Les jeunes de 2008 reproduisent-ils simplement les modèles d’engagement de leurs aînés ?

Les jeunes s’engagent-ils sur des projets de manière différente que les plus âgés ? La réponse à cette question pourrait s’en tenir à souligner les écarts entre les jeunes et leurs aînés, ou à relever des changements entre les jeunes d’aujourd’hui et ceux d’hier - les nouvelles générations ne s’engagent pas comme celles qui les ont précédées. Elle peut aussi considérer que c’est toute la société qui est en pleine évolution dans sa manière de s’engager, même si l’on est plus sensible à cette évolution chez les jeunes, qui seraient une sorte d’avant-garde de cette mutation.

Pour affiner ces hypothèses, encore faudrait-il dégager plusieurs invariants à partir desquels construire des modèles distincts d’engagement, sédimentés progressivement dans l’histoire militante. Certes, il ne s’agirait que de modèles – bien des manières de militer ont reposé et reposeront sur leur combinaison, toujours originale. Mais une telle typologie pourrait être éclairante pour savoir si les jeunes d’aujourd’hui militent davantage, en effet, à l’intérieur d’un modèle nouveau ou réinvestissent à leur manière l’ensemble de l’héritage.

Cet article n’a pas l’ambition d’apporter une pleine réponse [1], qui nécessiterait de s’appuyer sur un large échantillon représentatif de la jeunesse française. Il se propose seulement de formaliser une question récurrente pour les adultes qui écoutent les jeunes et pour les jeunes qui revendiquent une différence de génération. Cette formalisation distinguera trois modèles dont nous donnerons une esquisse et qui nous semblent offrir un horizon pour entendre les trois témoignages qui suivent : celui du président de la Mutuelle des étudiants (Lmde), celui d’une représentante nationale du Mouvement rural des jeunes chrétiens (Mrjc), celui de la présidente de la Jeunesse ouvrière chrétienne (Joc). Quel est le modèle d’engagement proposé par ces jeunes, et en quoi les combinaisons mises en œuvre diffèrent-elles de la pratique des autres générations ?

Un premier modèle, celui du « militant professionnel » s’est sédimenté en particulier dans l’histoire du syndicalisme. Il est remis en question ajourd’hui par toutes les études sur la fin du militantisme [2]. Le second modèle, celui du « militant libéral », a été mis en relief par les sociologues [3] des nouvelles formes de la vie associative dans une société individualiste. Un troisième type, celui du « militant pragmatique » [4], semble, quant à lui, donner priorité à l’action dans le cadre d’une société de réseaux. Ces trois figures présentent ainsi une typologie, qui permet des agrégats de pratiques (recrutement, parcours, organisation, rapport à l’expertise, entrée en politique) structurés par des visions du monde distinctes : trois modèles esquissés dans le seul but d’offrir un cadre interprétatif aux témoignages qui suivent. Certes la base empirique de ces témoignages est étroite, elle n’en invite pas moins à formaliser la question que nous nous posons.

Le militant professionnel

À la fin des années 80, et au début des années 90, de nombreux travaux paraissent sur la fin du militantisme, critiquant surtout sa figure syndicale dont ils décrivent l’érosion. Ils se réfèrent ainsi à un modèle du militant professionnel dont ils déclinent plusieurs composantes :

Le recrutement, ou le début de l’engagement, s’inscrit dans le cadre d’une socialisation déjà forte. Dans le cas syndical, par exemple, lorsqu’un conflit social éclate, des militants proposent aux autres salariés de s’associer à la lutte et finalement d’adhérer au syndicat local. Ce fut pour beaucoup le déclencheur d’une carrière de militants.

Les sociologues décrivent ces carrières comme des parcours assez homogènes et structurés. Plusieurs événements conditionnent les évolutions à l’intérieur d’un parcours – la participation aux grands moments de lutte en particulier, mais celle-ci n’est pas le seul élément. Dans l’organisation, le militant est appelé à prendre, au fur et à mesure de sa progression, de plus en plus de responsabilités, fonctionnelles ou géographiques. Le syndicaliste s’implique d’abord dans une branche professionnelle, avant de prendre des responsabilités régionales ou nationales. Et pour soutenir cette évolution, il est amené à participer à des formations. La structure dispose d’ailleurs, en interne, de ses propres formateurs, et parfois de ses propres instruments de recherche.

Cette carrière des militants est relativement exclusive. Au cours de celle-ci le militant ne change pas d’organisation sauf cas de crise majeure : qu’il ait dû changer de contexte de travail, ou qu’il se soit posé un cas de conscience face à des désaccords avec l’organisation. Les formes de militantisme sont plutôt hiérarchiques : ce sont les cadres qui décident des orientations et qui les transmettent, notamment à travers les formations où le militant repère les évolutions du monde du travail et de l’entreprise... Jean-Pierre Worms évoque l’héritage d’une tradition marquée par une suprématie quasi ontologique du collectif sur l’individu [5], et par la prédominance d’une notion de l’intérêt général qui structure toute la pratique politique française [6].

Dans ce parcours, le rapport au politique peut se faire de deux manières, à partir d’une adhésion individuelle à un parti dont l’orientation est relativement proche, ou à l’occasion d’un conflit social qui appelle à construire plus largement un rapport de forces, débouchant sur une protestation organisée ou des élections.

Cette figure de militance, très liée à une organisation, consonne, pour une part, avec le témoignage que nous donne le président de la Lmde. La mutuelle lui a transmis un patrimoine, même si la crise a conduit à en renouveler les cadres. Le mot « gestion » qu’il utilise pour caractériser son engagement et critiquer celui de ces prédécesseurs appartient bien au paradigme professionnel. La continuité du service assuré aux étudiants a nécessité une vraie permanence professionnelle, et la crise est imputée par lui à la mise à l’écart des étudiants de la gestion. Damien Berthillier va jusqu’à critiquer le gouvernement pour son « jeunisme » et son incapacité à s’appuyer sur le sérieux des propositions faites par sa mutuelle avant l’accident qui suscite une réaction.

Le militant libéral

Une autre démarche est souvent opposée à la précédente. On peut l’appeler celle de « militant libéral » en référence à la place qu’elle donne à l’individu.

La vie associative, surtout, est ainsi marquée par la primauté des choix individuels, dans une perspective consumériste (l’association offre des services) ou avec le désir de développer ses potentialités (physiques, intellectuelles ou spirituelles). C’est l’individu qui fait son choix face à une offre multiple. Dans un domaine, aussi bien culturel qu’éducatif, mais qui n’est pas toujours loin du commercial, se développe une nouvelle forme associative dynamique. De jeunes parents, par exemple, mettent leurs enfants dans une crèche associative et peu à peu se trouvent amenés à participer aussi à sa gestion.

La satisfaction du militant et sa fidélisation ne se traduisent pas par l’entrée dans une carrière, mais par la conjonction d’un double mouvement : celui qui vise à la satisfaction personnelle, celle d’un besoin comme celle d’une plus grande authenticité; et en même temps la visée d’une démocratie associative. Sans nécessairement s’impliquer lui-même dans le fonctionnement de l’association, le militant insistera volontiers sur la transparence des décisions, la clarté des délibérations, les procédures d’élection. A ses yeux la vie associative est le premier maillon de la démocratie globale. Il rejoint des organisations multiples dont il apprécie le caractère pluriel.

Au contraire du modèle précédent, la recherche du juste ou du vrai dans la société ne se conçoit plus de manière verticale, mais dans le cadre multiple de délibérations horizontales. Elle n’hésite pas à faire appel à des experts extérieurs, mais leurs éclairages sont mis en débat ou confrontés. L’association n’a pas forcément besoin de développer sa propre expertise. Quand l’objet de l’association s’y prête et qu’une sorte de montée en généralité est possible, l’engagement en politique prend la forme d’une coalition d’associations, qui se fixent un projet précis, et définissent une charte qui stipule les limites de l’accord. Mais cet élargissement de l’engagement associatif peut aussi conduire à le vivre comme une antichambre de la vie politique – d’abord locale. On y fait l’apprentissage du collectif, des délibérations communes, de la constitution de majorités et de minorités... Dans ce type de militance, il est tout à fait possible de participer à plusieurs associations à la fois. On peut en changer. Ainsi se forment parfois des notabilités ! Certains présidents deviennent interchangeables, passant d’une association à une autre : leur notoriété personnelle en redore le blason. Si nous parlons de modèle libéral, c’est parce qu’il repose sur une grande fluidité des choix individuels. Mais surtout parce qu’il renvoie à une philosophie politique qui conçoit la société dans son fonctionnement à partir de corps organisés appelés à entrer en dialogue avec le pouvoir politique.

Est-il paradoxal d’interpréter le témoignage de Caroline Perdrix à partir de ce modèle ? Les jeunes ruraux sont aujourd’hui très isolés et mobiles, ils sont les oubliés des politiques publiques. Pour soutenir leur engagement, le Mrjc cherche d’abord à leur donner le goût de l’action collective dans le cadre d’une vie d’équipe, à travers des actions symboliques et un parcours de responsabilisation. Le plaisir est le signe d’une combinaison retrouvée entre l’émancipation personnelle et la transformation collective de la société. L’équilibre recherché entre vie privée et vie publique, entre intérêt particulier et intérêt général, est porteur, en ce sens, d’une philosophie libérale.

Le militant pragmatique

Plus récent, ce dernier qualificatif a été proposé notamment par Jacques Ion [7]. Il renvoie à une convergence entre une nouvelle vision, plus réticulaire, du social et des pratiques militantes nouvelles.

Le point de départ du militant pragmatique, c’est son enracinement sur un terrain. Il part toujours d’une expérience qui le touche affectivement. Par exemple, dans l’école où il met ses enfants, il rencontre des familles de sans-papiers. Dans le lieu où il réside, il s’engage dans la vie locale… Il se laisse émouvoir par une situation, il commence à s’impliquer, il découvre ensuite la complexité des situations, il fait des dossiers, il accompagne des gens... Sa militance répond à une urgence – il faut pouvoir se mobiliser rapidement –, mais elle est elle-même marquée d’une forme de précarité.

Ce pragmatisme place l’action en premier. C’est à partir d’elle que se constitue un savoir sur une réalité que l’on ne peut pas connaître si l’on ne s’implique pas. C’est aussi à partir d’elle que l’on se forme une opinion que l’on confronte à d’autres opinions. Si le militant est amené à prendre une responsabilité pour les autres, c’est bien d’abord pour eux, plus que pour une cause générale. Il se situe comme accompagnateur, et si l’action engagée nécessite un porte-parole, plutôt que d’assurer lui-même ce rôle, il mettra en avant et fera parler les personnes concernées.

Au-delà de telle initiative, un savoir réflexif se constitue, notamment par cette mise en réseau. Le militant pragmatique rejoint un acteur-réseau [8] grâce auquel il peut vivre des sociabilités intenses. Il ne s’intéresse pas tellement à la constitution d’un collectif en lui-même, car il a déjà un groupe de référence, et il considère que l’action est première. Mais à partir de cette capacité à travailler avec d’autres réseaux, à en identifier d’autres dont on apprend à décrypter les idéologies, se constitue une hiérarchie [9] entre les militants pragmatiques. A partir, par exemple, de ceux qui sont plus habiles à se « connecter », et à identifier rapidement qui est qui et qui peut être mobilisé.

La montée en généralité se fait ainsi en associant peu à peu plusieurs réseaux dans de nouveaux collectifs. Les militants pragmatiques entendent montrer que l’objet du réseau, son enjeu, touche à un intérêt public, même si en son sein les opinions sont diverses. Et pour progresser, il importe d’accéder à une certaine publicité, de faire découvrir à d’autres que l’enjeu les intéresse. Le militant pragmatique ne part pas d’une préconception de l’intérêt général ni d’une conception de la démocratie, il la construit peu à peu.

Ce troisième modèle pourrait éclairer les propos de la présidente de la Joc où le maître mot est celui de « mobilisation ». L’enjeu dans ce cas est la situation problématique des jeunes vis-à-vis de l’emploi. L’action commence par redonner la parole aux jeunes eux-mêmes à travers une grande enquête. La mobilisation s’appuie sur des sociabilités primaires, mais elle cherche à gagner la reconnaissance d’autres organisations. Elle se développe, enfin, en co-construisant une charte, votée lors d’un rassemblement national, avant d’être mise en œuvre et vérifiée à l’échelon local.

Cette typologie n’est évidemment qu’une clé de lecture. Elle demande de rester attentif aux croisements, changements d’options ou mélanges... Les trois témoignages n’épuisent pas non plus les pratiques des trois organisations dont ils sont issus, mais, à les écouter, on pressent que les jeunes s’y engagent de manière très différente. Les étudiants s’affilient à la Lmde pour un service, des jeunes rejoignent le Mrjc par goût, d’autres vont à la Joc pour une reconnaissance dans l’action.

Cette esquisse, pour autant, ne prétend pas rendre compte de l’ensemble des formes d’engagement. S’ils investissent trois formes de militance, les témoignages présentés ici émanent d’organisations « préexistantes », qui assurent l’adhésion, la responsabilisation, la mobilisation des jeunes. Leurs porte-parole, comme leurs aînés, revendiquent une place dans la société : une capacité de gérer leur santé avec professionnalisme, de proposer une « politique jeunesse » transversale, d’assurer une reconnaissance à travers un emploi durable. Parce que le nombre de leurs adhérents diminue, parce que ceux-ci sont plus dispersés, et parce que leur passage à la vie adulte n’est plus synchronisé, leurs affiliations, leurs goûts et leurs mobilisations paraissent nouvelles et éphémères.

Il faudrait étudier d’autres mobilisations plus récentes, par exemple autour du Cpe, voire à l’occasion des émeutes de novembre 2005 [10]. Alors, peut-être faudrait-il prolonger la typologie en s’interrogeant sur les possibilités laissées ou non aux jeunes de créer des formes d’engagement radicalement nouvelles.

Reste une autre hypothèse : celle d’une société tout entière – jeunes et adultes – confrontée à des mutations. Ces dernières sont si rapides que seules les organisations suffisamment souples, des collectifs, des réseaux…, pourraient s’y adapter. C’est peut-être pour cela que le témoignage de la présidente de la Joc nous paraît si jeune. Les mutations sont tellement inédites que les jeunes ont du mal à se projeter, ce qui explique leur individualisme, comme le rappelle le bureau du Mrjc. En revanche, cet individualisme n’est possible, paradoxalement, qu’adossé à un système porté par des professionnels : il assure leur adhésion, canalise leur formation, permet leur mobilisation, comme le souligne le président de la Lmde mais aussi, à leur manière, les représentants des autres mouvements.



1 /  Voir, par exemple, Valérie Becquet et Françoise de Linarès, Quand les jeunes s’engagent : entre expérimentations et constructions identitaires , L’Harmattan, 2005.
2 /  Voir par exemple, Jacques Ion, La fin des militants ? , éd. de L’atelier, 1997.
3 /  Jean-Louis Laville construit par exemple « l’hypothèse néolibérale » comme réponse à la question du rapport à l’Etat des associations dans la conclusion du livre qu’il a dirigé avec Renaud Sainsaulieu, Sociologie de l’association, Des organisations à l’épreuve du changement social , DDB, 1997, pp. 345-349.
4 /  « Dans les textes anglo-saxons, les conceptions du monde (et pas seulement de la société) reposant sur des logiques de réseau se rattachent au pragmatisme et à l’empirisme radical ». Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme , Gallimard, 1999, p. 221.
5 /  Cf. Projet n° 264, p. 37. Lire l’article en ligne .
6 /  Jean-Pierre Worms, Actes de Chrétiens en Forum , septembre 2007, p. 24.
7 /  Spyros Franguiadakis, Jacques Ion, Pascal Viot, Militer aujourd’hui, Autrement, Cerc, 2005.
8 /  Bruno Latour, Changer la société, refaire la sociologie, La Découverte, 2006.
9 / Cf. Luc Boltanski, Eve Chiapello, op. cit. , pp. 181-189.
10 /  Voir Projet n° 299, juillet 2007 , en particulier les articles de Stéphane Beaud , Bertrand Hériard Dubreuil , et Michel Kokoreff . Ce dernier a été développé dans Sociologie des émeutes, Payot, 2008. Voir aussi Hughes Lagrange et Marc Oberti (dir.), Emeutes urbaines et protestations, une singularité française , Presses de Sciences-Po, 2006.


Article également accessible sur Cairn.info 

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