En janvier 2002, nous passerons à l’euro. Avec un taux de conversion difficilement représentable, des enjeux techniques relativement difficiles à maîtriser, ce passage, dont les conséquences psychologiques sont importantes notamment chez les personnes dépendantes, aura-t-il de véritables conséquences économiques ? De quelle nature ?

Le premier janvier 2002, les pays européens réaliseront une opération sans précédent : abandonner leur devise nationale pour adopter une monnaie unique, l’euro. Un tel changement induira de nombreuses conséquences. On peut imaginer les difficultés que certaines catégories de la population, et d’abord les personnes âgées, vont rencontrer pour adopter la nouvelle monnaie. N’y a-t-il pas de gens, qui, quarante ans après, comptent encore en anciens francs ?Mais plus que ces problèmes psychologiques, qu’on ne saurait négliger, nous voudrions cerner les conséquences économiques du passage à l’euro. Ne risque-t-on pas une hausse des prix, ou un ralentissement de la consommation préjudiciable à la croissance et à l’emploi ?

Un taux de conversion pénalisant

Les Français n’ont pas de chance. Le hasard a voulu que le taux de conversion entre l’euro et le franc soit particulièrement compliqué : 1 euro=6,55957 francs. De ce fait, le choc du passage à la monnaie unique risque d’être plus important en France que chez nos voisins européens souvent mieux lotis. Ainsi l’euro vaut-il à peu près deux deutschemarks (exactement 1,95583). Il sera facile au consommateur allemand de passer d’une monnaie à l’autre et de conserver une notion des ordres de grandeur en matière de prix. De même, l’euro vaut à peu près 2000 lires italiennes, ou 40 francs belges, ou 200 pesetas espagnoles. Ces parités permettent encore quelques calculs de tête, tandis que le taux de conversion de 6,55 n’est praticable que par des champions en calcul mental. Remarquant que 100 francs valent à peu près 15 euro, les pouvoirs publics ont essayé, avec plus ou moins de succès, de populariser la règle « pour convertir les francs en euro, ajouter la moitié et diviser par dix », mais à partir du premier janvier prochain, nous aurons surtout à convertir des euros en francs pour retrouver quelques références, et pour cela, il n’existe pas de règle commode. Les Français risquent donc de perdre la notion des ordres de grandeur, aussi bien en matière de prix que de revenus.

Une occasion pour augmenter les prix

Parmi les préoccupations d’ordre strictement économique liées à l’introduction de l’euro, la plus présente à l’esprit des Français est le risque d’une hausse des prix. A partir du moment où les consommateurs auront perdu un certain nombre de leurs repères en matière de prix, ils ne pourront plus jouer aussi efficacement leur rôle d’animateurs de la concurrence. Or, dans un système économique où la quasi-totalité des prix sont libres, la concurrence est essentielle dans la maîtrise de l’inflation.

Par ailleurs, il y a plusieurs raisons pour que le passage à l’euro s’accompagne d’une modification des prix, et non d’une simple conversion. Premier élément à jouer, le problème des prix ronds, notamment pour les produits de faible valeur. Prenons le cas des produits de boulangerie. Une baguette coûte 4,40 F, soit 0,67 euro; un boulanger qui adopterait un tel prix serait obligé de manipuler beaucoup de petite monnaie. Il va donc arrondir à 0,70 euro, ce qui représente une hausse de 4%. Le même problème de l’arrondi des petits prix se pose pour les journaux. Beaucoup ont déjà opté pour des augmentations leur permettant d’afficher des prix ronds en euro. Le cas extrême est celui des distributeurs automatiques. Beaucoup, pour des raisons de simplicité, affichent des prix de 10 F ou 5 F. La tentation est forte, pour ne pas avoir à alimenter les distributeurs en monnaie, de remplacer ces prix par deux euros et un euro, ce qui correspond d’ailleurs aux valeurs faciales des deux principales nouvelles pièces. La hausse de prix est dans ce cas de 31% !

Pour les biens et services ayant une valeur plus élevée, la nécessité de modifier les prix vient de l’usage habituel de prix «psychologiques». Par exemple, les constructeurs ont longtemps axé des campagnes de publicité sur des modèles de voiture à 59 000 F. L’habillement et l’électroménager sont également très friands de ces types de prix juste en dessous des chiffres ronds. La conversion en euro ne donne évidemment pas des prix ayant cette propriété de se terminer par un 9. Le passage à la nouvelle devise se traduira par la fixation de nouveaux seuils, donc par des variations de prix supérieures à ce que donnerait une simple conversion. Ces changements de grilles de prix ont déjà commencé chez les grands distributeurs qui anticipent le passage à l’euro en modifiant à l’avance les prix en francs. Ainsi a-t-on vu apparaître des ordinateurs à 13 050 F, dont on imagine aisément qu’ils seront bientôt à 1990 euros. Il ne fait pas de doute que les constructeurs d’automobiles mettront sur le marché des véhicules à 9990 euros (soit 65 530 F). Dans ces tarifs de nouveaux produits, il sera bien difficile de distinguer ce qui est justifié par une modification des caractéristiques et ce qui est une pure hausse de prix.

Tous les arguments évoqués montrent simplement que l’introduction de l’euro est un motif pour une modification des prix, et pas nécessairement pour une hausse. La théorie économique suggère en effet que le changement d’unité monétaire n’a pas de raison de modifier le comportement de fixation de prix. On sait aussi que le rôle des anticipations est primordial et que, dans un environnement incertain, les signaux donnés par les fournisseurs ou les concurrents peuvent amener une entreprise à modifier son comportement. Or c’est là que le bât blesse. Les producteurs et distributeurs français sont tentés d’augmenter leurs prix à l’occasion du passage à l’euro, au-delà de tout comportement de marge, parce qu’il existe des tensions inflationnistes en amont. Ces tensions existent en fait depuis le début de 2001 et sont la conséquence de deux phénomènes passés : d’une part, la remontée à partir de 1999, puis le maintien à un haut niveau des prix du pétrole (25 à 30 dollars le baril); d’autre part, la baisse de la valeur de l’euro par rapport au dollar qui a entraîné un renchérissement de l’ensemble des matières premières et des composants importés. L’accélération de l’inflation observée en 2000 et au début de 2001 n’a correspondu qu’aux effets directs de cette inflation importée avec, par exemple, une répercussion sur le prix de l’essence à la pompe. Mais on n’a pas tout à fait vu jusqu’à présent les effets que les économistes qualifient de «second tour», ceux qui transitent par l’augmentation des coûts intermédiaires dans les filières de production. Un autre élément qui pousse les entreprises à augmenter leurs prix est l’accélération progressive des salaires. Devant la réanimation des prix, les revendications salariales sont devenues plus pressantes. Les salariés ont d’ailleurs le sentiment de n’avoir pas assez bénéficié des fruits de la croissance. En fait, la masse salariale a fortement augmenté, mais cette augmentation s’est faite au travers de l’accroissement des effectifs employés tandis que, conformément aux engagements de modération souscrits dans le cadre des accords de réduction du temps de travail, les salaires individuels ne progressaient guère à plus de 2% par an. Ce partage peut être considéré comme satisfaisant d’un point de vue collectif, puisqu’il a facilité la réduction du chômage, mais il n’est pas toujours bien compris par les personnes concernées. Dernier facteur poussant à la hausse des prix : dans les petites entreprises, le passage aux 35 heures prévu pour le 1er janvier 2002 leur fait craindre une augmentation des coûts salariaux, dans la mesure où elles entrevoient difficilement la possibilité de procéder à une réorganisation du travail et de dégager des gains de productivité.

On le voit, le passage à l’euro est inflationniste parce qu’il crée l’occasion d’un changement des prix à un moment où les motifs de hausse sont importants. Les pouvoirs publics ont tenté de prévenir ce risque en négociant avec les professionnels des engagements de stabilité des prix dans la période entourant le passage à l’euro. Mais la réaction de beaucoup d’entreprises a été d’anticiper ce «gel» et de relever leurs tarifs dès la fin de l’été. Le gel lui-même ne peut être complet puisque la liberté des prix reste la règle. Toutefois, à l’horizon de la mi-2002, dès que les consommateurs auront retrouvé leurs repères, l’attrait des prix bas, qui permet de contenir l’inflation depuis huit ans, va retrouver toute son importance, surtout si la situation économique n’est plus aussi brillante qu’au cours des quatre dernières années. Ainsi, le regain de la concurrence mettra un terme aux augmentations inhabituelles de prix.

Vers des à-coups sur la consommation

C’est l’évolution du pouvoir d’achat qui détermine d’abord la consommation des ménages, L’évolution de celui-ci n’ayant pas lieu d’être modifiée par le passage à l’euro, il n’y a pas non plus de raison que la tendance de fond de la consommation soit altérée par le passage à l’euro. Elle peut néanmoins être modifiée à court terme, en raison d’un changement dans la perception que les consommateurs ont de leur pouvoir d’achat. Exprimés en euros, les salaires ou les soldes des comptes courants apparaissent beaucoup plus faibles. Le Smic net se situera en dessous de 1000 euros. Ce changement dans les ordres de grandeur induira-t-il un réflexe de prudence dans les achats et un surcroît d’épargne ? Il est vrai que les prix des produits apparaîtront aussi plus faibles en euros qu’en francs. Il est donc bien difficile de prévoir les résultats de cette illusion nominale.

Parmi les effets dont le signe est plus facilement identifiable, il y a l’impact de l’existence chez les particuliers de grandes quantités de francs sous forme de billets. Les bas de laine n’ont pas disparu. Ils sont le résultat de réflexes ancestraux et surtout de revenus non déclarés à l’administration fiscale. D’après les données de la Banque de France sur les coupures en circulation, le montant de ces billets thésaurisés serait considérable : de l’ordre de 150 milliards de francs au début de 2001. Les détenteurs de ces billets craignent de ne pas pouvoir les convertir facilement en euros, même si les pouvoirs publics ont assoupli les règles concernant les dépôts en liquide dans les banques. Ils sont donc tentés de les dépenser. De fait, les commerçants font état d’une circulation accrue des grosses coupures. Il est vraisemblable que ces bas de laine vidés à l’occasion du passage à l’euro participent à la bonne tenue de la consommation que l’on constate dans l’entretien et l’équipement du logement ou dans l’automobile. Un soutien encore plus net de la consommation se manifestera-t-il au début de 2002, pendant la courte période qui sépare l’introduction des pièces et billets en euro et le retrait définitif des coupures en franc le 17 février ? L’ensemble des consommateurs, et pas seulement ceux qui détenaient d’importantes liquidités seraient amenés à se débarrasser de leurs francs en les dépensant plutôt que d’effectuer des démarches à la banque pour les échanger. Certains envisagent que les soldes - elles se situeront à la fin de la période de circulation du franc - connaissent un large succès. L’hypothèse ne rencontre pas l’unanimité. Faire coïncider une vague de forte consommation avec la période de double circulation de la monnaie serait difficile à gérer pour les distributeurs. Par ailleurs, le double affichage des prix risque d’entraîner une certaine confusion. Chaque étiquette d’un produit soldé devra en effet comporter quatre prix : les anciens et nouveaux prix en francs et les anciens et nouveaux prix en euros. Aussi bien, certains pays, comme la Belgique, envisagent de décaler la période des soldes, après la fin de la circulation de la monnaie nationale.

Après le 17 février, il est vrai, la consommation aura sans doute besoin de stimulants. On peut identifier plusieurs éléments de freinage. Le premier est la perte de repères en matière de prix du consommateur. Avec des prix en euro, il aura plus de difficultés à choisir entre les différents produits proposés, ayant du mal à apprécier si les différences dans les caractéristiques justifient les écarts de prix entre les articles. Dans le doute, le consommateur serait tenté de s’abstenir ou de rester prudent dans ses achats, craignant surtout que les producteurs cherchent à tirer profit du passage à la monnaie unique.

Autre élément de freinage de la consommation : une moindre aisance dans l’usage des pièces et billets, entraînant un allongement des queues aux caisses. Ce problème est redouté en particulier dans la grande distribution. Un allongement des temps d’attente entraînerait une moindre fréquentation des hypermarchés et un fléchissement de la consommation. Les problèmes de l’usage des nouveaux billets seraient aggravés si des coupures falsifiées apparaissaient rapidement. De nombreuses précautions ont été prises pour limiter ce risque. Les caractéristiques précises des nouveaux billets n’ont été dévoilées que très tardivement, et la Banque centrale européenne a veillé à leur intégrer un maximum de signes de sécurité difficilement reproductibles : impression en relief sensible au toucher, fil de sécurité, bande métallisée holographique, encres à couleur changeante. Mais, à l’expérience des sorties de nouveaux billets en France au cours des dernières années, il faut peu de temps aux faussaires pour copier une nouvelle coupure. Et, dans le cas présent, la difficulté pour les consommateurs à mémoriser toutes les caractéristiques des nouveaux billets faciliterait la mise en circulation de copies imparfaites.

Un freinage de la consommation au début de 2002 serait particulièrement mal venu. La croissance s’est ralentie en France depuis le début de 2001, en liaison avec la dégradation de l’environnement international et notamment le fléchissement de l’économie américaine. Dans ce contexte, l’investissement est en repli et les exportations se contractent. Aussi la consommation des ménages constitue-t-elle le seul élément de la demande qui assure un socle à l’activité et évite une réduction de l’emploi. Un recul temporaire de la consommation pèserait dans le sens d’une remontée du chômage.

Des inconvénients sans rapport avec les avantages

Pour conclure, il convient de souligner que les inconvénients temporaires sur le plan de l’inflation et de la consommation que l’on va rencontrer lors de l’introduction de l’euro-monnaie en France sont sans commune mesure avec les avantages de la monnaie unique. Dans une union économique fortement intégrée, le maintien de monnaies nationales pouvant fluctuer les unes par rapport aux autres était devenu ingérable, comme l’a montré la succession des crises de changes qui ont affecté la première moitié des années 90. Celles-ci ont coûté très cher en termes de croissance et d’emploi. En effet, les banques centrales nationales n’avaient d’autre solution, pour calmer la spéculation entre les monnaies européennes, que de monter les taux d’intérêt, ce qui avait pour premier effet d’étouffer l’économie. L’existence de la monnaie unique montre particulièrement son utilité dans la situation actuelle, où l’économie européenne est soumise à des chocs extérieurs. Déjà, lors de la crise asiatique, la monnaie unique avait permis de conserver des taux d’intérêt peu élevés, favorisant un rebond rapide de l’économie. Aujourd’hui, l’existence de la monnaie unique permet une baisse des taux d’intérêt, dans une action concertée avec la réserve fédérale américaine. Le maintien de taux d’intérêt bas est la meilleure garantie d’un redémarrage rapide de l’activité après les difficultés actuelles.

On objectera que les avantages de la création de l’euro tiennent pour l’essentiel à son caractère de monnaie commune ayant une parité fixe avec les monnaies nationales et que ces avantages sont acquis depuis le 1er janvier 1999. Ne pouvait-on donc continuer dans la situation actuelle ? Etait-il indispensable d’introduire les pièces et les billets en euro, et surtout de supprimer les coupures nationales ? Quand on voit les coûts considérables de cette opération, la question mérite d’être posée. La première réponse est que la phase actuelle d’échange des pièces et des billets est la suite logique de la création de l’euro et de sa mise en place comme monnaie scripturale. La deuxième réponse est que la suppression des monnaies nationales rend la création de la monnaie unique irréversible : elle représente une étape essentielle de l’unification européenne. Au début des années 90, après la réunification allemande, le souci des créateurs de l’euro, à commencer par les Allemands europhiles, n’était-il pas d’arrimer de façon définitive l’Allemagne à l’Europe occidentale, pour qu’elle ne risque pas de retomber dans ses tentations passées ?



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