Xavier Vandromme est responsable du département hébergement d’urgence et des nouveaux projets de l’association Emmaüs depuis douze ans. Longtemps rédacteur en chef de la revue Lire de la Fédération nationale des associations de réinsertion sociale (Fnars), il est membre de la Fédération européenne d’associations nationales travaillant avec des sans-abri (Feantsa).

Projet – Que signifie pour vous, et pour Emmaüs, le développement de l’accueil d’urgence ?

Xavier Vandromme – Depuis dix ans, j’ai la responsabilité de ce secteur à l’association Emmaüs. J’observe que nous manquons de lieux pour héberger des personnes en difficulté qui ont besoin d’être accueillies. Emmaüs et d’autres associations ouvrent de plus en plus de sites sans que la situation s’améliore réellement. Pourquoi ? Je crois qu’un contexte nouveau à l’échelle européenne n’est pas pris en compte par les dispositifs sociaux existants : en tant que citoyen et professionnel, je constate que les individus ne sont plus fixés par de grands pôles d’emploi depuis que les sites industriels traditionnels ont disparu. Se développe donc une errance de certaines populations, et grâce à la paix régnant en Europe ces déplacements sont favorisés. Les hommes et les femmes sont encouragés à aller chercher ailleurs une situation meilleure que celle qu’ils connaissent dans leur pays d’origine.

Nos centres d’hébergement accueillent une minorité de personnes vivant dans la rue de manière chronique. En revanche, une majorité d’entre elles ont besoin d’un hébergement plus ou moins provisoire. Ces personnes viennent, parfois en famille, d’Europe – orientale surtout – et d’Afrique du nord. Elles appellent le 115 (numéro départemental gratuit) dès leur arrivée et sont orientées vers nos associations.

Depuis quelques années, on ne constate pas d’augmentation du nombre de personnes françaises « à la rue » (elles sont environ 400 000) ni même du nombre de ménages européens. C’est la population des demandeurs d’asile venant de pays plus lointains qui a particulièrement augmenté : ils représentent actuellement 5000 personnes à Paris.

Projet – Quels dispositifs sont en place pour les accueillir ?

Xavier Vandromme – Les demandeurs d’asile sont pris en charge au départ par des plates-formes spécifiques. Les autres, hommes, femmes, enfants, arrivent directement et sont accueillis au dîner et pour une nuit pendant une semaine renouvelable. Cela peut durer jusqu’à un mois, au terme duquel ils sont logés dans des hôtels. Ensuite, ils sont orientés vers les Centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), des hôtels sociaux, des communautés Emmaüs ou des maisons-relais. Personnellement, je n’ai la charge que des deux premières étapes de ce processus. A côté de l’hébergement de nuit, il existe une prise en charge dans la journée par des travailleurs sociaux et des professionnels bénévoles, dans un espace « solidarité-insertion ». Parmi ces « accueillants » bénévoles, qui viennent en moyenne deux heures par semaine, des esthéticiennes les aident à se présenter à des entretiens d’embauche, des juristes, des écrivains publics, des informaticiens les initient à la bureautique. Ces professionnels donnent de leur temps pour essayer de mettre en mouvement des personnes sans-abri, afin qu’elles deviennent actrices de leur quotidien.

Projet – Comment qualifier la diversité des gens « à la rue » ?

Xavier Vandromme – Ces personnes ne forment pas une catégorie sociale précise, mais une population hétérogène. Ceux qu’on nomme les « clochards », très minoritaires, sont la plupart du temps connus des habitants et de tous les services sociaux de leur quartier. Une part croissante des personnes sans abri est celle des personnes vieillissantes, souvent au chômage, sans droits ouverts. Il s’agit sans doute de la population la plus difficile à réinsérer. Les femmes, aussi, sont en proportion croissante (3% de cette population en moyenne entre 1950 et 1985, 20 % aujourd’hui !). Elles vivent des temps de rue très courts et des temps de prise en charge également très courts, car elles se débrouillent sans doute mieux que les hommes pour retrouver un toit, un compagnon, un petit boulot, bref les moyens de sortir de leur situation. Certains centres d’hébergement sont réservés aux femmes.

Projet –Plus généralement, que signifie pour vous l’accueil ?

Xavier Vandromme – D’une part, accueillir, c’est aller cueillir la personne dans son histoire de vie. La première réponse est celle de la taille des centres : pour bien accueillir, il faut refuser les « usines » et limiter la capacité des centres d’hébergement à 50 personnes environ. Il est plus difficile de respecter l’intimité des individus si les centres accueillent trop de monde.

D’autre part, les « accueillants » des centres d’hébergement sont de bons professionnels de l’accueil et de l’animation. Face à un homme sans abri qui vient dans un atelier-emploi en affirmant qu’il veut chercher un emploi, il faut savoir entendre autre chose : souvent, cet homme ou cette femme, ne vient pas du tout chercher un emploi mais d’abord et surtout un réconfort et une écoute, il vient dire qu’il désire « exister ». Insuffisamment reconnus pour leur savoir-faire auprès des gens à la rue, les animateurs d’accueil sont très demandeurs d’une formation spécifique qui reste à inventer. Il y a là tout un champ professionnel à investir et je crois que nous avons en ce domaine un très grand retard. On s’aperçoit que l’hospitalité était l’apanage des hôpitaux et que les associations n’ont pas les moyens matériels de reprendre cette fonction. Personnellement, je suis convaincu qu’il faudrait rendre aux hôpitaux ce rôle d’hospitalité, mais cela ne pourra se faire que dans le cadre d’une loi.

Accueillir une personne à la rue, c’est la prendre en charge globalement, ce qui ne veut pas dire « faire à sa place » : c’est lui fournir une multitude de petites réponses, lui permettre de prendre conscience « des possibles », et respecter sa liberté.

Projet – Comment l’association Emmaüs a-t-elle évolué par rapport à ce que l’abbé Pierre voulait à l’origine ?

Xavier Vandromme – Je ne suis pas sûr que la société d’aujourd’hui sécrète plus d’exclusion qu’il y a cinquante ans. Mais elle en produit encore. Le problème est plutôt, comme je vous l’ai dit au début de notre entretien, dans la dimension européenne des enjeux actuels. L’Europe sociale reste à faire à l’heure où les populations riches ou pauvres deviennent nomades. Si l’on considère l’exemple des pays d’Europe qui appartenaient au bloc soviétique, on constate que des personnes ont été forcées, entre 1990 et 1995, à acheter le logement qu’elles occupaient. Depuis, nombre d’entre elles ont perdu ce logement faute de moyens pour le payer et se sont mises à se déplacer en errant, dans l’espoir de trouver mieux à l’ouest. Ces conditions sont très différentes de celles qui ont poussé l’abbé Pierre à agir au début des années 50.

Projet – Comment l’association est-elle reliée à des réseaux de réflexion ou même de recherche sur le logement et sur l’emploi ? Travaille-t-elle en partenariat avec d’autres mouvements ?

Xavier Vandromme – Chaque association ou fédération travaille en concertation avec les autres, en conservant chacune sa spécificité. Je crois que la nôtre met les individus en mouvement, afin qu’ils trouvent eux-mêmes, en retrouvant le goût du dialogue et de la négociation, des remèdes à leurs difficultés. Notre objectif est d’innover par de petites actions expérimentales, comme l’ouverture de la première pension de famille d’Emmaüs en 1995, de boutiques-solidarité en 1993. En ce moment, nous travaillons sur l’ouverture d’auberges réservées aux travailleurs pauvres (37% des personnes sans abri), dont le nombre augmente régulièrement. Leur salaire ne leur permet pas de se loger dans le parc privé ou social. Nous nous appuyons sur des réseaux d’acteurs et spécialistes de l’habitat, dont le principal est la Fondation Abbé Pierre. Le rapport qu’elle a récemment rendu public permet de rejoindre les élus politiques dans leurs responsabilités locales et nationales. C’est pour nous un réel soutien pour faire appliquer la loi et réaffirmer le droit au logement. Nous avons bien conscience que le premier accueil ne suffit pas. Les communautés Emmaüs, grâce à l’activité de récupération qu’elles leur proposent, permettent de stabiliser des personnes sur plusieurs semaines et souvent de leur faire quitter la rue ; même quand elles prétendent l’avoir choisie. Le but essentiel de nos différents dispositifs est de recadrer les temps et les espaces de vie des personnes que nous accueillons.



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