Traversées quotidiennes de véhicules, circulations saisonnières, passages clandestins guidés par un coyote, mais aussi réseaux et associations régionales, organisations politiques ethniques : la frontière Mexique Etats-Unis est plus qu’une ligne de passage, elle devient un espace public.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont eu un effet indirect important sur l’immigration mexicaine aux Etats-Unis. Le gouvernement américain a en effet renforcé l’aspect sécuritaire de sa politique face à l’immigration : les expulsions d’illégaux à la frontière et les mesures dissuasives ont été systématisées (effectifs des patrouilles renforcés, édification d’un mur, généralisation d’un discours agressif). Ces mesures ont provoqué une première vague de retour spontané de quelques dizaines de milliers de migrants mexicains. Stigmatisée davantage encore, comme imprévisible, dangereuse et illégale, l’immigration mexicaine devait désormais être transformée en flux légaux, régulés et sélectifs. Le Mexique s’est trouvé contraint de reporter sine die la négociation des accords sur l’amnistie et les travailleurs temporaires, priorités de l’agenda bilatéral avant les attentats, pour être élevé au rang d’allié des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme.

Ces événements illustrent les paradoxes de la politique migratoire américaine à l’égard du Mexique, tiraillée entre intérêts politico-économiques et sécurité globale. La population d’origine mexicaine aux Etats-Unis représente un enjeu important sur l’échiquier politique, capable de faire basculer les résultats électoraux dans plusieurs Etats pivots stratégiques.

La Californie compte 32,4 % de Latinos, dont 77,1 % sont d’origine mexicaine. Les résultats du recensement 2000 soulignent l’importance démographique, mais aussi culturelle, économique et politique d’une communauté mexicaine de 20,6 millions d’individus. Toutefois, ce poids croissant parvient difficilement à atténuer la perspective sécuritaire dont l’immigration mexicaine fait l’objet. La présence de 2,5 à 3 millions d’illégaux sur le territoire alimente la justification de fermeture des frontières et les discours qui prônent la préservation de la culture américaine. Mais ces mesures restrictives oublient deux éléments : d’abord, l’immigration mexicaine aux Etats-Unis résulte d’un processus historique d’appel à des vagues successives de main-d’œuvre ; ensuite, la traversée de la frontière fut toujours ponctuée de retours, désirés ou imposés. Le retour, souvent moteur d’un nouveau départ pour soi ou pour ses proches, est synonyme de la construction d’une identité duale singulière, ancrée ni tout à fait ici, ni tout à fait là-bas.

L’immigration mexicaine aux Etats-Unis restait de nature largement saisonnière jusque vers 1970. A partir des années 70, l’immigration mexicaine devient plus permanente et se stabilise avec le Immigration Reform and Control Act de 1986 qui régularise 2,67 millions d’illégaux, en majorité d’origine mexicaine. Cependant, ces processus d’installation ne mettent pas fin aux retours dans le pays d’origine. Que le retour soit désormais voulu ou rêvé, sa représentation influence les comportements et les attitudes. Les allers et retours favorisent la création de réseaux sociaux, de systèmes de connexion et de relations stratégiques, où les migrants mobilisent les autres membres du réseau dans le but d’accéder à des ressources matérielles ou symboliques.

Les réseaux frontaliers, les plus visibles, sont formés à la fois par la traversée quotidienne des véhicules et travailleurs mexicains et les migrations saisonnières vers les Etats du sud-ouest américain. Il faut y ajouter la composante invisible des réseaux formés par l’immigration illégale, environ 300 000 personnes par an, que tisse le passeur (coyote) en différents points de la frontière.

Les réseaux régionaux représentent quant à eux l’aspect le plus institutionnalisé et coutumier des allers et retours de Mexicains aux Etats-Unis. Ainsi se dessinerait un espace public binational (voire transnational) entre des groupes souvent structurés par leur appartenance communautaire. Le cas des habitants de Sahuayo, au Michoacan, et de leurs proches, immigrés à Santa Ana, en Californie, en est le symbole : en 2001, le concours de beauté de Sahuayo a été remporté par une candidate venue... de Santa Ana ! La Fédération des organisations mixtèques aux Etats-Unis ou la constitution d’une région imaginaire, l’« Oaxacalifornia » (Oaxaca et Californie) offrent d’autres exemples de tels réseaux.

Au plan national enfin, le système politique mexicain a pris la mesure de la dynamique de l’immigration transfrontalière. Lors des élections présidentielles 2000 au Mexique, des Mexicains se sont déplacés pour voter dans des urnes placées à la frontière [1] Le Parti de la Révolution démocratique a déterritorialisé ses activités en Californie et des représentants du comité des Mexicains de l’extérieur ont assisté au congrès annuel du parti à Zacatecas. A la suite de l’octroi de la double nationalité en 1996 et des débats qui se poursuivent à ce propos, le gouvernement Fox a créé un Secrétariat pour les Mexicains de l’étranger afin de renforcer loyauté et allégeance des immigrés qui représentent une force économique et politique non négligeable (9 millions d’électeurs potentiels).

L’enchevêtrement de ces réseaux souligne ainsi, dans le pays d’accueil, que ces allers et retours forment l’essence d’une identité duale que les migrants mexicains reconfigurent stratégiquement, une construction symbolique librement choisie, comme un rappel aux retours imposés du passé...


1 / Emmanuelle Le Texier, « Les Mexicains des Etats-Unis et la revendication du droit de vote au Mexique : des élections de 1988 aux présidentielles 2000 », in Cahier des Amériques latines, n° 37, 2001/2, pp. 101-117.



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