Logo du site

Renverser l’insoutenable

Yves Citton Seuil, 2012, 224 p., 17 €

Ce petit livre stimulant, écrit par un professeur de littérature, cependant philosophe et engagé politiquement, identifie cinq formes d’insoutenables contemporains (écologique, psychologique, éthique, politique, médiatique), convergeant « en réalité vers un même ‘insoutenable’, qui appelle une multiplicité de renversements socio-politiques. » Il n’entend nullement s’inscrire dans le grand lamento qui sert surtout de toile de fond en ce pays. Il s’attache au contraire à trouver les moyens de renverser l’insoutenable comme on renverse la vapeur. La société est décrite en termes de pressions exercées et de flux. Les comportements sont analysés en leurs racines : ainsi le lien qui est fait entre absence de réaction des exploités et culture de la résilience qui leur a été inculquée. La voie proposée n’est ni l’action révolutionnaire, ni la mise en œuvre de pressions pacifistes, mais elle vise à « dégager l’espace d’un troisième domaine, qui serait celui de l’œuvre créatrice. » Elle ne peut s’accomplir que dans la saisie intelligente des réalités, dans la rupture des clichés qui « vont d’eux-mêmes ». Ainsi, la prétendue opposition entre l’exigence de liberté et l’exigence d’égalité, appelant à un compromis tournant toujours mal pour l’un et l’autre terme, est-elle récusée : les pathologies (aussi bien politiques que de santé publique) sont moins corrélées à la pauvreté régnant dans une société qu’aux inégalités qu’elle abrite, et cela, même pour les plus favorisés. De même, la mise à plat de la notion d’« assisté », faisant apparaître qu’en réalité, plus on se trouve haut placé dans la hiérarchie sociale, plus on est « assisté ». Les renversements proposés à partir de cette intelligence se fondent sur une politique des gestes, qui ont vocation à être imités et transposés. Tout geste réellement créateur ouvre un espace de liberté contagieux. N’ayant peur d’aucun paradoxe, l’auteur propose, pour renouveler la démocratie, d’en faire une médiocratie, non pas une communauté des médiocres, mais un champ de médiations où traduire nos gestes les uns dans les autres, comme un saxophoniste et un batteur « traduisent » leurs gestes, font le même geste, l’un avec ses lèvres, l’autre avec ses mains. Les gestes seront féconds à la mesure de leur profondeur : intraduisibles, mais source inépuisable de traduction.

Alain Cugno
15 mars 2013
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules