Face aux violences faites à l’homme, la réponse n’est pas seulement dans la loi et la règle, toujours à faire vivre.

Ainsi parle Yhwh : Pour trois crimes d’Israël et pour quatre, je l’ai décidé sans retour ! Parce qu’ils vendent le juste à prix d’argent et le pauvre pour une paire de sandales, Parce qu’ils écrasent la tête des faibles sur la poussière de la terre et qu’ils font dévier la route des humbles, Parce que fils et père vont à la même fille afin de profaner mon saint Nom, Parce qu’ils s’étendent sur des vêtements pris en gages, à côté de tous les autels et qu’ils boivent dans la maison de leur dieu le vin de ceux qui sont frappés d’amende…

(Amos 2,6-8)

Il peut être banal d’attendre de la théologie chrétienne comme de la Bible une dénonciation sans appel de toute forme d’injustice. Encore faut-il s’entendre sur les termes, et voir à quelles sources puise pareille dénonciation. Ainsi de cette invective du prophète Amos qui permet de pressentir à la fois les nécessités d’un discours juridique et moral, et surtout les attendus et motifs d’un ordre fondateur de ce discours. Autrement dit, au commencement ne sont pas nécessairement la loi et la théologie, le juriste et le canoniste, mais le prophète avec ce que cela induit non seulement d’expression plus ou moins juridique, mais de saisie de la réalité dans sa crudité. En ce sens, nous le verrons, le Christ lui-même, dans la mouvance notamment de Jean-Baptiste, empruntera aussi au vieux prophétisme biblique.

La Bible suggère donc un lien vivant entre une réalité humaine et sociale et l’élaboration d’un corpus juridique. Toute société affronte ce type de défi : le corpus juridique des voisins des Hébreux tout comme nos propres corpus contemporains en témoignent. Ce lien est à la fois fondateur et critique. Le droit ne surgit pas ex nihilo mais de la nécessité imposée par la réalité de pacifier les conflits et de suggérer une voie d’harmonisation des intérêts. Il doit ensuite être ajusté, car il faut pouvoir remédier à ses principales carences, parfois sources d’injustices. Dans ce mouvement, un parcours biblique permet de mettre en évidence le rôle inaugurateur et critique des prophètes, qui interroge notre société contemporaine.

Un ordre inaugural, le Décalogue

Mais cette référence prophétique n’empêche nullement de commencer par se référer à ce dont relève immédiatement la question de l’injustice, le droit, et pour notre point de vue, la législation biblique. D’entrée, celle-ci est sous le signe du Décalogue, ces « Dix paroles » inaugurales qui placent tout discours législatif biblique sous le signe du respect absolu de l’autre, de sa vie d’abord, mais aussi de ses biens et de ses droits : « Tu ne voleras pas. Tu ne feras pas de faux témoignages. Tu ne convoiteras pas la maison d’un autre, tu ne convoiteras pas la femme d’un autre, ni son asservi, ni son asservie, ni son bœuf, ni son âne, et rien de ce qui est à lui » ( Exode 20, 15-17). On saisit par là à la fois le contenu et l’esprit d’une dénonciation qui inclut naturellement les moyens de remédier à l’injustice. Certes, les premières « Paroles » de ces « Dix », en se rapportant aux exigences du Dieu unique et à Son respect, spécifient et orientent cette législation. « Il n’y aura pas pour toi d’autres dieux devant ma face… Tu n’invoqueras pas le nom de Yhwh, ton Dieu, pour le faux, parce que Yhwh n’acquitte pas celui qui invoque son nom pour le faux » ( Exode 20,3-7).

Mais avec leur rigoureux monothéisme, de telles injonctions suffiraient-elles à être efficaces et à faire distinguer le corpus biblique (et évangélique) des corpus législatifs contemporains ? Certaines de ces législations étaient très avancées dans le cadre du Proche-Orient ancien, y compris en matière de justice. Pensons en particulier au code assyrien d’Hammurabi, du XVIIIe siècle avant notre ère, sans oublier, au temps du Christ, le droit romain. Et l’évocation divine n’était pas absente de ces codes « païens », même si, pour une intelligence israélite, une telle « inspiration » relevait d’un insupportable polythéisme, c’est-à-dire d’une inadmissible idolâtrie. Mais, en outre, avec l’Ancien Testament, surgit le problème de l’ordre chronologique entre corpus législatifs (dans les livres de l’Exode, du Lévitique et du Deutéronome), et corpus prophétique.

Un prophétisme premier ?

Depuis vingt-trois ou vingt-quatre siècles, la réception des Ecritures impose un ordre canonique qui fait précéder les livres prophétiques de ceux du Pentateuque ou de la Torah, c’est-à-dire de la Loi. Dans cette économie des livres bibliques et donc de l’histoire dont ces livres présentent un ordre, les prophètes seraient plus ou moins tardivement et logiquement advenus : pour rappeler à Israël ses engagements juridiques et moraux. En effet, quelques siècles auparavant, ayant reçu la « Loi » de Dieu lui-même au Sinaï par le truchement de Moïse, il avait promis de la suivre. Mais la réalité historique, telle qu’elle ressort d’une lecture seconde, c’est-à-dire critique, de l’Ancien Testament, dit quelque chose de différent qui n’est évidemment pas sans importance ni signification pour le traitement de l’injustice.

Cet autre ordre, historique, révèle une place et un rôle sinon premiers, du moins primordiaux, du prophétisme dans l’expérience religieuse et morale d’Israël ; et donc le mouvement d’intelligence et de réflexion qui caractérise l’intervention des prophètes, loin d’être à la remorque d’une législation plus ou moins commune aux peuples du Proche-Orient ancien, lui fournirait bien plutôt une inspiration spécifique. Dans cette perspective, la loi ne relève plus exclusivement d’un ordre originel, objectif et immuable des choses, comme semble l’imposer le Décalogue placé en tête du corpus législatif du Pentateuque, ou comme le proclament les préambules de toutes les législations, d’Hammurabi à nos jours ; elle serait plutôt seconde, ne serait-ce qu’en raison d’une contrainte : tout corpus législatif pour être élaboré et donc nécessité suppose d’abord une expérience des comportements humains, de leur violence et de leur anarchie, ou encore de leur injustice primordiale. Une nécessité, une urgence et donc une inspiration sont, en effet, nécessaires à la législation et donc à la justice, et non l’inverse. En ce sens précisément, le prophétisme biblique peut logiquement apparaître premier, jusque dans le rapport à ces comportements qui réduisent la loi à l’impuissance, c’est-à-dire à néant.

Car il est bien connu que la loi peut être détournée, ainsi que nous le rappelait déjà Amos, de sorte que ce n’est plus la loi qui s’impose immédiatement, mais un certain nombre de comportements. Or, en révélant qu’elle peut être détournée, ces comportements rendent la loi impuissante, inexistante. Qu’on pense ici aux « affaires » qui aujourd’hui encore défraient régulièrement la chronique, dans une culture qui a pourtant placé la Loi au-dessus de tous les citoyens auxquels elle rappelle que nul n’est censé l’ignorer ! Or les choses se passent à l’exact inverse, comme si en l’occurrence le droit n’était jamais suffisant pour dénoncer l’injustice, ou comme s’il était toujours absent, c’est-à-dire pas encore inventé ; en un mot, toujours second.

Quoi qu’il en soit, et quelles que soient les formes de discussion que peut prendre aujourd’hui l’analyse historique de la composition et du contenu de la Bible, tenir la loi en commencement absolu risque fort de laisser la situation en l’état, ce que manifeste à sa façon l’ordre actuel de l’Ancien Testament laissant s’écouler, après le législatif du Pentateuque, le torrent d’une histoire de péché, c’est-à-dire d’idolâtrie et d’injustice.

L’injustice en retour

L’injustice surgit, en effet, du fait même de la rencontre de deux parties dont l’une prétend se faire droit à elle-même de ce qui est juste et donc légitime pour elle, c’est-à-dire pour son intérêt exclusif. De soi, l’injustice est non seulement négation du droit, c’est-à-dire de la justice, mais régression en un en deçà du droit, en une « pré-histoire » qui l’exclurait naturellement ou spontanément. A quoi s’ajoute, comme pour le concept de violence, le fait qu’il n’est nul besoin de conceptualiser ni même de nommer et encore moins de légiférer pour la reconnaître et s’en sentir victime. D’une certaine façon et pour une part au moins, le droit qui la palliera dépendra toujours de l’expérience et des multiples formes qu’elle prendra dans les différences circonstances de temps et de lieux. En ce sens, à la suite de la perception seconde et critique de l’ordre des livres bibliques, on peut poser en principe que l’histoire précède toujours la loi, et le fait toujours le droit. Mais à quelles conditions ou sous quelles influences se fera le passage de l’injustice – de fait – au droit de la justice ? Et plus précisément, qui l’assurera ?

La réponse paraît ici aller de soi : le législateur et donc le juriste. Or une telle réponse est parfaitement illusoire, voire abstraite. Et quand bien même les choses se passeraient ainsi, la réalité – nous venons de le rappeler –, se heurterait aux détournements et accommodements toujours possibles d’un législatif soi-disant assuré et péremptoire. Autrement dit, parler d’injustice et en parler de façon exclusive de tout risque de façon à l’éliminer, suppose d’autres instances que les seules instances du discours législatif, judiciaire ou moral revêtu de tous les atours de l’absolu. Car l’injustice est ce qui peut toujours « sur-venir » ou « ad-venir », niant l’ordre du droit et de la justice, et ramenant l’histoire à sa brutalité et à son vide. Et ici le juriste est d’abord impuissant, quelle que soit la somme de son savoir et de ses livres. Un autre doit donc intervenir.

L’autre du prophétisme

L’expérience biblique du prophétisme relayée par le comportement du Christ apporte ici un éclairage particulier. Qu’il soit évident que le Christ vient au terme de plusieurs siècles de conscience et de pratique de la Loi, personne ne le contestera. Que les prophètes se rapportent plus ou moins explicitement à la Loi, des références le montrent. Mais de quelle loi s’agit-il exactement ? Et quant au Christ, si la Loi s’est finalement avérée inopérante ou insatisfaisante, qu’apporte-t-il à l’œuvre d’injustice ?

Il est caractéristique du prophète de l’Ancien Testament de surgir et donc de s’exprimer à contretemps, intervenant dans une société donnée, face à des autorités reconnues, à cause de comportements précis, toutes réalités qui doivent être dénoncées, abolies ou corrigées. Et leurs destinataires savent très bien ce qu’ils font ou ne font pas ; ils savent en particulier qu’ils profitent de la faiblesse des plus faibles, qu’ils pervertissent le droit au nom de leurs intérêts.

Le Christ n’agira pas autrement à une époque où la législation d’Israël et le droit romain sembleraient tout prévenir en matière d’injustice. Pour commencer et recommencer, Jean-Baptiste, en digne successeur des prophètes dont le Christ en fera l’un des plus grands, fustige ses auditeurs, jusqu’à les traiter de « graines de vipères ». Ainsi, parmi les foules, distingue-t-il collecteurs d’impôts et soldats : « N’exigez rien de plus pour vous que ce qui est prescrit… Ne brutalisez personne, ne dénoncez personne pour de l’argent. Contentez-vous de votre solde » ( Luc 3,13.14). Or les lois et règlements existaient. Qui contesterait qu’il est facile d’en faire lettre morte ?

Jésus ne tiendra pas un autre langage. Si, à certains moments, il se contente de rappeler la loi, par exemple au légiste qui veut « hériter de la vie éternelle » (cf. Luc 10, 25-26ss), à de nombreuses reprises il entrera dans l’invective : « Prenez garde, comédiens ! Scribes et Séparés ! Vous payez votre impôt de menthe, de fenouil et de cumin. Mais le plus important de l’Enseignement, à savoir la justice, la compassion et la confiance, vous n’en tenez pas compte » ( Matthieu 23,23a).

Plus sereinement mais tout aussi nettement, Jésus parlant en parabole n’affaiblira pas le propos dénonçant l’injustice. « Un homme était riche. Il s’habillait de pourpre et de lin fin. Il donnait chaque jour des fêtes splendides. Un pauvre, nommé Lazare, gisait à sa porte, le corps couvert de plaies. Il espérait calmer sa faim avec ce qui tomberait de la table du riche. Les chiens venaient lécher ses plaies… » ( Luc 16,19-21). La fin de la parabole, qui se place outre monde, dit l’inconscience du riche et l’existence d’un enseignement qui aurait dû pallier a priori cette inconscience. Or, contre celle-ci, même un revenant du monde des morts ne peut rien, ainsi que le rappelle le Christ ( Luc 16,27-30).

L’injustice n’est pas seulement un fait définissable et toujours repérable, grâce notamment au droit et à la loi. Elle marque aussi l’impuissance du droit, de toute loi. De ce fait, même si l’institution juridique et judiciaire est prévue pour y remédier, il n’en reste pas moins que, comme toute violence, l’injustice garde toujours son mot. Sans doute ne s’agit-il pas de sombrer dans une sorte de désespoir ou de scepticisme systématique. Mais croire que le droit et la loi, du seul fait de leur existence ou de leur connaissance, préviennent l’injustice serait se leurrer gravement, même s’ils peuvent aussi fonctionner de façon prévenante. C’est pourquoi, entre ce droit existant ou non, et l’acte d’injustice, le prophète sera toujours nécessaire, quel que soit le langage qu’il emprunte, quelle que soit l’autorité dont il puisse se réclamer, quel que soit le nom qu’on lui donne, militant des droits de l’homme, du commerce équitable, de l’abolition de la torture, ou autre.

Pierre Gibert



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