éclat que l’autorité religieuse ne se confond pas avec l’autorité politique. Si déjà du temps du Prophète il pouvait y avoir une telle coexistence des deux autorités sans confusion, a fortiori quinze siècles plus tard, nous ne pourrions nous permettre de les imbriquer l’une dans l’autre, ni de les assujettir l’une à l’autre. Alors, le seul principe qui vaille est que l’exercice du pouvoir doit être soumis à l’assentiment des administrés par la consultation et la délibération. Le gouvernement des hommes doit émaner de leurs suffrages. Une fois le pouvoir légitimé par les canaux démocratiques et les procédures laïques, s’y conformer et obéir à celui qui l’exerce deviennent un devoir civique et religieux pour les croyants.

Les préceptes du Coran et ses commandements moraux sont d’ordre général, ils n’établissent aucune norme politique et encore moins une théorie de l’Etat. Le silence de Dieu à ce propos est édifiant. Il se « tait » par égard pour les hommes créés libres. A eux de concourir à leur salut dès ici-bas en attendant de connaître la félicité dans l’au-delà, pour peu qu’ils sachent rendre la justice et promouvoir la fraternité universelle en réalisant la promesse démocratique. Que la Cité soit antique ou interdite, platonicienne ou de Dieu, qu’elle soit vertueuse ou du Soleil, musulmane ou de l’Evangile, elle appartient, avant tout, aux hommes et ce sont eux seuls qui doivent, in fine, l’organiser en fonction de leur intérêt général […] Bien entendu, les référents métaphysiques et spirituels de chaque membre de la cité sont reconnus et respectés. Celui-ci a tout à fait le droit inaliénable de s’en inspirer, in petto ou au grand jour, au moment où il participe à l’établissement des règles communes qui régissent la vie en bonne intelligence, avec d’autres membres qui ne professent pas la même foi ou n’adhèrent pas à la même philosophie. Dans une société moderne pluraliste multiconfessionnelle, personne ne doit prendre ses propres référents religieux comme base unique de législation et, de surcroît, les imposer aux autres. Le bien commun sera recherché par l’ensemble des composantes de la société en élaborant une législation positive dans un souci scrupuleux du respect de la dignité de l’homme et de ses droits fondamentaux. Seuls un cadre laïque et une éducation à l’altérité humaniste permettent de s’approcher asymptotiquement de cet idéal d’une vie harmonieuse dans la diversité.



1 /   Coran , Sourate 42, la délibération, verset 38.
2 /   Coran , sourate 4, les femmes, verset 59.


Article également accessible sur Cairn.info 

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