Entretien avec Patrick Norynberg


L’expérience d’un Chargé de la vie des quartiers dans une commune de banlieue.

Projet – Qu’est-ce que la politique des quartiers dans une ville de banlieue, et quel développement vise-t-elle ?

Patrick Norynberg – Dans le domaine de la politique de la ville, il y a deux piliers : l’urbain et l’humain. Ma sensibilité va plutôt à l’humain. J’ai eu à travailler sur la transformation structurelle du territoire, mais cela ne suffit pas. Les habitants de ce territoire ne pourraient y vivre longtemps si l’on ne s’attaque pas aussi aux questions sociales. Personnellement, je milite pour un développement social, économique et urbain : par exemple, la régie de quartier que nous avons montée est une entreprise de forme associative, elle doit créer de l’emploi dans le quartier, elle est un tremplin pour les habitants. L’économique et le social y sont très liés.

Projet – Quelle est l’importance du développement de la vie des quartiers, mais aussi de leur ouverture comme lieux de rencontre, d’histoire et de démocratie ? N’y a-t-il pas, à l’inverse, un risque de morcellement entre quartiers, des écoles ghettos, etc. ?

Patrick Norynberg – Dans une ville de banlieue parisienne qui a 200 ans d’existence, toute une part de la population, installée depuis longtemps, y est fortement attachée. Mais l’histoire n’est plus très marquante. Nous essayons de travailler sur l’identité de ville. Bien sûr, des quartiers se révèlent plus compliqués que d’autres, car ils ont été construits trop rapidement, sans véritable réflexion : on y a vécu correctement, tant qu’il y avait du travail et du lien social fort, puis tout s’est disloqué.

À partir de 1994, nous nous sommes inscrits dans la politique de la ville, et, au Blanc-Mesnil, les quartiers nord ont été classés prioritaires. Les nuisances sonores liées à l’autoroute et à l’aéroport du Bourget, un habitat social très concentré avec une population en situation précaire…, ces handicaps importants n’ont pas aidé au développement de ces quartiers. En même temps, la proximité de deux aéroports favorise l’activité économique et Blanc-Mesnil est à dix minutes de Paris. Mais ces atouts du territoire, comment en tirer parti ? Les habitants ne profitent pas assez des potentiels de la ville : des entreprises innovantes s’implantent, mais ne peuvent embaucher des habitants qui n’ont pas le niveau de qualification requis.

Un autre quartier, au sud de la commune, est entré dans la politique de la ville avec le nouveau contrat de ville 2000-2006. Le quartier s’est appauvri peu à peu ; ce n’est pas un quartier où l’habitat social est concentré, mais les jeunes n’ont plus envie de s’y installer quand ils quittent la maison parentale. Il nous faut agir sur cette question. Dans un quartier du nord de la ville, pour inverser ce type de tendance et donner envie de vivre et de rester dans le quartier, nous travaillons à son désenclavement, par la construction de rues traversantes, car beaucoup de rues se terminent en impasse contre la route nationale ou sont coupées par l’autoroute. Il y a aussi des voies privées, appartenant aux bailleurs sociaux, alors qu’elles ont une vocation publique (des bus y circulent). Concrètement, en concertation avec les habitants et les bailleurs, nous avons entrepris de faire passer certaines de ces voies dans le domaine public, de les rénover et du même coup de redéfinir la ville. Au-delà de l’aspect purement urbain, nous travaillons à soutenir les initiatives des habitants du quartier : propositions des associations, de groupes informels, des centres sociaux (il y a deux maisons de quartier). Elles constituent des leviers pour changer les rapports entre les gens. Nous subventionnons, par un fonds de participation, leurs actions en matière d’animation – fête ou repas de quartier, fresque sur un mur, fleurissement d’un espace, etc. Nous voulons aussi renforcer la présence publique dans le territoire : dans la partie située au-delà de l’autoroute, il y a dix ans, le service public, ce n’était que l’école. Nous avons créé un centre social, et un pôle de service de santé avec un point permanent de sécurité sociale, un service de vaccination, un centre de planning familial, des permanences de conseillères de la Caf. Cette implantation a représenté un grand progrès pour les habitants. Mais, en dix ans, le quartier a vu arriver une nouvelle population immigrée, d’Asie et d’Afrique, avec des problèmes d’adaptation à la vie locale et d’apprentissage de la langue : le grand progrès que je viens d’évoquer se révèle donc insuffisant et il faut sans cesse recommencer le travail !

Dans un autre quartier, le grand ensemble des Tilleuls, on a reconstruit et doublé le volume de la maison de quartier, qui est devenue l’équipement phare de la ville et joue un véritable rôle fédérateur dans le quartier et au-delà.

Projet – Vous tentez de recréer une dynamique de quartier. Mais les habitants ont-ils l’impression de participer à l’ensemble de la ville et comment ? Les équipements qui sont installés peuvent-ils concerner les habitants d’autres quartiers, afin que des frontières n’apparaissent pas ?

Patrick Norynberg – Les équipements en question sont en effet des maisons de quartier, mais on ne vous demande pas votre adresse quand vous venez vous inscrire à une activité ! Une de mes missions est le suivi de l’action de toutes les maisons de quartier pour les mettre en cohérence. La ville souhaite qu’elles rayonnent dans toute la ville : et, en effet, des habitants des quartiers sud participent aux activités de la maison du quartier des Tilleuls et inversement. Nous préparons actuellement la création d’une nouvelle maison de quartier, maison pour tous, avec un pôle de service public à l’intérieur. Les habitants participent depuis le début à ce projet (c’est d’ailleurs eux qui ont réclamé ce nouvel équipement) ; ils aident à chercher des financeurs, ils discutent sur les plans, les espaces, etc. La démarche, assez exemplaire, rayonne bien au-delà du quartier.

Cela correspond à ce que souhaite la ville, c’est-à-dire ne pas cantonner les gens dans leurs îlots. Nous faisons la guerre aux logiques de quartier trop marquées. Les pratiques de proximité ne doivent pas exclure une identité de ville. J’insiste sur ce point : bien sûr, il existe des frontières (nous avons déjà parlé de l’autoroute), et des relations de voisinage parfois difficiles, mais il n’y a pas – comme dans d’autres communes de banlieue – de phénomènes de ghettoïsation qui nous mèneraient tout droit à une société de communautarisme à l’américaine.

Projet – Y a-t-il un théâtre au Blanc-Mesnil, ou les habitants se déplacent-ils à Paris ou ailleurs pour leurs activités culturelles ?

Patrick Norynberg – Le Forum culturel se trouve en centre ville. Il réalise un travail considérable avec les équipements de quartier et les écoles, notamment grâce à des artistes en résidence qui interviennent dans les quartiers pour sensibiliser les habitants au spectacle vivant. De même, une autre action très intéressante a été entreprise depuis quatre ans avec un foyer de travailleurs migrants  au nord de la commune : l’État, la municipalité, le bailleur et les résidents participent à un projet de développement global de cet équipement. Dans ce cadre, les professionnels de la culture intervenant dans la ville viennent travailler avec les résidents du foyer : cela se conclut par une grande fête, puis les résidents vont participer à une représentation sur la grande scène du Forum culturel. Cet exemple illustre les incessantes allées et venues entre le quartier et la ville.

Projet– Mais ce sont des professionnels qui se déplacent : les habitants d’autres quartiers se déplacent-ils aussi, et pas seulement pour aller au centre ville ?

Patrick Norynberg – Bien sûr : cela se vérifie si l’on examine la fréquentation des maisons de quartier. Certes, le noyau dur des participants à la plupart des activités correspond aux habitants du quartier proche, mais il y a des gens qui viennent de l’autre bout de la ville parce que l’activité ou le service proposé les intéresse. Pour sa part, la municipalité fait tout pour qu’il en soit ainsi et que le brassage culturel et intergénérationnel ait lieu.

Car la notion de quartier comporte des dangers. Il y a quelque temps a été votée une loi sur la démocratie de proximité avec l’obligation de créer des conseils de quartier. Le texte de loi indiquait qu’on parlerait dans ces conseils exclusivement de ce qui concerne le quartier, je n’y étais pas très favorable : c’est un piège. Pour moi, dans les conseils de quartier, on doit parler de tout car, aujourd’hui, la planète est un village, et les décisions de l’Onu, de l’Omc ou d’autres instances ont des répercussions dans la cage d’escalier ou sur le trottoir devant son logement ou son pavillon. Ce n’est pas simple, mais nous essayons quant à nous de mettre cela en pratique dans ce que nous avons appelé les « conseils de ville et de voisinage » qui sont au Blanc-Mesnil nos conseils de quartier. À l’origine, au moment du nouveau contrat de ville, j’ai proposé aux élus que les habitants soient consultés en amont des projets : nous avons alors utilisé les « Ateliers de l’avenir » réunissant les habitants pendant deux jours. Ils se sont exprimés sur ce qui fonctionnait ou ne fonctionnait pas dans leur environnement proche ou dans la ville, ce dont ils rêvaient pour leur ville, sans contrainte. À partir de cette réflexion sont nés des projets qui vivent encore aujourd’hui, comme celui de la future «maison pour tous» Jean Jaurès dans le quartier sud.

Au terme de leur travail, les habitants ont présenté les résultats aux élus qui se sont alors engagés à les rencontrer régulièrement pour parler de ce qui avait été fait : ainsi sont nés les conseils de ville et de voisinage. Il y en a maintenant trois au Blanc-Mesnil et un quatrième est en gestation : ce sera ainsi le passage à la généralisation de la vie démocratique partout dans notre ville.

Projet – Dans le centre ancien du Blanc-Mesnil, n’y a-t-il pas une tradition de militantisme ouvrier qui a permis un maillage associatif, moins présent dans les nouveaux quartiers ?

Patrick Norynberg – Les habitants de notre ville sont en effet en majorité ouvriers et employés. La ville connaît donc une grande tradition combative. Les élus sont aussi de gauche – il doit bien y avoir 70 ans que la ville est gérée par un maire communiste. Mais la réalité se transforme : j’ai constaté, à propos d’une opération de démolition reconstruction dans une cité peuplée d’ouvriers maghrébins de chez Citroën, combien la mémoire individuelle et collective des ouvriers s’effiloche et que la génération suivante ne connaît plus cette tradition ouvrière : du coup, la vie associative perd de son dynamisme, car elle repose sur des personnes vieillissantes. En ce qui concerne les associations, si on enlève les clubs sportifs, les regroupements de parents d’élèves et de locataires, il reste quelques associations qui vivent vraiment. Blanc-Mesnil n’est pas une exception : les difficultés de la vie associative sont assez générales. La ville est un lieu d’échange où il faut mieux vivre ensemble : nous refusons d’être une ville dortoir. Blanc-Mesnil est aussi une ville ouverte au monde, nous multiplions les jumelages « coopération », avec l’Éthiopie et avec l’Algérie.

Projet – Mais quelle stratégie peut/doit mener la ville pour éviter que les habitants ne connaissent que la gare et le centre commercial géant, hors de leur quartier ?

Patrick Norynberg – Dans notre ville, il n’y a pas de centre commercial géant. Mais il vrai que nous devons lutter fermement pour valoriser le commerce traditionnel face au centre commercial de Paris-nord, tout proche, qui transforme le rapport des gens à la ville. L’action municipale consiste à soutenir le commerce de proximité et à développer l’activité économique. Nous sommes encore en discussion avec le ministère de la Ville pour créer une zone franche urbaine à partir de janvier 2004 : cela va permettre de faire venir de nouvelles entreprises, qui recruteront du personnel même non qualifié dans ces quartiers, et de travailler avec le réseau emploi formation sur la commune pour élever le niveau de qualification des habitants, afin qu’ils aient accès à ces nouveaux emplois.

Une ville qui fonctionne, c’est une ville qui arrive à faire vivre ensemble la proximité et une vision plus large des choses et du monde. « Penser global, agir local », d’autres l’ont dit et je m’approprie cette formule qui me convient bien ; une partie de mon travail consiste à faire que la ville ne soit pas exclusivement un lieu de consommation à grande échelle : de biens, de services, d’élus, etc. On peut faire une superbe ville, mais si la vie sociale des habitants n’est pas brillante, on n’en sortira pas : c’est tout l’enjeu des opérations de renouvellement urbain et de la loi Borloo, en partie intéressante mais à laquelle manque l’aspect humain. Au Blanc-Mesnil, l’action que nous menons donne, je pense, des résultats ; on n’y connaît pas de moments de frictions entre jeunes de différents quartiers et on n’entend pas parler d’appropriation de leur territoire par les habitants des cités. C’est un bon signe, mais il faut rester vigilant.



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