Les campagnes sont à la fois ressources, paysages – cadre de vie , nature. D’autres relations villes-campagnes se dessinent, avec de nouvelles mobilités, et d’éventuelles créations d’emplois. Mais la diversité des attentes et des usages peut être source de confrontation. L’articulation et la complémentarité supposent de clarifier les choix dans l’action publique.

Au début des années 90, la réflexion sur l’avenir des espaces ruraux était animée par une idée force : en finir avec le mythe de la désertification des campagnes et mettre l’accent sur le renouvellement des espaces ruraux, la naissance de nouvelles campagnes... Animateur de la prospective rurale à la Datar, Bernard Kayser récusait les discours des Cassandre qui, raisonnant à partir de la seule production agricole, n’envisageaient pas de développement rural sans une agriculture forte et le maintien du plus grand nombre de paysans. Il soulignait la reprise démographique des campagnes, les nouvelles demandes sociales et les perspectives que l’attractivité des territoires ruraux faisait espérer pour faire fructifier le capital de ces espaces.

Dix ans plus tard, l’histoire semble avoir tranché : la problématique du rural cadre de vie, espace d’accueil de populations urbaines, est plus que jamais d’actualité. Le thème de la désertification des campagnes et de l’assistance au rural est toujours présent, mais avec moins d’ampleur. Entre-temps, ont émergé – ou réémergé – de nouveaux enjeux. Pour partie, ceux-ci sont liés à la montée des préoccupations environnementales, qui conduisent à prendre en compte les espaces ruraux dans leur ensemble comme des espaces de nature, en même temps que des espaces productifs et des espaces résidentiels ou récréatifs.

Cette reconnaissance de la diversité de leurs usages et de leurs « fonctions » fournit aujourd’hui un cadre utile pour repenser la dynamique et les perspectives des espaces ruraux. Pour notre part, nous l’ordonnons autour de ces trois figures : la « campagne ressource », la « campagne paysage », la « campagne nature [1] ». La première met en avant les usages productifs de l’espace rural vu comme le support d’activités économiques. La seconde est celle de l’espace comme cadre de vie avec ses usages résidentiels, récréatifs. La troisième correspond à une définition « objective » de la nature comme ensemble incluant des ressources (eau, sol, biodiversité...), mais aussi des fonctionnements (cycles...) et des fonctions (régulation climatique, écosystème...). Il ne s’agit pas d’une conception de la nature en termes d’aménités, de paysages ou d’espace faiblement anthropisé, qui relève de la campagne cadre de vie, mais d’usages de l’espace rural comme support permettant d’assurer la conservation de la diversité biologique, la préservation des ressources naturelles, la prévention des risques globaux (le changement climatique...), au nom du bien être des générations futures comme de celles actuelles.

A la lumière de cette diversité, les principales tendances dans la dynamique actuelle des campagnes françaises peuvent être regroupées autour des trois grands trends suivants : l’essor résidentiel du rural, la mutation et la diversification du tissu économique, la montée en puissance des questions de nature.

L’essor résidentiel du rural

Les formes de l’extension urbaine dans les campagnes évoluent par rapport à la configuration dominante depuis les années 70 : une périurbanisation limitée aux campagnes les plusproches, allant de pair avec le développement des mobilités quotidiennes domicile-travail. Deux phénomènes ont été soulignés par les analyses menées à partir du dernier recensement de population [2] : le glissement de la périurbanisation vers une rurbanité quasi généralisée ; l’accentuation d’effets régionaux dans les dynamiques de population.

De nouvelles relations villes-campagnes

Pour la première fois depuis 1990, la population s’accroît dans la majorité des communes rurales – dans les petites communes des couronnes périurbaines comme dans les autres catégories d’espaces ruraux –, et cela essentiellement par l’arrivée de nouveaux résidents. L’espace à dominante rurale (voir encart) poursuit un regain démographique amorcé dans les années 75-80. Le solde migratoire de l’espace à dominante rurale est très nettement positif (+ 410 000 hab.), alors que le bilan naturel est de plus en plus négatif (163 000 décès de plus que de naissances au cours de la même période). Cet excédent d’arrivées sur les départs concerne désormais plus de six communes sur dix dans l’espace à dominante rurale. On ne compte plus qu’une vingtaine de départements dans lesquels la majorité des communes rurales ont un solde migratoire négatif (dans le Nord et le Nord Est principalement). Même les communes rurales les plus éloignées des pôles urbains connaissent des arrivées substantielles de nouveaux résidents : pour la première fois, le solde migratoire du rural dit « isolé » est devenu positif (+ 0,29 % par an sur la dernière décennie).

A proximité des villes, les petites communes des couronnes périurbaines voient leur population continuer à s’accroître. Cette croissance est à la fois le résultat d’un solde migratoire et d’un bilan naturel positifs tous les deux. Dans le même temps, le mouvement de périurbanisation se poursuit, mais à un rythme moins soutenu que dans les deux décennies précédentes et sous une forme peut-être différente. Certes, les communes périurbaines sont toujours celles qui, dans l’ensemble, connaissent le solde migratoire le plus élevé (500 000 nouveaux habitants depuis 1990, soit + 0,6 % par an), mais ce taux a pratiquement été divisé par deux par rapport aux périodes intercensitaires précédentes. Depuis dix ans, l’évolution démographique des premières couronnes de périurbanisation se différencie beaucoup moins de celle des deuxièmes couronnes (c’est-à-dire le rural sous faible influence urbaine). On assiste à la fois à la poursuite atténuée du processus classique de périurbanisation à proximité des pôles et à une diffusion plus générale de l’étalement urbain dans l’ensemble de l’espace rural.

L’intensité de ces processus d’étalement de population urbaine est géographiquement différenciée. Elle est d’autant plus élevée que les grandes agglomérations sont nombreuses, dynamiques et structurent l’espace régional. Ainsi, la moitié de la croissance de la population de l’espace à dominante rurale national se réalise dans des zones proches de 17 aires urbaines dynamiques (dans les environs de Perpignan, Montpellier, Nantes, Toulouse...). A contrario, dans les zones où le maillage urbain est plus lâche et les pôles peu dynamiques, le bilan démographique de l’espace à dominante rurale peut être négatif.

D’où un espace à deux visages aujourd’hui : l’un, en extension géographique, incarne bien la figure de la « renaissance rurale » dont parlait Bernard Kayser ; l’autre, qui continue à se dépeupler, alimente toujours le discours sur la désertification des campagnes, leur enclavement, leur vieillissement... Mais cette situation ne concerne plus qu’une fraction minoritaire de l’espace rural français. La « diagonale du vide » qui traverse la France du Nord Est au Sud Est, s’est fortement contractée, mais elle existe toujours, de même que des zones déprimées dans le centre de la Bretagne ou le Centre Ouest.

Vers une diversification des mobilités et des façons de vivre entre villes et campagnes ?

Les mécanismes de l’étalement urbain par la périurbanisation, plus ou moins lointaine, de ménages qui continuent à occuper principalement des emplois urbains sont relativement bien connus. En revanche, on saisit mal aujourd’hui d’autres formes de mobilité et de modes de vie entre villes et campagnes, susceptibles de jouer dans les prochaines années.

On pense en premier lieu aux modes de vie, logiques résidentielles et comportements de mobilité des personnes âgées. Le vieillissement de la population est un des grands enjeux des vingt prochaines années. L’arrivée de retraités a un peu contribué à un regain démographique (avec nettement moins d’ampleur que celle des ménages d’actifs plus jeunes). L’accroissement de cette population dans les vingt prochaines années est une donnée (en 2020, un Français sur trois aura plus de 60 ans). Mais il y a beaucoup d’incertitudes sur les variables qui expliquent le comportement et les modes de vie futurs : les ressources et contraintes budgétaires des retraités, la répartition territoriale de l’offre d’équipements et de services d’accompagnement en matière de soins et de santé, les types d’activités que les seniors pratiqueront...

Il en va de même pour ces nouveaux modes de vie : phénomènes de multi appartenance, en lien avec des pratiques de résidence multiple, temporaire... dont on pense qu’elles peuvent se développer, sous des formes diverses qui restent à identifier et analyser : évolution des conditions d’emploi et de travail (réduction et regroupement du temps de travail sur un nombre réduit de jours, affranchissement de la contrainte du lieu professionnel...) mais aussi montée de la précarité et de l’exclusion sociale du monde du travail (errances ou mobilités de « galère »). Ces formes sont très différenciées socialement : les intellectuels et cadres indépendants sont aujourd’hui plus facilement multiappartenants que les ouvriers ou les aides soignantes des hôpitaux (près de un cadre supérieur sur cinq a une résidence secondaire, moins de un ouvrier sur trente), les mobilités de galère concernent des groupes sociaux spécifiques...

La perspective se présente, enfin, de la mobilité d’Européens vers les campagnes françaises. Les étrangers ne représentent que 2 % de la population rurale. Mais dans un espace européen toujours plus intégré, les campagnes françaises – relativement peu denses mais vivantes, aux paysages et conditions climatiques agréables – peuvent devenir un lieu d’accueil privilégié de couches moyennes et aisées urbaines des métropoles et régions denses de l’Europe du Nord. Dans quelques territoires ruraux du Sud ouest, la proportion de ressortissants de l’Union européenne devient significative, atteignant dans certains cantons le dixième de la population.

Aller vivre à la campagne

L’espace rural possède toujours une véritable force d’attraction pour les résidents des villes : un gros quart de la population urbaine déclare aujourd’hui avoir l’intention d’aller habiter à la campagne dans les prochaines années (enquête Inra-Credoc de 2001). La campagne paysage et cadre de vie est centrale dans nos représentations du rural : il est d’abord vu comme un paysage naturel, préservé, havre de repos. La majorité des Français évoquent « le calme, le silence, la tranquillité » ; ils n’associent plus que très secondairement l’espace rural à l’agriculture ou au travail des champs.

Le tissu économique du rural à la croisée des chemins

Si pour les mobilités de population la tendance est bien à la dispersion, à l’étalement urbain, et constitue à ce titre un enjeu pour l’avenir des espaces ruraux, en revanche la tendance dominante pour les activités économiques est plutôt à l’agglomération des emplois et activités dans les plus grands pôles. D’autres facteurs, pourtant, poussent à la dispersion ou la déconcentration de certaines activités : ils contribuent au fait que le rural français actuel est loin de s’orienter vers un désert économique.

Trois grands blocs d’activités économiques aux destinées différentes

Pour comprendre l’évolution du tissu économique rural, il est nécessaire de distinguer trois grands types d’activités rurales, qui obéissent à des logiques différentes.

Les premières reposent sur la valorisation des ressources spécifiques – naturelles ou construites – des espaces ruraux. C’est bien sûr le cas de l’agriculture. Mais aujourd’hui, « l’agricole ne fait plus le rural », l’emploi agricole ne représentant guère plus de 10 % de l’emploi rural (14 % dans l’espace à dominante rurale). Certes, l’agriculture occupe toujours le territoire, son emprise s’étant en définitive peu relâchée (elle utilise près de 30 millions d’ha sur les 55 millions du territoire national, soit un recul de 5 % sur les vingt dernières années). Parallèlement, on observe une demande croissante de biens de nature et la patrimonialisation des composantes « naturelles » du rural. Les territoires sont très inégalement dotés pour répondre à ces demandes.

Le second type est constitué par des activités plus « mobiles » qui peuvent choisir entre localisation urbaine, métropolitaine, et localisation rurale ou périphérique : les activités industrielles au sens large (incluant les services aux entreprises et tout le tertiaire industriel). Dans une économie de flexibilité, de variété et de réseaux, la logique de localisation des firmes renforce les processus de métropolisation [3]. Des contre tendances à ces forces d’agglomération d’entreprises et d’activités dans les pôles existent néanmoins. La concentration a aussi des effets négatifs : les problèmes d’engorgement ou de congestion se traduisent par des surcoûts pour les entreprises. Et la prise en compte de plus en plus directe de la pollution et des nuisances par les instances politiques tend à accentuer les difficultés pour les entreprises qui y sont les plus sensibles à se maintenir au centre.

Les emplois et activités liés directement aux populations (services aux particuliers, services éducatifs et de santé, commerce de détail) sont le troisième type d’activités économiques pour les espaces ruraux. Fournissant aujourd’hui plus de 40 % des emplois, elles assurent aujourd’hui la majeure partie des nouveaux emplois dans les campagnes. Ces activités sont beaucoup moins sensibles que les précédentes aux forces classiques d’agglomération : les services à la population bénéficient peu des économies d’échelle et supportent des coûts de transports élevés. Leur localisation dépend d’abord de celle des ménages.

La croissance de l’emploi rural compense désormais la chute de l’emploi agricole

Depuis 1990, en France, c’est dans les communes périurbaines que la croissance de l’emploi total a été, et de loin, la plus élevée (+ 16 % contre + 3,5 % au niveau national) [4]. L’emploi total a aussi progressé dans l’espace à dominante rurale, même si cette progression est modeste (d’à peine 1 %, alors qu’elle est de l’ordre de 8 % hors emploi agricole). Ceci est dû en partie à une déconcentration significative d’emplois industriels vers les communes périurbaines ou sous faible influence urbaine, les seules dans lesquelles l’emploi industriel manufacturier a progressé.

La situation est plus contrastée dans l’espace à dominante rurale. Les industries agroalimentaires y sont en progression comme dans le périurbain. Les emplois tertiaires y augmentent aussi comme partout en France, mais ici, la croissance est due aux services administrés (éducation, santé, administration...) plus qu’aux services privés (commerces et autres services aux particuliers).

La montée en puissance de la question de la nature

Cette montée en puissance repose d’abord sur des politiques publiques, qui dépassent d’ailleurs le cadre national : les politiques de la nature mises en œuvre en France (dans les dix ou quinze dernières années) sont d’abord intégrées et normalisées dans des dispositifs européens (Directives sur les oiseaux, l’habitat, les nitrates...) ou mondiaux (au travers des conventions internationales). Enfin, les experts et la science sont mobilisés pour cadrer et « normer » les objectifs de ces politiques (seuils, doses, taux de couverture, « paysages » écologiques...).

Cette évolution, de plus en plus prégnante, est source de controverses (cf. les problèmes posés par la mise en œuvre de Natura 2000, les conflits pour appliquer la directive oiseaux...). Les conséquences sur l’organisation et la dynamique des espaces ruraux en sont aujourd’hui bien visibles. De nouveaux dispositifs conduisent à de nouvelles manières de découper ces espaces, autour d’objets naturels, selon des principes de cohérence territoriale qui ne recouvrent pas ceux des autres figures de la campagne.

L’agriculture est particulièrement concernée dans cette confrontation. Les activités productives rurales comme l’agriculture sont engagées dans un processus difficile de redéfinition : de plus en plus considérées comme des composantes à part entière du fonctionnement des objets naturels, il leur faut intégrer les attentes et usages d’autres groupes par rapport à ces objets naturels. Les « assises régionales pour un développement pérenne de l’agriculture et de l’agroalimentaire » tenues en Bretagne à l’automne 2001 ont révélé l’acuité de cette question.

Quelles perspectives pour les espaces ruraux ?

A la lumière de ces évolutions très différenciées, les scénarios sont ouverts quant aux futurs possibles des espaces ruraux français. La poursuite, tout à fait envisageable, du développement résidentiel peut-elle conduire à rendre hégémonique la figure du rural cadre de vie, au prix de profondes transformations des autres usages, dont les dynamiques lui seraient subordonnées ? La montée en puissance de la nature est-elle inéluctable : la demande de nature et de biens de nature dans les sociétés urbanisées est-elle appelée à se développer ou peut-elle être remise en cause ? La contre tendance récente à la périurbanisation des activités économiques va-t-elle s’étendre plus largement dans le rural, lui redonnant – sous une forme renouvelée – une physionomie d’espace productif que le recul de l’agriculture lui a fait perdre en partie ?

Sur le long terme, ces interrogations ouvrent la porte à des scénarios très contrastés pour l’avenir des espaces ruraux. Les principes d’action pour réguler les tensions et les synergies entre usages seront ici déterminants. Cette régulation peut, par exemple, osciller le long d’un gradient de segmentation-intégration territoriale. A un extrême, seraient privilégiés des dispositifs de segmentation de l’espace, une logique de spécialisation : territoires de l’agriculture, de la nature, de la résidence, de la plaisance. A l’autre extrême, seraient recherchés les schémas de l’intégration rurale la plus achevée : articulations, complémentarités, contributions réciproques entre activités-usages seraient favorisés, généralisant à l’ensemble du rural les objectifs de multifonctionnalité de l’agriculture affichés dans la dernière loi d’orientation de l’agriculture. Entre les deux, on peut imaginer une grande variété de situations intermédiaires, de spécialisations territoriales ou intégrations partielles... L’espace des possibles est bien ouvert pour l’action publique et la gestion d’un espace rural multifonctionnel.


1 / Cette analyse est développée dans deux ouvrages de Ph. Perrier-Cornet (dir.) , Repenser les campagnes, éd. de l’Aube, série Bibliothèque des territoires, 2002, et A qui appartient l’espace rural ? chez le même éditeur (août 2O02).
2 / Pascale Bessy-Piétry, M. Hilal, B. Schmitt, « Recensement de la population de 1999 : évolutions contrastées du rural », Insee première, n° 726, juillet 2000.
3 / Michel Savy et Pierre Veltz (dir.), Les nouveaux espaces de l’entreprise, éd. de l’Aube, 1993.
4 / B. Schmitt et al., Actualisation du ZAU et de son complément rural. Rapport pour l’instance d’évaluation des politiques rurales, Commissariat général au Plan, 2002.



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