Quand le pardon s'affiche sur la scène politique. Les risques de l'institutionnaliser et de le banaliser.

Le pardon s’affiche sur la scène politique. On s’étonne, par exemple, qu’à propos du génocide de 1994 au Rwanda, la France n’ait pas demandé pardon pour ses implications supposées ou sa passivité. Récemment encore, les Albanais du Kosovo s’indignaient du fait que les Serbes de ce territoire n’avaient jamais demandé pardon pour les exactions naguère commises contre leur communauté. Un peu partout, on assiste à une sorte de prolifération de concepts qui marquent une pénétration du champ de la politique par l’idée de pardon : on crée des commissions de réconciliation, on multiplie les gestes de repentance du côté des gouvernants comme dans les Églises ; on invoque un devoir de mémoire pour exorciser l’oubli. Bref, on ne semble plus considérer comme jadis que le pardon est une référence essentiellement religieuse qui n’a rien à voir avec le domaine public.

Si le pardon s’affiche ainsi, il faut reconnaître qu’il s’agit d’un fait assez nouveau. Ni le droit international, ni plus largement la philosophie politique classique ne font de place à ce concept, quand ils ne s’en méfient pas. Que vient faire dans le domaine des choses humaines une injonction d’origine religieuse ? Son introduction n’est pas un hasard. Elle est liée aux abominations de tous genres qu’a connues le vingtième siècle et qui ne semblent pas épargner le siècle nouveau. Devant tant de crimes, ceux des totalitarismes, des guerres civiles ou des génocides, face à des déchirements profonds dans les nations et les peuples, comment surmonter le passé et ouvrir un avenir sans recourir à quelque chose comme un pardon, à tout le moins à une réconciliation ?

La réflexion philosophique n’a pas manqué de s’interroger : faut-il admettre que le pardon est aussi une vertu politique ou s’agit-il d’un produit d’importation injustifié ?

Le pardon est un concept politique

C’est sans doute à Hannah Arendt, philosophe américaine d’origine allemande, que l’on doit l’affirmation la plus déterminée en faveur du pardon comme réalité essentielle « dans le domaine des affaires humaines » [1]. Elle reconnaît d’ailleurs que c’est à Jésus de Nazareth que nous devons la « découverte » du rôle du pardon dans les relations entre humains. Selon elle, on a trop longtemps négligé cet enseignement sous le prétexte qu’il était de nature religieuse. Il faut au contraire ne pas craindre de puiser dans les traditions religieuses quand elles éclairent la condition humaine. Or Jésus enseigne que le pardon est au pouvoir des hommes et qu’ils sont en effet appelés à se pardonner mutuellement. Prenant appui sur cet enseignement évangélique, Arendt montre la place nécessaire du pardon à cause même de la fragilité des affaires humaines. La vie commune est marquée par la pluralité des hommes. Mais une telle pluralité est précaire, car elle est tissée à la fois par la parole échangée et par l’action. L’une et l’autre sont fragiles, la parole à cause des ténèbres du cœur humain qui peut en déformer le sens et l’intention, l’action à cause de l’irréversibilité qui l’affecte : « on ne peut défaire ce qu'on a fait ». Ainsi, du côté de la parole, les affaires humaines sont menacées par l’incertitude et, du côté de l’action, elles le sont par cette sorte de nécessité qui lie le présent à l’action passée.

Les deux issues pour surmonter ces fragilités sont la promesse, par laquelle est neutralisée l’imprévisibilité du cœur humain, et le pardon, par lequel est dépassée l’irréversibilité. Par la promesse, les relations humaines trouvent une stabilité, par exemple dans les contrats passés entre sujets; par le pardon est ouverte la possibilité de ne pas rester prisonnier du passé. Le pardon casse un enfermement mortel pour les affaires humaines. Il brise « la loi de la mortalité, la loi la plus sûre, la seule loi certaine d’une vie passée entre naissance et mort ». Or « les hommes ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover ». Le pardon est créateur d’histoire, donc créateur de vie contre les enfermements dans le passé qui ruinent les relations humaines. Lié à la naissance ou à la renaissance, le pardon est un véritable « miracle », pourtant essentiel à la vie politique dans une condition humaine vouée à la pluralité et à la mort. En ce sens, le message de Jésus est un message de vie indispensable à la vie politique si elle ne veut pas rester prisonnière de la mort.

La politique dénature le pardon

Aux thèses de Arendt, il est possible de rétorquer d’abord sur le plan politique où elle se situe. Devant les crimes immenses commis lors de génocides ou dans les camps d’extermination, le pardon perd sa pertinence. « Le pardon est mort dans les camps de la mort », proclamait Vladimir Jankélévitch dans les années qui suivirent le première guerre mondiale. Et en effet la communauté internationale a admis l’existence de crimes imprescriptibles, qui relevant en permanence des tribunaux et donc de sanctions juridiques, semblent bien être impardonnables et ineffaçables. Un pardon individuel est certes toujours possible, mais les « affaires humaines » semblent interdire que l’on puisse passer sur de tels crimes, comme dans le cas des « crimes contre l’humanité ». De tels forfaits défient tout autant le pardon que la justice : peut-on pardonner à Pol Pot ou à Eichmann, alors que dans leurs cas, comme dans le cas de bien d’autres, la justice humaine semble prise de court, incapable d’être à la hauteur par ses sanctions des abominations commises ?

On peut objecter encore qu’en nombre de cas la question est de savoir qui demande le pardon et à qui, une fois le forfait accompli. Les victimes ont disparu, qui se donnera le droit de parler à leur place ? Les descendants des bourreaux peuvent-ils être mis en cause parce que la génération de leurs pères s’est laissée emporter par le crime ? Le passé semble bien englouti sous des cendres brûlantes, et ici l’« irréversibilité » des abominations ne paraît pas pouvoir être surmontée. Et quant au présent, qui peut exiger de populations meurtries de s’ouvrir au pardon : qui a à pardonner entre Tutsis et Hutus, entre Serbes et Albanais ou Bosniaques ? Si l’on voit en théorie qu’un pardon sincère serait une solution heureuse, comment en faire une exigence de nature politique, voire un devoir ? C’est pourquoi on peut ajouter qu’un pardon portant sur un passé ou sur un présent encore trop présent, ne peut pas, et ne doit pas s’exercer. Un tel geste n’aboutirait-il pas paradoxalement à banaliser la violence, à tirer un trait sur un passé qui ne doit pas passer ? Il y a incompatibilité entre le nécessaire devoir de mémoire et le « blanchiment » des crimes par le pardon. Si l’on souhaite éviter le retour des violences du passé, encore faut-il que la mémoire n’en soit pas effacée pour les générations à venir. Le pardon paraîtrait trop facilement exorciser un passé qui ne doit plus renaître.

A ces objections de nature politique, s’ajoutent des objections de nature religieuse. Hannah Arendt a l’audace et le courage de transposer au politique un enseignement évangélique, mais ce faisant ne le dénature-t-elle pas ? Le lecteur des évangiles est frappé par le contexte relationnel et strictement personnel dans lequel s’insère l’appel au pardon [2]. Le pardon a lieu entre frères, et il s’agit de pardonner quand ton frère a quelque chose contre toi, donc de prendre les devants quand tu es toi-même le coupable. Le contexte de la communauté des frères, donc de l’Église, est nettement présupposé comme lieu de la demande de pardon. En outre, il ne s’agit pas d’un geste exceptionnel, limité à des circonstances graves et uniques : il faut savoir pardonner 77 fois 7 fois, autant dire sans limites et toujours. Surtout le pardon, loin d’être une affaire toute humaine, est une imitation de la miséricorde divine : il faut pardonner comme le Père des cieux pardonne. Le pardon évangélique ne semble pas pouvoir être détaché de cette relation filiale et aimante avec un Dieu Père, relation qui englobe les frères et sœurs. En totale fidélité avec l’enseignement évangélique qui se méfie tant de l’extériorité et des manifestations publiques, le pardon doit venir « du fond du cœur », ce qui le fait échapper encore à la visibilité de la sphère politique, sinon marquer une incompatibilité décisive avec le domaine de l’apparence qui la caractérise. Par tous ces traits, l’enseignement évangélique sur le pardon ne semble pas directement concerner « le domaine des affaires humaines », entendons le champ politique. Il relève d’une autre logique.

Aussi, certains philosophes estiment que le pardon non seulement ne saurait être politiquement institutionnalisé, mais qu’il se dénature à passer dans la sphère des choses humaines. Sur ce point, Ricœur et Derrida consonent. C’est sans doute ce dernier [3] qui défend la thèse la plus radicale et la plus farouche en faveur de ce qu’il appelle un « pardon pur ». Méfiant envers une « mondiolatinisation » qui banalise un peu partout les appels au pardon et/ou à la repentance, il pense surtout que le pardon ne peut pardonner que l’impardonnable. Exceptionnel à ce titre, le pardon ne peut pas trouver de finalités ou de sens ailleurs qu’à ce niveau. « Un pardon ‘finalisé’ n’est pas un pardon, c’est seulement une stratégie politique ou une économie psychothérapeutique ». Dès qu’il a un but socialement, politiquement ou affectivement repérable, on chute dans le « pardon courant » qui n’a plus du pardon que le nom, mais en a trahi la pureté. « Folie de l’impossible », le pardon doit être sauvegardé dans son essentialité et ne pas être mêlé au « domaine des affaires humaines ». Mais dès lors, un tel pardon ne préserve sa pureté qu’à s’exiler de la scène de l’histoire. On est diamétralement à l’opposé de la position d’Hannah Arendt.

Le pardon symboliquement fécond

Les mises en garde de Derrida préviennent une banalisation de la référence au pardon qui finit par en épuiser le sens et en anéantir la portée. On ne doit pas le confondre avec quoi que ce soit d’autre. Ainsi les ‘lustrations’ que l’on a promues dans plusieurs anciens pays communistes d’Europe n’ont rien à voir avec un quelconque pardon, ni même avec une réconciliation. De même, une amnistie éventuellement justifiée dans un contexte donné, ne relève en aucune façon du pardon, quand elle n’est pas un défi à la justice. Car il importe de rappeler que la sphère politique est d’abord structurée par l’exigence de la justice. Tel est le concept central ici : la justice permet de désigner le mal, de nommer le coupable, de sanctionner les délits, donc d’opérer des gestes indispensables pour les victimes et nécessaires en prélude à une réconciliation des parties en cause. Ainsi la justice a une place indispensable, et comme on dit, « il faut que justice passe » sous peine de perpétuer la violence ou des frustrations lourdes de conflits ultérieurs. Permettant éventuellement la réintégration des criminels dans la société politique, elle assure une forme de « renaissance » en réinscrivant les coupables dans le circuit de la vie sociale et économique. Le pardon n’aura de portée réelle que sur la base et la présupposition de l’exercice de la justice. D’où l’importance d’instituer ou de fortifier des tribunaux qui, au niveau international, puissent se saisir ou être saisis des crimes comme ceux qu’on a évoqués plus haut.

Il existe alors une influence indirecte, ou symbolique, du pardon sur la sphère de la justice. Sans confondre les domaines, le bienfait du pardon, que véhicule la tradition chrétienne notamment, peut briser ce que l’exercice de la justice a parfois d’impitoyable, de rigide, de dur à l’égard du faible (et le violent est souvent lui-même un faible ou une victime). Il met en garde contre un légalisme irrespectueux d’un sens juste de l’équité ; il peut empêcher que la justice ne renoue avec le monde de la vengeance dont elle a toujours quelque peine à se différencier ; il peut lui rappeler, ce que Arendt voit si bien, que « le domaine des affaires humaines » doit être marqué par la renaissance, la chance redonnée à un être, si vil qu’il ait été, de retrouver sa place dans la communauté humaine. Bref l’enseignement du pardon peut aider la justice à être réellement humaine, et à ne pas oublier que le strict donnant-donnant ou le légalisme deviennent parfois des ennemis d’une justice juste.

Mais l’enseignement ou l’exigence du pardon représente au sein des sociétés humaines une ressource d’inventivité pour trouver des voies d’avenir, là où tout semblait pourtant bouché. La multiplication des instances de réconciliation, dont la plus célèbre fut celle d’Afrique du Sud à laquelle les noms de Nelson Mandela et de Desmond Tutu sont attachés, est un signe de cette influence symbolique de l’idée de pardon. De telles instances ne se substituent pas à la justice malgré des lenteurs ou des lourdeurs qui sembleraient justifier des instances moins formelles. Elles ne prétendent pas non plus donner le pardon, tout au plus permettre entre parties adverses de trouver des voies d’écoute mutuelle, de rapprochement pour substituer à la haine ou au mépris des possibilités nouvelles en vue de la vie commune. L’exemple donné n’est qu’un cas dont les réalisations concrètes peuvent être contestées, et qui supposait incontestablement un contexte culturel, religieux et politique propre à l’Afrique du Sud, non transposable ailleurs. On en conclura que l’idée de pardon peut constituer au sein des sociétés humaines une sorte de « moteur de recherche » : grâce à lui, les hommes sont mis en demeure d’inventer des chemins originaux pour sortir d’un passé de mort et s’ouvrir à une vie commune réconciliée.

On ne saurait tout à fait exiler le pardon de la politique. Il recèle une force d’impulsion pour sortir de situations bloquées qui, maintenues comme telles, ne feraient que produire plus de violences, enfermant les sociétés humaines dans le cercle indéfiniment renouvelé de la vengeance. Pour autant, on rappellera que le pardon n’est pas un concept politique sous peine de se dégrader. Avec Blaise Pascal, il faut parler d’«ordres» différents, qui ont chacun leur force et leur pertinence, en maintenant pourtant que ces ordres ne sont pas sans efficacité les uns sur les autres. Ce cas de figure de la relation entre pardon et politique illustre une influence particulièrement heureuse du religieux (chrétien) sur le politique. A inspirer les démarches de réconciliation sur le terrain des affaires humaines, le pardon ne perd rien de sa force ; il illustre au contraire comment l’enseignement évangélique non seulement ne se substitue pas aux inventions des libertés dans l’histoire, mais les instruit en leur suggérant que le cercle de la mort n’est pas fatal, que naissance et résurrection sont sans doute aussi une promesse pour tous.


1 / Hannah Arendt, The Human Condition § 33, University of Chicago Press, 1958. Trad. fr. Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, 1983.
2 / Évangile selon Saint Matthieu, ch. 5, 43-48 et textes parallèles.
3 / Jacques Derrida, Foi et savoir, «Le siècle et le pardon», éd. du Seuil, 2000, pp. 103-133.


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