Arrivée, installation, passage, transit, rebondissements : combien de mots pour décrire les parcours des migrants, les nouveaux espaces de circulation. L’opposition entre les pôles de départ – l’Asie, principalement – et d’arrivée – l’Occident et le Japon –, est insatisfaisante. Ni d’abord victime ou criminel, le migrant devient un architecte d’un monde global en reconstruction.

Parce que les migrations internationales sont l’une des formes, d’ailleurs anciennes, de la mondialisation, parce que cette question est placée à un des points d’articulation du global et du local, parce que la présence d’étrangers catalyse toutes les peurs de sociétés vieillissantes, mal assurées de leur identité dans des contextes nationaux, européen et mondial en plein changement, ce sujet cristallise bien des interrogations et des angoisses d’aujourd’hui. Si la migration n’est pas responsable de la crise actuelle des représentations politiques des sociétés du Nord, ni des incertitudes relatives au devenir de ces sociétés, elle révèle des dysfonctionnements du monde mais aussi ses mutations, ses angoisses ou ses espoirs. D’où sa forte charge symbolique et politique, quel que soit, d’ailleurs, le lieu concerné par ces phénomènes.

De nouveaux enjeux s’affichent pour les migrants (lutte contre la pauvreté, accès à la formation et à la culture, promotion féminine), d’autres s’affaiblissent ou disparaissent. Des réalités nouvelles régionales s’imposent dans l’espace institutionnel à côté du « pavage » des Etats (par exemple, extension de l’espace Schengen), alors que des acteurs, souterrains mais bien réels, entrent en scène avec les tentatives d’appropriation réalisées par les systèmes mafieux qui trouvent dans l’exploitation des filières de la migration clandestine et le trafic d’êtres humains une source de revenus désormais plus rentable que la drogue (estimation : plus de 10 à 15 milliards de $ par an) [1]

De nouvelles configurations migratoires apparaissent dans le déplacement planétaire des hommes, avec la diversification et l’internationalisation des flux, la transformation des fonctions exercées traditionnellement par tel ou tel pays et la création d’autres espaces migratoires à repérer : comment approcher les nouvelles mobilités ? En termes de flux ? D’allers- retours ? Quelle réflexion éthique nouvelle ?

Des concepts en mouvement

Le déplacement des problématiques ne rend pas caduques les méthodes d’analyse traditionnelle – celles-ci conservent leur intérêt sur bien des plans (origine, composition et destination des flux) –, mais il faut de nouveaux outils conceptuels pour appréhender la mobilité internationale et prendre en compte les apparents paradoxes du monde d’aujourd’hui comme celui de l’ethnicisation des territoires dans des systèmes en voie de globalisation.

Champs et espaces migratoires

Les concepts de champ migratoire et d’espace migratoire sont apparus dans la littérature scientifique française au cours des années 70. Utilisés d’abord par les démographes et les géographes, ils ont été repris ensuite par les autres disciplines (sociologie, droit, anthropologie, politologie), et passent peu à peu dans le discours des acteurs institutionnels.

L’apparition de cette nouvelle terminologie, voire de nouveaux concepts, tient à une insatisfaction théorique à l’égard du vocabulaire habituel de l’analyse spatiale : les termes de migration, de flux migratoires ou de populations migrantes, ne rendent pas suffisamment compte des rapports à l’espace, ceux qui se nouent entre le migrant et les espaces pratiqués dans le cadre de « parcours migratoires » souvent complexes, les lieux de départ, d’arrivée, d’installation, mais aussi de passage et de transit, voire de « rebondissement ». Parler de champ et d’espace migratoires, c’est désigner les espaces parcourus et structurés par l’ensemble des flux relativement stables et réguliers de migrants, quelle que soit leur origine ou leur destination. Ce concept permet en premier lieu de mieux dégager – bien au delà de la géographie des lieux concernés – la spécificité de l’espace pratiqué par chaque groupe, à différents niveaux (famille élargie, groupe villageois, ethnico-régional, national, etc.), quelle qu’en soit l’échelle (locale, nationale, régionale, intercontinentale, planétaire). Ainsi le champ migratoire des Marocains, dont les émigrés sont établis dans un assez grand nombre de pays européens et qui s’implantent, désormais, en Amérique du Nord, est-il aujourd’hui plus vaste, plus ouvert que celui des Algériens ou des Tunisiens qui demeurent concentrés sur un nombre réduit de pays, dont la France.

Le terme adjacent de transnational pointe la dimension transfrontières des champs migratoires : les migrants peuvent traverser les frontières, développer, le cas échéant, des stratégies de contournement des obstacles réglementaires ou institutionnels, fixer des parcours migratoires stables et installer des liens durables entre pays de résidence et pays d’origine. Contrairement peut-être à une certaine image, la sédentarisation des immigrés dans la plupart des principales régions d’accueil, en Europe comme en Amérique du Nord, loin d’entraîner la rupture ou la dissolution des liens avec la société d’origine s’accompagne, dans bien des cas, du renforcement de ces relations. Ainsi, les nouveaux moyens d’échanges et de communications (téléphone portable, internet), l’abaissement des coûts du transport aérien, ces nouveaux paramètres – rapidement intégrés par les migrants internationaux –, favorisent les échanges d’informations, les retours annuels plus fréquents, les visites familiales, les transferts de fonds ou les flux de marchandises. Ce qui était au départ des migrations de travail ordinaires fait place à de véritables systèmes relationnels et circulatoires transnationaux. Des stratégies de mobilité géographique et sociale de plus en plus complexes se développent, permettant l’émergence d’autres logiques, liées, par exemple, à la formation ou l’accomplissement professionnel.

Les exemples sont nombreux de ces champs migratoires solides qui fonctionnent intensément entre telle région de l’Union européenne et telle région du Nord Portugal, de l’Anatolie, du Sud marocain ou du fleuve Sénégal. S’affirme alors l’idée de l’autonomie du migrant, de son rôle d’acteur responsable dans le fonctionnement migratoire, de sa capacité d’initiatives et de ses potentialités en ressources sociales, déployant des stratégies fondées sur des logiques intégrant des variables de l’ensemble du champ migratoire international.

La légitimité fondamentale de la migration, la conviction de l’autonomie du migrant fondent, me semble-t-il, une certaine vision éthique qui récuse les deux visions extrêmes de ce phénomène global : celle de la criminalisation d’un phénomène vieux comme le monde et dans lequel les pays technologiquement les plus avancés ont une responsabilité historique et actuelle essentielle, celle de la victimisation systématique pouvant conduire à une vision réductrice du rôle d’acteur essentiel joué par le migrant, de ses apports culturels, sans parler des effets pervers susceptibles de renforcer la xénophobie. Cette approche, qui fait bien entendu sa part entière aux situations de détresse et de drame liées aux mobilités forcées provoquées par la violence du contexte politique, social ou environnemental, considère ainsi les migrants internationaux comme participants de l’architecture d’un monde vivant qui ne cesse de se reconstruire.

Circulation, systèmes migratoires et diasporas

En phase avec l’évolution des mobilités d’aujourd’hui [2], l’approche actuelle conjugue l’analyse des espaces et de la circulation migratoire axée sur un va-et-vient (déplacements des familles, amis et connaissances ; mobilités des informations, des services et des biens). De véritables « territoires circulatoires » se créent, au travers des frontières et sur des distances de plus en plus étendues (Chine-Europe), avec leurs dynamiques, leurs logiques, leurs acteurs, mais aussi leurs implications importantes dans le champ social et symbolique des sociétés concernées. Pratiques spatiales et sociales sont en effet indissolublement liées dans ces nouveaux territoires de la mobilité : ethnicisation de quartiers urbains au cœur des plus grandes métropoles occidentales et, de l’autre côté, urbanisation, voire occidentalisation de la société d’origine.

Le concept de système migratoire est moins fixé. L’Ocde le décrit comme un ensemble réglementaire relatif à la migration et au statut du migrant et s’appliquant à l’échelle d’un Etat ou d’une région [3]. En géographie, on le définirait comme l’ensemble des flux et de relations incluant pays de départ, de transit et de fixation, ou, plus précisément, l’articulation et l’architecture globale des champs migratoires fonctionnant à une vaste échelle géographique : système migratoire nord-américain, européen, ouest-africain, etc. Certes, les dispositifs réglementaires y tiennent un rôle considérable mais cette évolution du vocabulaire insiste plus sur les interrelations et le mode de fonctionnement systémique (par exemple, interactions entre migrations internationales et migrations « internes » des nationaux à l’intérieur d’un Etat).

Issues de la mobilité à une échelle encore plus vaste et parfois planétaire, les diasporas sont des constructions identitaires établies dans la double dimension de l’espace et de la durée. Le sentiment d’appartenance et la mémoire collective, la solidarité familiale, une véritable culture de la mobilité et de la diaspora, où le mythe du retour tient une grande importance, donnent leur consistance et leur résistance à ces formations sociospatiales, multipolaires et fluides. Le concept renvoie implicitement à l’épaisseur historique de la diaspora juive. Il recouvre, en fait, une grande diversité de configurations (faut-il parler au singulier ou au pluriel de la diaspora chinoise, indienne, africaine ?) ; il tend aujourd’hui à se généraliser à tout groupe qui parvient à maintenir des liens à travers l’espace et surtout le temps. Si les diasporas sont des acteurs de poids dans le jeu migratoire de certains groupes, elles évoluent le plus souvent, aujourd’hui, selon des logiques et des dynamiques internes liées à la sédentarité par rapport aux territoires où elles sont inscrites et relativement autonomes enfin vis-à-vis du fonctionnement de la migration internationale.

Mutations du paysage migratoire mondial

La contribution migratoire à la circulation humaine internationale est quantitativement très inférieure aux autres grandes mobilités : tourisme, voyages d’affaires, visites familiales ou amicales, pèlerinages : on estime les nouveaux émigrants à quelques millions par an, à comparer à des flux estimés à 600 millions de « touristes », toutes catégories confondues. D’ailleurs, les migrations humaines les plus fortes en volume – et de loin – se produisent à l’intérieur des frontières des Etats entre régions ou dans le cadre des échanges entre villes et campagnes. Au total, le nombre de migrants internationaux, résidant dans les différents pays d’accueil est estimé à 150 millions de personnes, soit 2,5 % des habitants de la planète.

Cependant, cette stabilité d’ensemble de la population mondiale ne saurait masquer la forte diversité des situations démographiques liées à l’immigration internationale (1 % d’étrangers en Espagne, 5,6 % en France, 19 % en Suisse, 80 % environ dans les Emirats arabes unis), ni l’ampleur considérable des flux dans des carrefours stratégiques : Istanbul, détroits de Gibraltar ou de Malacca, Tijuana à la frontière entre Californie américaine et mexicaine. Au cours de la dernière décennie, des déplacements massifs, de véritables exodes, se sont produits à l’échelle locale ou régionale, à la suite de conflits ouverts (guerre du golfe en 1991, génocide rwandais en 1994) ; en Europe, les conflits et l’éclatement de la Yougoslavie ont déplacé plus de 5 millions de personnes au cours des années 90 et les ondes de ce choc géopolitique dans les Balkans sont loin d’être encore amorties.

L’Asie en tête des foyers de départ au Sud

Présenter un panorama des migrations au niveau mondial est un exercice difficile. Quelques points majeurs doivent être dégagés. Au début du xxe siècle, les migrations issues d’Europe alimentaient les flux vers tous les continents. Aujourd’hui, les pays du Sud alimentent les trois quarts des flux annuels de départs en migration internationale. L’Asie s’impose de plus en plus comme la première région de départ, avec notamment la Chine et l’Inde, mais aussi des foyers migratoires secondaires comme l’Indonésie, les Philippines, le Bengladesh, et le Sri Lanka. Elle devance l’Afrique dont la participation aux flux intercontinentaux ne cesse de croître, puis la Caraïbe et ses bordures continentales (Mexique, Amérique centrale, Colombie). Une typologie rapide permettrait de distinguer trois principaux types de pays de départ [4].

– Les pays émetteurs de main-d’œuvre plus ou moins qualifiée : la migration y est perçue comme un moyen de lutte contre la pauvreté et une voie d’accès à la dignité pour les individus et les familles (Philippines, Bangladesh, Albanie, Maroc, Sénégal, Ghana, Nigeria, Mexique, Haïti, Pérou).

– Les foyers de migrations forcées, créés par les conflits locaux, les tensions régionales, la négation des droits élémentaires de la personne humaine : leur géographie est très mouvante, mais la plupart se situent aujourd’hui en Afrique (Somalie, Congo, Angola, Sierra Leone, Libéria) ; d’autres régions de fractures continuent à alimenter les flux de réfugiés (Roumanie, Caucase, Kurdistan, Afghanistan, Sri Lanka).

– Les pays exportateurs de compétences. Les nouvelles mobilités internationales liées à la globalisation, celles de la main-d’œuvre la plus qualifiée et des « élites professionnelles », caractéristiques des économies les plus avancées d’Europe et d’Amérique du Nord, gagnent maintenant les Etats du Sud où les systèmes éducatifs se sont développés au cours des dernières décennies (Inde, Liban, Tunisie).

Des systèmes migratoires polarisés par les leaders de la mondialisation

La planète des immigrants d’aujourd’hui est multipolaire. Si l’Amérique du Nord garde toute son attractivité, c’est l’Europe qui est devenue au tournant du xxie siècle la première région d’immigration du monde, en flux d’entrées, du moins ; pour les soldes migratoires (entrées moins sorties), elle serait encore devancée par l’Amérique du Nord dans la période 1995-2000, selon les estimations de la Division de la population des Nations unies. Depuis 1992, le nombre annuel d’entrées d’étrangers sur le continent européen se situe, selon l’Ocde, au-dessus des 1,2 million dans l’Union européenne contre 800 000 environ pour les Etats-Unis et le Canada. Ces migrants proviennent, en majorité, depuis la fin de la guerre froide, des pays de l’Europe de l’Est (ex-Yougoslavie, Albanie, Roumanie, Pologne, Ukraine, Russie), et plus traditionnellement de la rive est et sud de la Méditerranée (Turquie, Algérie, Maroc). Mais l’espace d’attraction européen, voire de « recrutement », dans les pays du Sud s’est considérablement étendu avec la montée en puissance des immigrations africaines (Afrique subsaharienne, Corne de l’Afrique), moyen-orientale (Irak, Palestine, Egypte) et surtout asiatiques (Inde, Pakistan, Philippines,

Sri Lanka, Chine). Les pays situés aux marges des grands systèmes migratoires du Nord se sont vu assigner une fonction de « glacis protecteur », généralement en contrepartie d’une aide économique importante : ainsi, le Maroc et la Pologne, à la périphérie de « l’espace Schengen », ont signé des accords pour la réadmission des immigrants irréguliers ayant transité par leur territoire.

La progression continue de l’immigration au Japon, depuis plus de dix ans, le confirme : les leaders de la mondialisation polarisent les principaux flux migratoires. Mais d’autres polarisations fonctionnent aussi au Sud, où d’autres systèmes migratoires s’élaborent, articulant des flux d’origine régionale et extra-régionale. C’est le cas des pétromonarchies du Moyen-Orient, même si – depuis la fin des années 90 – un réel freinage s’exerce sur le recrutement de non-nationaux arabes et asiatiques et, en Asie du Sud, des nouveaux pôles économiques (Singapour, Malaisie, Taiwan, Corée du sud). La fréquence et le nombre des expulsions d’immigrés illégaux par les pays d’emploi (plusieurs centaines de milliers de Philippins et Indonésiens par la Malaisie ces derniers mois - Le Monde 5/09/2002), mais aussi en Afrique (Gabon, République d’Afrique du Sud), laissent deviner l’ampleur des migrations clandestines Sud-Sud, certainement supérieure en volume à celle observée vers les grands pôles migratoires du Nord.

La tendance à la mondialisation des flux se manifeste dans presque tous les grands pays d’immigration et les principaux bassins d’emploi de la planète. Parallèlement au déclin des vieux couples migratoires, constitués autour de relations historiques entre pays de départ et pays d’accueil (Mexique/Etats-Unis, Maghreb/France, Inde et Pakistan/Royaume-Uni), qui perdent de leur attractivité au profit d’un ensemble de relations plus ouvertes, le développement de ces migrations à très large rayon d’action (de Chinois ou de Philippins en Europe, d’Africains francophones ou de Boliviens et Colombiens au Moyen-Orient) est sans doute l’un des indicateurs les plus symboliques de la mutation du paysage migratoire mondial.

La mobilité mondiale des plus qualifiés est cohérente avec ce monde, où la circulation internationale des savoir-faire et des compétences est devenue indispensable pour assurer le contrôle, la production et la gestion des grands groupes internationaux, pour favoriser aussi l’intégration croissante des économies nationales dans des ensembles plus vastes. L’enregistrement significatif d’immigrés nord-américains dans l’Union européenne ou au Japon [5] signe à la fois l’évolution des modes de gestion des plus grandes entreprises, la volonté de contrôle exercée par leurs états-majors, mais aussi le fonctionnement de ces marchés internationaux des compétences où la compétition sur le plan de l’offre et de la demande est forte, parfois féroce, dans les secteurs les plus spécialisés de la recherche, des affaires, des armements ou du sport.

Des fonctionnements migratoires complexes au Nord et au Sud

Avec l’internationalisation des flux migratoires et l’extension considérable du rayon d’action des migrants internationaux, la distinction habituelle, confortable pour l’esprit, entre pays d’émigration et pays d’immigration s’estompe face aux combinaisons de plus en plus complexes de fonctions ou de rôles dans l’espace migratoire. Dans ce nouveau paysage, la fonction de transit prend une importance inconnue jusqu’alors. A l’entrée continentale du tunnel sous la Manche, le cas de Sangatte, fortement médiatisé, non seulement illustre les contradictions absurdes des politiques migratoires menées dans l’Union européenne, mais symbolise à l’extrême cette nouvelle fonction de transit de la France pour les migrants d’origine très éloignée (Kurdistan, Afghanistan) sur des itinéraires de plus en plus complexes visant à gagner la Grande-Bretagne et, au-delà, le Canada et surtout les Etats-Unis. De même, la présence remarquée d’immigrés africains et asiatiques dans les grandes métropoles du Maghreb (Tanger, Alger, Tunis) et de Méditerranée orientale (Istanbul) exprime les stratégies de contournement des barrières réglementaires établies à l’entrée des espaces les plus industrialisés. Le Maghreb représente désormais un espace de transit vers l’Europe pour les francophones subsahariens. Tanger, Alger et Tunis abritent des dizaines de milliers d’Africains en attente, dans des conditions de vie les plus précaires. Le récent naufrage au large de la Sicile d’un bateau chargé de migrants africains (septembre 2002) signe malheureusement, une fois encore, le fonctionnement de ces circuits de la désespérance et du risque maximum. L’immense agglomération d’Istanbul, à cheval sur les rives européenne et asiatique du Bosphore, est plus que jamais un lieu de passage et inévitablement de séjour forcé, un relais presque obligé pour les candidats méditerranéens et asiatiques à la migration vers l’Occident (Kurdes, Iraniens, Afghans, Sri Lankais), l’une des plaques tournantes de tous les trafics méditerranéens et mondiaux par voie terrestre, aérienne ou maritime. En dépit des contrôles par la police turque (100 000 interpellations de clandestins chaque année), cette frontière aux portes de l’Union est particulièrement poreuse. Ces flux dans les grands ports méditerranéens fonctionnent selon des logiques relationnelles et marchandes, communautaires ou mafieuses, le plus souvent clandestines, mais aboutissent souvent pour les migrants à des impasses et à des situations d’extrême précarité et de détresse, en raison de la surveillance policière locale ou de l’application effective de conventions internationales. Le durcissement des politiques d’entrée et de séjour à l’intérieur de l’UE, la mise en place de l’espace Schengen et de la frontière externe, l’application d’accords de « réadmission » ou de « reprise » des clandestins avec les Etats tiers, riverains de Schengen (comme le Maroc), suscitent de la part des candidats à l’émigration la recherche de nouvelles stratégies pour entrer dans l’espace européen.

Toutes sortes d’enjeux se profilent et s’entremêlent dans ce monde aux multiples facettes migratoires, enjeux locaux et internationaux, culturels, sociaux et démographiques, enjeux symboliques et matériels, apparents ou masqués, enjeux intellectuels aussi sur le plan de la connaissance et de la réflexion éthique. Constater que les migrations signent les contradictions du monde ne suffit pas ou plus. Comment construire une réflexion qui prenne en compte l’ensemble des réalités des migrations et des nouvelles formes de mobilité internationale et pas seulement celles de l’immigration, aux différentes échelles de fonctionnement, qui soit aussi attentive aux aspirations des sociétés de départ qu’aux inquiétudes tout aussi légitimes des sociétés de transit ou d’accueil ?

Globaliser l’interrogation à l’ensemble du champ migratoire ne veut pas dire la contourner, utiliser le changement d’échelle pour dévier la question. Mais c’est essayer de reconnaître, d’intégrer les articulations d’échelles, comprendre les interactions, les interdépendances dans l’ensemble des espaces humainement concernés par ces mobilités transnationales. C’est se laisser interpeller par la géographie globale de l’interrogation migratoire, au lieu de l’enfermer dans une seule logique, dans la seule perception de l’immigration et/ou de l’intégration.


1 / Jonas Widgren, « Le trafic d’êtres humains, une activité en pleine croissance », Cahiers français, n° 307, 2002, p. 7.
2 / Rémy Knafou, La planète nomade, Belin, 1998, 247 p.
3 / Ocde, Tendances des migrations internationales, SOPEMI, 2001, p. 299.
4 / Gildas Simon, Les migrations internationales, Ined n° 382, septembre 2002.
5 / Ocde, Tendances des migrations internationales, SOPEMI, 2001, p. 35.



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