Le prochain FSM, qui se réunira en janvier 2005 à Porto Alegre, est à nos yeux l’occasion d’avancer. Car nous sommes sensibles au danger de ne pas progresser dans la réalisation des principes qui ont guidé les précédents forums. Nous avons ressenti le besoin d’être davantage une force de proposition, pour donner aux organisations la possibilité d’articuler leur rencontre. Car si les participants sont déjà engagés dans différentes luttes, le forum doit être pour eux l’occasion de faire des choses à un autre niveau, et de rendre plus visibles leurs propositions concrètes et non idéologiques. Le souci principal des organisateurs est de dépasser  le niveau de la contestation ou de la simple résistance, pour qu’émergent des initiatives au niveau planétaire.

Certains ont eu l’impression qu’à Bombay, c’était six ou sept forums différents qui se côtoyaient (celui des pacifistes, des syndicats, des environnementalistes, des Indiens, etc). Notre préoccupation est de permettre des « branchements ». Les syndicalistes, par exemple, ont une tradition d’autarcie, et en même temps une structure de fonctionnement très pyramidale : le forum leur offre l’occasion de découvrir davantage l’horizontalité. On a pu voir dans les premiers forums un syndicat de base avec le même droit de parole que les grandes fédérations. C’est un autre équilibre ! En outre, quand ils se retrouvent avec d’autres militants (écologistes, femmes, politiques…), les syndicats reconnaissent des possibilités de travailler ensemble. Ong et syndicats se ressemblent, même si les Ong ont des objets d’étude plus précis. Or les syndicats avaient un préjugé négatif à leur égard.

De même, à Bombay, le thème de la paix fut mis en avant par des mouvements trotskistes radicaux. Mais les pacifistes indiens ont une autre approche du problème. Cette rencontre a donné lieu à un vrai changement de perception, très important : le respect de la diversité, l’acceptation des façons de penser et d’agir de l’autre. Certains s’interrogent encore sur ce que doit être le Forum. J’affirme que le forum est un espace ouvert, permettant des rencontres et un échange pour plus de propositions d’action.

Pour y parvenir, nous mettons en œuvre une méthodologie. Nous reprenons l’idée de ce qui a eu lieu à Bombay – les marches, le théâtre, la danse,… comme façons de s’exprimer et d’exister. Sur la feuille d’inscription pour Porto Alegre (on s’inscrit dès octobre 2004), figurent non seulement des ateliers de discussion, mais toutes sortes d’ateliers d’expression visuelle, d’art plastique, de théâtre, etc. L’idéal serait que les gens se rencontrent et aient même des activités communes avant le forum. Après consultation, nous avons identifié onze « espaces » et des sous-espaces : depuis les biens communs de l’humanité jusqu’à la gouvernance mondiale, en passant par les problèmes de religiosité, d’habitat, de communication. En s’inscrivant, on choisit dans quels espaces on veut travailler au Forum. Participer ne sera pas un mot vide, nous avons supprimé tout programme préétabli par les organisateurs : les participants eux-mêmes vont se situer. Certains iront dans deux espaces, ou plus. L’objectif est de consolider sur place des initiatives lancées avant le Forum. Tous les jours, un moment libre en fin d’après-midi permettra aux participants de se retrouver.

Car le défi est celui d’un décloisonnement, que les onze espaces ne deviennent pas onze forums. Le risque est réel : si des mouvements sociaux se réunissent en assemblée pour faire une « déclaration finale », c’est la négation même des principes du Forum. C’est le prolongement d’un siècle de culture politique verticale, de domination d’une avant-garde. Nous sommes en train de rompre avec cette culture pour vivre celle de la diversité. L’inspiration de ce mouvement remonte sans doute à Paulo Freire, grande figure brésilienne. Mais les principes de non-directivité, présents aux Etats-Unis, et l’idée de complexité, chère à E. Morin, sont aussi à l’origine de cette recherche d’un modèle alternatif.

Une autre évolution importante se dessine dans cette préparation du prochain FSM, autour de la place des Églises. Lors du premier Forum, en 2000, j’étais secrétaire de la Commission brésilienne Justice et Paix, de la Conférence nationale des évêques, et à ce titre j’étais comme un représentant de l’Église catholique. Les militants de base étaient là aussi, mais pas la hiérarchie – un ou deux évêques seulement. En 2002, la conférence des évêques a proposé un atelier sur la question de la faim. Au troisième forum, plusieurs représentants de la conférence des évêques ont participé eux-mêmes. Mais à Rome, ou en Inde, on se montre bien plus craintif. L’avancée de l’Eglise brésilienne peut pourtant aider les autres. Sur les questions d’inégalités et pour que la lutte pour le changement ne soit pas le simple remplacement d’une domination par une autre, il faut éviter d’avoir une nouvelle pensée unique.

L’Église est une forme de rassemblement que peu d’organisations sont capables de faire vivre. N’a-t-elle pas là un rôle à jouer ? Il faut cesser d’avoir peur ! Quand j’étais à la Jeunesse étudiante chrétienne, l’ennemi, c’était la jeunesse communiste. Puis, il est devenu très clair qu’il fallait s’unir autour d’autres objectifs et travailler avec eux. Chez nous, avec le coup d’Etat, on a appris à les respecter. On a vu des copains communistes soumis à la torture, qui avaient des comportements héroïques, on s’est bagarré ensemble pour arrêter la torture ! Aujourd’hui, les chrétiens ne doivent pas se comporter comme une secte, ni s’affirmer comme une organisation. L’objectif du FSM est de gagner plus de gens à l’idée qu’un autre monde est possible : l’enjeu est de soutenir tous ceux qui s’engagent dans cette lutte. S’abstenir serait pécher par omission devant l’injustice. Si l’on ne veut pas reculer, le prochain forum de Porte Alegre sera un lieu de bagarre contre toutes les tendances mondiales de mort, de régression, de guerre. Tous les responsables, sociaux ou ecclésiaux, et nous tous devrons nous entraider pour nous engager dans le débat politique avec plus de force.



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