Sahara rouge Reportages en zone interdite, de Fukushima aux rescapés de Wagner
Alissa Descotes-Toyosaki Payot, 2026, 240 p., 20 €Que reste-t-il de Fukushima à des milliers de kilomètres du Japon ? En suivant la route de l’uranium jusqu’au Sahara nigérien et malien, Alissa Descotes-Toyosaki éclaire les liens entre exploitation minière, atteintes environnementales et conflits armés.
À quel point le nucléaire, et l’ensemble de sa chaîne de valeur, peuvent-ils changer des vies ? Peut-on isoler nos centrales de la réalité des mines d’uranium ? Peut-on comprendre pleinement une catastrophe sans remonter à la source de la production de l’énergie nucléaire ?
Présente en première ligne à Fukushima au moment de l’accident nucléaire, la grande reporter Alissa Descotes-Toyosaki, franco-japonaise spécialiste de la région saharienne, se lance en 2011 dans un reportage et une aventure humaine d’envergure. Ses recherches la conduisent à s’aventurer en « zone interdite », là où la présence exceptionnelle d’une journaliste occidentale dérange bien plus que les autorités japonaises, nigériennes ou maliennes ne seraient prêtes à l’avouer.
Le récit d’Alissa Descotes-Toyosaki débute par un premier chapitre entièrement consacré à ses voyages au Japon, de l’accident nucléaire à 2022. La journaliste n’est à Tokyo que depuis trois jours quand l’accident se produit. Peu de journalistes sont alors présents sur place et prêts à rester dans un pays où la propagation de la radioactivité est initialement difficile à évaluer. Elle raconte ainsi la panique généralisée, les migrations locales, le manque d’informations.
En mars 2012, l’autrice revient à Fukushima, allant jusqu’à pénétrer, par hasard, dans l’une des zones irradiées interdites en raison de sa dangerosité. Elle raconte ainsi les histoires d’hommes et de femmes abandonnés par l’État japonais, dépassé par l’ampleur de la catastrophe.
En 2021, les jeux olympiques de Tokyo sont, pour elle, l’opportunité de découvrir les villes décontaminées mises en avant par le gouvernement japonais.
Dans les pays producteurs d’uranium, le minerai brut est transformé en une poudre jaune, connue sous le nom de yellow cake.
Futaba, ville mitoyenne de Fukushima, promet en effet l’ouverture au printemps 2022 d’une zone bleue d’habitation décontaminée, soit seulement onze ans après l’accident. À l’ouest de la gare, pourtant, les journalistes peuvent voir les sacs de terre radioactive, dont le prélèvement seul explique la si rapide décontamination de ces quelques dizaines de mètres carrés de vitrine.
Après la campagne japonaise, l’autrice se rend au cœur du Sahara nigérien. Sensibilisée aux conséquences néfastes pour les individus et les écosystèmes de la radioactivité, l’appel d’un ami touareg l’interpelle et la décide à prendre la route. Dans le campement, animaux et habitants sont tombés brusquement malades. La proximité du lieu avec les mines d’uranium d’Arlit, exploitées par Areva depuis les années 1970, se révèle être la cause des souffrances de ses proches.
Dans les pays producteurs d’uranium, le minerai brut est transformé en une poudre jaune, connue sous le nom de yellow cake. Cette transformation génère du gaz radon, radioactif, et dont les radiations peuvent être cancérigènes si certaines mesures de sécurité ne sont pas observées. Or, à deux cents kilomètres au sud-ouest d’Arlit se trouve une deuxième mine d’uranium, à Azelik, exploitée par la China National Nuclear Corporation.
Ces mines, situées à seulement trois kilomètres du lieu de transhumance des troupeaux peuls et touaregs, sont suspectées par les nomades de rejeter des déchets radioactifs qui contaminent les cours d’eau, les hommes et les bêtes. En cause, la route de l’uranium, construite par Areva dans les années 1970 et dont le manque d’entretien entraîne des fuites récurrentes de radioactivité.
Les tirs à la dynamite d’excavation dans les mines causeraient la dispersion de particules radioactives.
Le manque de recyclage de certains outils métalliques utilisés dans les mines, et que l’autrice retrouve sur des marchés aux ferrailles, explique également les problèmes de santé qui sont observés dans la région. Enfin, les tirs à la dynamite d’excavation dans les mines causeraient la dispersion de particules radioactives.
Les données réunies sont donc empiriques et sont fournies par les habitants et un compteur Geiger : le monopole médical d’Areva qui gère les deux hôpitaux d’Arlit empêcherait la consolidation des données concernant les maladies causées par le gaz radon. Cependant, en 2010, les analyses d’un laboratoire indépendant ont révélé un taux d’uranium dans l’eau potable d’Arlit dix fois supérieur aux normes internationales. Si les puits ont fermé, la pollution, elle, n’a pas été freinée.
Face à la maladie et à la disparition de leurs troupeaux, de nombreux Touaregs ont arrêté de travailler dans les mines d’uranium. Leur nouvel Eldorado ? Les gisements d’or découverts à proximité de Tagharaba, au nord d’Agadez, dans le nord du Niger. Chacun peut s’y établir et gagner une partie du minerai trouvé. Le cadre est artisanal, mais veille à ne pas reproduire les désastres écologiques causés ailleurs.
Arrivée à ce point de son récit, Alissa Descotes-Toyosaki s’éloigne progressivement de la question nucléaire qui avait motivé initialement ses voyages. Ceux-ci l’ont en effet intéressée à la cause Touareg, dont les militants souhaitent obtenir l’indépendance d’une région malienne, l’Azawad.
L’ouvrage permet de remonter la piste de l’uranium pour mieux découvrir la culture et le quotidien des populations nigériennes et maliennes.
Proclamée en 2012, cette indépendance est cependant phagocytée par le terrorisme islamiste. Ce dernier provoque des vagues migratoires du Mali vers le Niger où l’autrice rencontre de nombreux survivants touaregs. La présence de l’opération Barkhane de 2013 à 2022 régule les tensions ethniques.
Cependant, le départ de l’armée française et de l’Organisation des Nations unies en 2022 conduit l’autrice à se rendre au Mali en 2023. La reprise en main du pays par le gouvernement malien, appuyée par la milice paramilitaire russe Wagner, se solde par des massacres de populations peules. Loin de mettre un terme au terrorisme islamique, ces massacres l’alimentent car des survivants se tournent vers les groupes terroristes, n’ayant plus de ressource et d’endroit où se rendre.
Loin de prétendre à une exhaustivité scientifique ou à un compte rendu journalistique précis, l’ouvrage permet de remonter la piste de l’uranium pour mieux découvrir la culture et le quotidien des populations nigériennes et maliennes. Une occasion unique d’entendre leurs témoignages à travers la plume sensible et sincère de l’autrice.
24 août 2026