Au lendemain de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, en septembre 2001, la Fondation de France et le Secours populaire français sont intervenus, parmi d’autres, pour aider les sinistrés. L’accident a aggravé des situations déjà difficiles. Aujourd’hui devrait s’engager une réflexion sur la démarche de don, la redistribution, l’articulation entre aides publiques et privées, et sur le rôle des associations. Projet a interrogé deux actrices toulousaines de ces dispositifs.

Projet -Quels acteurs sont intervenus auprès des sinistrés de Toulouse ?

Anne Pujos- Il y a eu plusieurs phases et plusieurs types de sinistrés. La première zone, la plus proche de l’explosion, que l’on appelle le « quartier de la pointe » (route d’Espagne, route de Seysses, rond-point de l’avenue de Muret), est constituée de petits pavillons, d’habitats collectifs de classe moyenne ou supérieure, quelques-uns plus populaires. Mais plus loin, il faut y ajouter Empalot et le grand Mirail. Dans la phase d’extrême urgence, les trois premiers jours, tout le monde a été touché.

Auprès des personnes, les intervenants ont été nombreux. En ce qui concerne le logement, il a d’abord fallu s’occuper de ceux qui ne pouvaient plus rentrer chez eux. Des centres d’hébergement ont été ouverts, certains dès le premier soir, d’autres le lendemain du sinistre. Rapidement, les logements ont été sécurisés et nettoyés, les toits bâchés, les ouvertures fermées. Outre les aides spontanées, des artisans sont intervenus bénévolement, la protection civile était présente.

Sur le plan alimentaire, dans les premiers jours, des distributions ont été organisées par des associations caritatives ou des grandes surfaces. Dans les quartiers, on a entendu dire que les pouvoirs publics – Etat, ville, département – n’avaient pas été présents. C’est vrai qu’au début, beaucoup ont eu le sentiment d’avoir été abandonnés. Il fallait que les responsables prennent la mesure de l’étendue des désastres, qu’ils réalisent qu’au-delà de la première zone, beaucoup de familles d’autres quartiers avaient été affectées physiquement ou psychologiquement, que les phénomènes d’angoisse étaient nombreux ; il leur fallait aussi sécuriser les sites, gérer l’urgence des soins. Seules les associations caritatives et celles présentes dans les quartiers ont pu réaliser rapidement l’envergure du périmètre touché et être au plus près des habitants.

Cette urgence caritative a duré un mois : distribution d’épicerie, de couvertures et linge de maison, d’équipements, de produits de première nécessité, de meubles – tables et chaises – pour ceux qui avaient tout perdu. Il s’agissait aussi de trouver des logements ou de faire des réparations provisoires. Durant cette période, des cellules de soutien de la Mairie se sont mises en place. Dans les huit zones les plus touchées, on trouvait aussi bien le Samu, un écrivain public, un assistant juridique, des soignants... Mais il est vrai qu’au-delà de l’élan de générosité, durant cette phase, ce fut quelque peu la pagaille. Caritatifs et associations de quartiers ne fonctionnaient pas de la même manière et s’accordaient souvent mal entre eux.

Les pouvoirs publics ont été présents sur le plan sanitaire et par la mise en place d’un fonds d’aide d’urgence, décidé trois jours après la catastrophe et appliqué dix jours après. Les versements se sont étalés jusqu’à fin décembre et provenaient de plusieurs sources : la ville, l’Etat, le département, différentes villes, la région, Totalfinaelf, la Caf et des particuliers. Au total, 130 millions de francs ont été redistribués à 38 000 foyers (la même somme pour tout le monde, au prorata du nombre d’enfants).

Pour les travaux, l’habitat social s’en est plutôt mieux sorti que le privé. Il a fallu d’abord nettoyer, mettre du provisoire durable, du contreplaqué. Dans cet habitat, la plupart des travaux ont été achevés cet été avec les finitions intérieures. Pour les pavillons et copropriétés, la réponse est plus compliquée, mais différentes initiatives ont été prises : par exemple, la mise à disposition de mobile homes pour 150 familles, de caravanes pour ceux qui résidaient dans des pavillons sinistrés...

L’indemnisation par les assurances a été très complexe. Bien des gens n’étaient pas couverts, et les assureurs n’étaient pas habitués à gérer une catastrophe industrielle, encore moins une catastrophe d’une telle ampleur. Il y a eu 70 000 déclarations de sinistres. Certains cabinets d’assurances ont vu leur volume d’activité multiplié par 100. La Croix-Rouge a expliqué aux gens comment rédiger une déclaration d’assurances, elle a distribué des appareils jetables pour prendre les photos des sinistres. Au départ, le plafond pour une contre-expertise était de 100 000 francs de dégâts, à partir du 30 octobre celui-ci est passé à 300 000 francs, réduisant d’autant le nombre de dossiers à traiter. Quand plusieurs experts interviennent sur un même dossier, cela ralentit et complexifie les opérations, surtout pour les entreprises.

Projet -Qu’a révélé la situation comme vulnérabilité principale des sinistrés ?

Anne Pujos - Plusieurs facteurs affectent la stabilité ou la vulnérabilité des personnes : un équilibre affectif général – conditionné par un environnement familial et un soutien amical –, la stabilité de l’emploi, l’équilibre budgétaire et financier du ménage. Peut-être, comme on l’a dit, tous ont-ils ressenti de la même façon le sentiment de voir leur mort arriver, partagé un sentiment d’angoisse et éprouvé une totale impuissance. Cela ne veut pas dire que tous ont été traumatisés et ont réagi de la même façon. Certains n’ont pas été traumatisés sur le coup, certains ont été fragilisés et d’autres moins. Dans des quartiers de très grande précarité, avec 35 à 40 % de chômage, des familles monoparentales, des phénomènes de violence, certaines associations de quartier ont été très actives. Mais les besoins engendrés par le sinistre ne sont pas en proportion de la précarité précédente.

Le recul fait défaut pour apprécier la réaction des gens et leur vulnérabilité. A un moment, certains ont connu de grosses difficultés : relogement à organiser, pas de réponse des assureurs, entreprise sinistrée, locaux de travail endommagés, « galères » pour emmener les gamins à l’école, démarches difficiles. Quelques mois après, l’assurance est débloquée, ou l’entreprise remarche.

Projet -Et du côté de l’aide, quelles innovations ?

Anne Pujos - Tout le monde est sorti des grilles habituelles d’attribution des dons. On a vu se mettre en place des collaborations inédites. Entre travailleurs sociaux du conseil général et de la mairie, les uns instruisant un dossier, les autres octroyant une aide (ou vice versa), capables de s’accorder, de mener des réunions de concertation. On a vu des travailleurs sociaux se transformer en cellules d’appui, de conseil, travaillant avec des assureurs, avec des entrepreneurs. On a vu des gens sortir ainsi de leur métier et acquérir une autre perception de celui des autres. Par ailleurs, des associations se sont créées, des projets collectifs se sont développés.

Dans l’attribution des aides, bien des schémas ont été bouleversés : les critères de revenu ont été fortement élargis... De multiples procédures ont été mises en place, et je défie quiconque aujourd’hui d’identifier toutes les mesures d’aide, les dispositifs exceptionnels, auxquels on a recouru. Mais qu’est-ce que cela révèle ? Un grand manque de coordination... Beaucoup de réponses ont été trop lentes : il est insupportable, pour un particulier, de ne pas avoir ses tapisseries refaites un an après, pour un blessé de se faire entendre dire « donnez-moi la preuve que vous n’étiez pas sourd avant la catastrophe ». Depuis la première heure, la question est : « Qui était le patron ? » pour répondre à un tel défi. Le plus insupportable, d’après certains sinistrés, est peut-être de devoir faire la preuve de son sinistre.

Projet -Et pour évaluer ou faire un retour d’expérience ?

Anne Pujos - Il faut en avoir la volonté, celle-ci n’existait pas publiquement. A la Fondation de France, nous commençons à dresser un bilan : comment avons-nous travaillé, comment avons-nous été perçus ? A quoi ont servi les dons ? Il faudrait ensuite, avec l’aide d’un audit externe, mesurer l’impact des aides. Aujourd’hui, le CCAS a fait le point sur son action et essaye de préciser ce qui a été nouveau dans l’opération. Mais il n’y a pas de bilans croisés qui permettraient aux différents organismes de reconnaître ce qu’ils ont mis en œuvre. Par la force des choses, toutes ces institutions se sont retrouvées ensemble. Mais les clivages politiques et toutes les lignes de fracture n’ont pas sauté pour autant. Ce travail de reconnaissance et d’autocritique devrait être réalisé selon trois dimensions : la catastrophe et ses effets, la gestion des problèmes engendrés, et l’identification des causes. Car, malheureusement, il y aura d’autres catastrophes.

De grosses erreurs ont été commises : envoyer des psychologues tous azimuts sans vérifier leur qualification professionnelle ou préciser leurs modalités d’intervention ; distribuer des paquets de nouilles un dimanche après-midi pour susciter des émeutes ; donner des couvertures pour les retrouver sur les marchés. Le fonds d’aide d’urgence a été attribué « à la hache » : certains dossiers ont été examinés en deux minutes, on a appelé les CRS pour distribuer les chèques et éviter que les personnes ne se tapent dessus. Une mesure peut être en soi bonne et utile (le Fonds d’Aide d’urgence par exemple) mais sa mise en œuvre peut produire des effets négatifs dont il faut tirer des leçons.

Projet -Quelle était la logique de ces attributions, une logique de la demande ?

Anne Pujos - Largement la demande. Il n’y a pas eu d’inventaire global et collectif. Le samedi matin, lendemain de l’explosion, tout le monde était sur place. La catastrophe était d’une telle ampleur qu’il était difficile de toucher tout le monde. S’astreindre à un inventaire fait perdre du temps ! Il y a là sans doute des leçons à tirer. L’attribution du fonds d’aide d’urgence n’était pas conditionnée par une demande très exigeante : il suffisait de venir se faire enregistrer et de déclarer combien on avait d’enfants. Pour les aides distribuées par la Fondation, c’était plus compliqué : les personnes devaient écrire à Paris pour demander une aide à un organisme qu’elles connaissaient peu. Pour le soutien psychologique, c’était encore plus compliqué. La première démarche des professionnels n’est pas d’aller au-devant des personnes. A Toulouse, ils étaient présents au sein de cellules de soutien, où certes il n’était pas requis de prendre rendez-vous. Mais le Secours catholique, le Secours populaire ou la Croix-Rouge ont, eux, fait du porte à porte pour évaluer les besoins.

Projet -Quel type de concertation faudrait-il mettre en place ?

Anne Pujos - Les procédures doivent être conçues a minima et de grandes règles édictées. Travailler davantage sur la capacité d’adaptation des structures et des personnes pour aider à sortir des logiques habituelles. Dans un cas comme celui-là, il ne s’agit plus de raisonner à partir de « ses pauvres » mais d’être pragmatique.

Faut-il maintenir les barrières politiques ? Les logiques de territoire ? Ou mettre en œuvre des logiques de compétences : qui sait faire quoi et qu’est-ce que l’on peut faire ensemble ? Des associations de quartier, des maisons de chômeurs, étaient au contact, toute l’année, avec une population, luttant contre une logique d’assistanat, et là, tout d’un coup, on voyait des gens distribuer des frigos ou des tables... Personne n’est venu demander l’avis des associations. N’y a-t-il pas un compromis possible entre l’inventaire qui prend deux mois et une cartographie rapide ? Un équilibre entre la solidarité spontanée, le don nécessaire et des aides organisées qui incitent le sinistré à rester acteur de sa vie. Ne serait-ce pas le rôle d’un préfet ou d’un maire de le mettre en place ? Il faut interroger les responsabilités politiques. Aujourd’hui, qui a les moyens d’être rapidement au contact des populations qui souffrent, sinon davantage le secteur associatif que les pouvoirs publics, qui sont pris dans des logiques territoriales ou des modes de fonctionnement administratifs ?

Pour continuer à parler de la catastrophe de manière juste, peut-être faudrait-il organiser un forum. Aujourd’hui, le problème est d’arriver à faire se rencontrer tout le monde : les salariés d’AZF, les associations de sinistrés et les habitants de Toulouse. Il importe de toucher tous les Toulousains. Quant aux personnes en charge du contrôle industriel, elles sont un maillon du dispositif mais on ne sait pas bien de quel côté elles se situent. Dans le même temps, une grosse dose d’humilité est requise pour monter un tel forum. Le personnel politique est-il prêt à affronter les industriels, en allant au-delà de la dénonciation et en aidant à poser les contours d’une politique du risque ?

Projet -Sans vouloir évoquer toutes les difficultés rencontrées par les sinistrés, pouvez-vous faire état de quelques situations représentatives ?

Sophie Bruneau- Je pense d’abord à la famille Thong qui habitait un pavillon dans une des rues parmi les plus exposées. Un couple d’origine vietnamienne : lui, près de 80 ans, elle un peu plus jeune. Ils avaient tenu un restaurant et n’avaient pas de retraite. La maison qu’ils avaient achetée pour leurs vieux jours a été soufflée. Quelques jours après ma visite, un pan de mur s’est encore effondré... Outre le logement, cette habitation était pour eux un patrimoine et un capital : les enfants en étaient propriétaires et versaient une pension à leurs parents. Après l’explosion, ils ont été hébergés chez des amis dans l’urgence, avant de pouvoir trouver un autre logement en périphérie. Le père, de santé fragile, a dû être hospitalisé après l’explosion, et il lui fallait trouver un lieu adapté pour sa convalescence.

J’ai rencontré leur fils qui vivait avec eux. Ce n’était pas la première fois qu’il montrait la maison mais ses parents n’étaient pas revenus. Tout était quasiment perdu à l’intérieur. Ils avaient écrit à la Fondation de France pour demander de l’aide mais ils n’exprimaient rien, ne quémandaient pas du tout. C’est en discutant avec ce jeune homme que j’ai appris les difficultés du père. J’ai essayé de mettre des mots sur ce vécu et d’évaluer en chiffres ce qui n’était pris en charge par personne.

L’aide financière ne résout pas tout : les problèmes des gens étaient aussi d’une autre nature. Certes, beaucoup se sont retrouvés rapidement sans chéquier, parce qu’ils avaient fait des paris sur l’évolution de leur situation. Mais il y avait aussi la santé : « Est ce que j’ai besoin d’un psy ? » Certains ne voulaient pas recourir aux somnifères ou aux consultations, mais ils n’ont pas pu tenir et ont craqué au bout de six mois. AZF a réveillé de nombreuses vulnérabilités, plus ou moins enfouies.

Je pense aussi à la situation de Fatima, qui a demandé de l’aide pour sa famille, ses deux enfants. Son couple, qui vit du RMI, loge en HLM. Quand elle m’a reçue, elle était prostrée chez elle, ne sortant plus, sauf pour aller chercher ses enfants à l’école. Pour elle, le récit de la scène du 21 septembre, c’était la panique complète, une sorte de fin du monde... Comme beaucoup de gens qui étaient au marché, elle se trouvait alors dans un lieu public. Elle a couru dans la confusion, en tous sens pendant des heures : « Qu’est-ce qui se passe ? », « Est-ce Oussama qui nous tape aussi dessus ? », « Pourquoi nous ? », « Pourquoi maintenant ? » Beaucoup ont paniqué, ont perdu leurs papiers, leurs repères. Certains parents ne trouvaient plus leurs enfants, déplacés dans l’intervalle. C’était la confusion totale : déplacements impossibles, encombrement indescriptible de la circulation... C’était l’affolement général. Comment donner un sens à ce qui s’était passé ? Les compréhensions du monde de beaucoup de femmes maghrébines ont été bousculées. Elles se trouvaient incapables de saisir la situation. Vivant souvent d’allocations ou de tout petits revenus, elles avaient tendance à vivre avec des logiques de survie. Une telle explosion ne pouvait qu’engendrer ou réveiller un profond malaise.

Quand j’ai rencontré Fatima, elle m’a répété, comme beaucoup, « vous êtes les premiers à venir nous voir ». Elle m’a offert des gâteaux, même si chez elle tout était déglingué : le frigo ne fermait plus (soi-disant depuis AZF). Une relation essayait de se recréer. Fatima manifestait une forme de stress post-traumatique, elle était apparemment enceinte, sans oser le dire.

Projet -A partir du printemps, il y eut une deuxième phase.

Sophie Bruneau - Nous avons rencontré une centaine de personnes inscrites dans les fichiers des bénéficiaires de dons de la Fondation de France ou du Secours populaire, mais d’autres aussi qui n’avaient pu bénéficier d’aucune aide parce qu’ils avaient écrit trop tard. Certains étaient toujours dans la confusion, ne sachant plus pourquoi se battre, attendant d’être épaulés. Il fallait d’abord les écouter, faire un bout de chemin avec eux, revenir plusieurs fois, afin de créer une relation de confiance, de comprendre où ils en étaient. Leur situation était parfois devenue très compliquée : ils avaient tenté plusieurs démarches, ouvert des dossiers, mais sans persévérer. Avec les assureurs, ils avaient exprimé des demandes par oral, mais non par écrit. Avec d’autres, un contact avait été pris mais n’avait pas abouti, par lassitude certaines fois ils n’avaient pas fait eux-mêmes ce qu’ils avaient promis de faire. Dans ce cadre, les gens avaient le plus grand mal à préciser leurs attentes et à faire le point.

Le premier obstacle consistait dans l’expression : s’ils ne demandaient rien, ils n’avaient rien. Ainsi pour les cellules de soutien psychologique : il fallait s’y présenter, se mettre en situation d’aller vers l’autre. Ceux qui ont écrit trop tard (à partir de février-mars 2002 en général), parfois pour des raisons valables, n’ont pas pu bénéficier des aides financières et l’ont vécu comme injuste : « Mais je suis sinistré ! », « Vous saviez très bien que j’habitais là... »

Dans cette deuxième phase, chacun avait tendance en quelque sorte à devenir coresponsable de sa situation. D’où parfois une certaine culpabilité, mais nul n’était préparé à gérer des problèmes aussi complexes et subis, comme reconstruire sa maison. Ils faisaient confiance aux experts sur des questions qu’ils ne connaissaient pas : faut-il changer quarante tuiles ou tout le toit ? Une poutre est fragilisée mais n’a pas cassé, que faire ? Au départ, il y avait un a priori de confiance. Mais quand les devis et les propositions d’indemnisation sont arrivés, ils se sont sentis floués, acculés, ou engagés dans des rapports de force. Certes, des contre-expertises étaient possibles, mais le monde des experts est souvent solidaire... Les experts d’assurés n’ont pas forcément bien défendu les sinistrés et les médiations entraînaient des mois de délais pendant lesquels les travaux ne se faisaient pas. Et quand il y avait des malfaçons, on était pris dans la spirale du contentieux...

Dans tous les domaines, il fallait demander. Dès lors, on peut s’interroger sur le fait qu’une personne sur deux, peut-être, n’a pu bénéficier de la générosité publique. « Où est passé l’argent ? » Il a fallu des mois pour satisfaire les 1 500 demandes correspondant aux dizaines de millions de francs collectés en une soirée. Cette distribution pouvait difficilement avoir une lisibilité médiatique. Seules les statistiques, les comptes rendus a posteriori permettent de voir le résultat : les gens avaient besoin de « voir » cette pluie.

Projet -Qu’en est-il aujourd’hui ?

Sophie Bruneau - Beaucoup de gens demeurent vulnérables. On ressent encore de vraies solitudes, nécessitant un soutien psychologique ou psychiatrique adapté. Beaucoup, surtout, ont besoin de passer à autre chose. On essaye de lancer des initiatives, des groupes de paroles. Mais on retombe ici sur le problème de la demande. Car un psychologue ne peut aider que ceux qui le demandent, qui vont vers lui, dans un cadre neutre et objectivé (rarement à domicile). Or les personnes sinistrées qui en auraient besoin n’ont pas toujours l’information ou la capacité par elles-mêmes de se prendre en charge. Certes, dans certaines associations de quartier, on peut trouver des psychologues, soucieux de travailler en équipe pluridisciplinaire, mais tout ce qui est cellule de soutien ad hoc doit pouvoir s’ancrer dans une rue, un quartier, c’est-à-dire à proximité, là où les gens ont l’habitude de vivre ensemble.

Un grand élan de solidarité s’est exprimé dans l’urgence. Le Secours catholique a mobilisé 600 bénévoles dans les jours qui ont suivi, le Secours populaire à peu près autant. Mais aujourd’hui, tout cela a disparu. De nombreux liens informels ont-ils vu le jour sur le terrain ? On ne le sait pas réellement. Une question fondamentale demeure : « Qu’est-ce qu’ont fait ensemble les différents acteurs ? », quels échanges et quelle coordination efficace y a-t-il eu ? Une réponse reste due aux sinistrés



Article également accessible sur Cairn.info 

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s