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Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes

Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Fillieule Presses de Sciences Po, 2003, 320 p., 32 euros

Le titre de l’introduction, « appel d’air(e) » exprime à la fois ce qui a rendu possible cet ouvrage collectif et, en retour, ce qu’il contient comme proposition, voire comme promesse. Ce livre est le fruit d’une rencontre à l’université de Lausanne, en décembre 1999, entre des représentants de la sociologie des mobilisations et des spécialistes des sociétés musulmanes.

Il s’agit, pour les analystes de l’action collective, d’éprouver la validité de leurs thèses dans des contextes autres que démocratiques, dans des aires géographiques autres que le monde occidental. Une telle démarche vise à dépasser « la vision dichotomique qui oppose Etats démocratiques et Etats autoritaires, société civile et agitation révolutionnaire, ville musulmane et ville européenne, doublée de l’opposition entre laïcité et confusion des sphères du religieux et du politique ». Les auteurs prônent « l’idée d’un continuum de la participation politique » pour relier résistances non-conventionnelles et protestations organisées dans des cadres politiques reconnus. Ils en appellent à Certeau pour desserrer l’emprise de théories centrées sur les rapports de domination ou l’exercice du pouvoir au point d’y réduire toute réalité politique. Ils s’emploient, au contraire, à restituer le « polythéisme de pratiques disséminées, dominées mais non pas effacées par la carrière triomphale de l’une d’entre elles ».

Quant aux spécialistes du monde musulman, l’apport de la sociologie de l’action collective leur permet de critiquer le mythe de la spécificité culturelle et religieuse irréductible des sociétés qu’ils étudient. L’« appel d’air » les aide aussi à dépasser les oppositions, systématiques et exclusives, entre les stratégies des groupes islamistes (définies à partir de leur caractère religieux) et les mobilisations « universalistes », « acquises aux valeurs occidentales » (mouvement pour les droits de l’homme, groupes féministes).

Ainsi les auteurs se proposent-ils de traiter ensemble formes de protestations et de résistances à travers l’étude des discours politiques chez les dominés (des paroles de flatterie aux récriminations publiques en passant par l’humour populaire) et des pratiques de résistances plus ou moins ouvertes. Ainsi Gilles Kepel analyse-t-il la dimension politique de la mauvaise volonté dans l’accomplissement des tâches dans la société égyptienne. « Le ma’alich (« ça fait rien »), c’est cette nonchalance qui mesure la différence entre le prix et le coût, entre le salaire et le travail : à salaire de misère, travail de ma’alich. L’annulation de cette différence se nomme bakchich, corruption ». Les passages et les articulations entre conduites « infra-politiques » et protestatations organisées sont lus à travers le récit de parcours militants ou l’exposé des transformations d’espaces, souvent à la jointure entre privé et public (la mosquée, l’université ou le quartier).

Les contributions sur les sociétés du Maghreb et du Moyen Orient qui composent cet ouvrage fourmillent de notations éclairantes, même si elles sont parfois alourdies d’un jargon méthodologique. Une limite plus décisive concerne les excès possibles de la démarche. Dans un long chapitre « théorique », les éditeurs reprennent les critiques formulées par Jean-François Bayart, précurseur de « la politique par le bas » dans le champ de l’Afrique subsaharienne, à l’encontre de la distinction opérée par Michel de Certeau entre « stratégie » et « tactique ». Certeau cherchait dans « l’invention du quotidien » à caractériser des « arts de faire avec», à rendre compte des constructions de phrases propres aux dominés avec un vocabulaire et une syntaxe reçus des dominants. Bayart insiste à l’inverse sur l’élaboration de véritables stratégies contre-hégémoniques. Ils échapperaient alors à la domination mais au prix de la construction de mondes comme parallèles. Le travail sur la limite de la politique risque alors d’accoucher d’une politique sans limites… et de conduire à sa dissolution.

La contribution de Fariba Adelkhah nous semble la plus suggestive. Il n’est pas anodin qu’elle s’inscrive dans le débat sur l’islamisme, ignoré par les autres contributeurs, critiquant les analyses d’Olivier Roy sur l’échec de l’islam politique. Elle fait droit, de même, à la référence au système politique institutionnel (l’analyse des résultats électoraux, l’attachement des femmes, y compris militantes, à certains des acquis de la Révolution islamique). L’émergence de comportements politiques nouveaux ne contredit pas la nécessité de leur cristallisation et de leur expression dans le cadre existant. Enfin, elle enjoint de « ne pas avoir du mouvement social une vision linéaire ou strictement politique ». Elle préfère suivre la recomposition de la relation entre sphère privée et sphère publique notamment par la place centrale qu’elle reconnaît au corps.

Quoi qu’il en soit de la portée de ces réserves, les éditeurs ont le mérite d’avancer à visage découvert et de s’offrir ainsi à la critique. Bibliographie et notes permettront à chacun de forger son jugement sur cet ouvrage enthousiasmant autant par ce qu’il présente que par ce qu’il promet – ce livre se veut le manifeste d’une génération de jeunes chercheurs.


Vincent Calliger
6 décembre 2003
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