Du 25 au 27 novembre prochain, à Paris, les participants des Semaines sociales se pencheront sur « la panne de transmission » dont souffrirait notre société. Marie-José Deniau, institutrice et psychothérapeute, membre du Conseil des Semaines sociales de France, pointe ici les invitations positives et les dynamiques vitales que porte la transmission, manière d’être aux autres plus qu’acte volontariste

Mars 2005, Chloé, Tom et Louise viennent me voir : «Comment on pourrait faire pour que Andreï apprenne le français et lise aussi bien que nous ?» Les trois sont en CP ; Andreï a six ans, il est russe et vient d’arriver en France. Interrogation qui donne à réfléchir… : comment transmettre pour que l’autre devienne «aussi bon que nous» ?

Evidemment quand on parle de «transmission» on peut se demander : «que transmettre et comment le faire ?» Cela a son importance, mais les enjeux sont aujourd’hui plus radicaux. Plus ou moins consciemment, nous sommes doublement déstabilisés. D’une part, la rapidité des transformations de notre société nous entraîne à douter du bien fondé de leur transmission ; d’autre part, nous avons intégré l’idée courante que ce que je juge bon pour moi ne l’est pas forcément pour les autres. Ces facteurs risquent de nous paralyser. Chloé et les autres ne doutent pas un instant que le meilleur de ce qu’ils reçoivent soit désirable pour Andreï !

Ne devons-nous pas redécouvrir que la transmission se décline de deux façons ? Celle qui s’opère à notre insu et celle qui se décide ou entre dans un projet. La première est sans doute la plus prégnante car elle s’opère de toute façon pour le meilleur et pour le pire : transmissions familiale et sociétale ; secrets des générations portés et supportés par l’enfant ; sombres tableaux de l’histoire ou puissants dynamismes marquent à jamais notre personnalité nationale, régionale, sociologique ou encore religieuse. Le second mode de transmission, les enfants l’ont rappelé, fait appel à un projet dont on peut espérer qu’il soit désir de vie : «pour qu’il lise aussi bien que nous» ; et, pourquoi pas, «mieux que nous» !

Trois manières d’être

Ce désir profond est à l’origine de la transmission : «pour qu’il vive aussi bien que nous»... Qu’est-ce à dire ? C’est mettre en œuvre au moins trois manières d’être.  La première est l’assurance. Non pas l’arrogance, mais une assurance tranquille : nous avons reçu la vie. Des événements, des compétences, des expériences nous ont façonnés. Des convictions, des valeurs se sont patiemment construites. Tout cela  constitue aujourd’hui une manière particulière d’habiter le monde et d’y tenir une place, place à laquelle, avec d’autres, je donne du sens.

Assurance mais aussi générosité : ce patrimoine reçu attend d’être partagé. Il n’est pas de vie possible en société sans échange. Ce qui s’est avéré bon pour moi risque de l’être pour les autres : pas de certitude en ce domaine mais pas d’évidence contraire non plus. Cela nous invite à donner, à donner sans calculer. La société mais aussi notre environnement proche, la famille, l’entreprise, l’association dans laquelle nous sommes engagés, peuvent alors réserver de «bonnes surprises». Transmettre, c’est croire humblement en ce partage généreux.

Assurance, générosité, liberté. L’autre deviendra peut-être «aussi bon», voire «meilleur», mais sans aucun doute il le sera autrement. Là est la troisième attitude, difficile parce qu’il s’agit de lâcher prise. Nul parent ne le contredira ! L’autre, les autres sont appelés à tracer leur propre chemin. Peut-être prendront-ils ce que nous leur offrons, peut-être pas, ou plus tard, ou oublieront-ils…En aucun cas leur liberté ne justifie le silence.

Présence aux autres

Nous avons toutes sortes de savoir-faire et de savoir-être à léguer et il faut certes se préoccuper de leur diffusion et de leur réception. Mais dans notre société pressée où une technique chasse l’autre, où les connaissances se multiplient à l’infini, où les styles de vie et les convictions divergent, c’est avant tout la relation juste qui conditionne et réalise la transmission. Rien d’important ne peut se transmettre sans présence authentique  les uns aux autres.

Un couple de mes amis s’est  rencontré voilà 50 ans : ils veulent fêter cette étape avec leurs enfants et petits-enfants. Tous sont au rendez-vous, de 4 à 71 ans, invités à partager chacun «une chose qui a du prix aujourd’hui». Six heures durant, les échanges se succèdent. De l’émotion du voyage de classe à Dachau jusqu’à la place de l’Evangile au fil de 50 ans d’existence, en passant par l’expérience professionnelle en soins palliatifs, sans oublier le «livre de l’histoire de la famille» offert à chacun, c’est le meilleur qui se transmet. Les expériences seront offertes et reçues différemment mais personne ne pourra faire que ce moment de gratuité et de partage n’ait pas eu lieu.

Bien sûr, la transmission appelle de longues patiences ; Chloé, Tom et Louise ne s’en doutaient pas. Mais, plus encore que la durée, n’est-ce pas la présence pleine de chacun à l’instant de la rencontre qui inaugure tout acte de transmission réussi ? Cela, les enfants l’ont vécu. A chacun de laisser et de faire advenir la vie : elle n’existe que lorsqu’elle est transmise.

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