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La zone d’impunité Critique du traitement médiatique des violences sexistes et sexuelles dans le sport

Clothilde Le Coz et Mejdaline Mhiri Hugo Doc, 2026, 248 p., 18,90 €

Si les enquêtes sur les violences de genre dans le sport se multiplient depuis le mouvement #MeToo, les biais patriarcaux dans le traitement médiatique perdurent. Au risque de cultiver la culture du viol et de l’impunité.

Le 30 mai 2023, le journal Midi Libre consacre un article au joueur de rugby Mohamed Haouas, placé en détention provisoire pour violences conjugales. Le titre choisi est révélateur des mécanismes de banalisation des violences de genre à l’œuvre dans les médias : « Portrait de Mohamed Haouas, une personnalité “attachiante” appréciée de tous mais dont l’avenir est aujourd’hui incertain ».

Les preuves irréfutables qui tirent la sonnette d’alarme sur son comportement semblent passer au second plan : les caméras de vidéosurveillance d’un centre commercial montrent Mohamed Haouas asséner une balayette à sa femme avant de la traîner par les cheveux. Pour autant, le rugbyman ne représente un danger ni pour les femmes, ni pour son équipe, il reste une figure essentielle pour la performance sportive de son club, malgré ses déboires judiciaires et « extra-sportifs ».

Les violences de genre, dont les sportifs de haut niveau sont les auteurs, sont minimisées par les journalistes sportifs hommes qui représentent 85 % de la profession. Ce constat a poussé les journalistes Mejdaline Mhiri et Clothilde Le Coz à réaliser une enquête minutieuse sur le traitement dans la presse écrite des violences sexistes et sexuelles dans le sport.

Dans la presse française, la force de leur santé mentale est mise en avant par les managers des agresseurs.

Jamais leurs confrères, auteurs des articles, ne sont mentionnés. Les exemples s’enchaînent dans l’ouvrage : le footballeur Benjamin Mendy, le joueur de tennis Alexander Zverev, le boxeur Jean-Michel Moulun… Pour en citer quelques-uns.

Forte d’une expérience à l’international sur les conditions de production de l’information, Clothilde Le Coz a souhaité s’intéresser dans cet ouvrage à la couverture médiatique à l’étranger de la violence masculine dans le sport et aux différences subsistantes entre les pays. L’affaire de Mendoza est emblématique de cette tendance. Les deux rugbymen français, Hugo Auradou et Oscar Jégou, sont inculpés de viol commis en réunion, en marge d’une tournée du XV de France en Argentine. Dans la presse française, la force de leur santé mentale est mise en avant par les managers des agresseurs.

La couverture médiatique outre-Atlantique est bien différente : les médias argentins soulignent la gravité de la situation, dans un pays connu pour l’effervescence de son mouvement féministe. Ce positionnement médiatique plus juste et sensible à la violence patriarcale reste cependant à nuancer pour Clothilde Le Coz : « en Argentine, on est en droit de se poser la question de savoir si cette affaire n’est pas traitée de cette manière parce que les athlètes sont Français et non pas Argentins ».

Les médias généralistes sont plus sensibilisés à la cause féministe, sauf la presse sportive qui perpétue les stéréotypes sexistes.

Le contexte espagnol est, en ce sens, révélateur du sexisme présent dans les rédactions sportives. L’Espagne est souvent présenté comme un pays à l’avant-garde dans la lutte contre les violences de genre. Les médias généralistes sont plus sensibilisés à la cause féministe, à l’exception de la presse sportive qui perpétue les stéréotypes sexistes : « les Unes des journaux sportifs continuent à dire que les joueuses de foot font du chantage parce qu’elles demandent à être payées au même niveau que les hommes », précise Clothilde Le Coz, avant de rajouter : « le sport est le dernier bastion de la domination patriarcale ».

La parole est donnée à l’agresseur – qui a même droit à un portrait glorifiant –, mais très rarement à la personne survivante de ces violences. Son témoignage est de fait décrédibilisé, contribuant à créer une zone d’impunité légitimée et renforcée par l’emploi de « mots élastiques » pour éviter de nommer les violences sexistes et sexuelles. Un viol peut s’apparenter à « un geste déplacé » et une procédure judiciaire engagée à l’encontre d’un athlète est qualifiée de simple « affaire extra-sportive ».

Le terme « féminicide » est par ailleurs diabolisé et absent de la grande majorité des papiers, l’usage de cette notion étant apparentée à une forme de « militantisme », explique Mejdaline Mhiri. À cela s’ajoute le refus de s’adonner à une analyse systémique des violences sexistes et sexuelles : elles ne relèvent pas d’un fait ponctuel, comme avancé par certains journalistes sportifs, mais s’inscrivent dans un système patriarcal dans lequel les hommes assoient leur pouvoir, au détriment des droits des femmes.

Les femmes sont très souvent soupçonnées de dénoncer quelqu’un de connu pour en tirer des bénéfices économiques.

L’approche intersectionnelle adoptée dans cet ouvrage permet également de rendre compte des différentes formes de discriminations auxquelles sont sujettes les femmes. Pour les plus précaires et/ou racisées, leur parole est davantage questionnée. L’affaire suivante illustre cette tendance : Charlotte Lavish, femme noire et créatrice de contenus érotiques sur la plateforme OnlyFans dénonce sur les réseaux sociaux les violences physiques et sexuelles commises par le footballeur Marcus Thuram à son encontre.

Les articles qui la mentionnent remettent en question les accusations de viol en raison de son « statut de prostituée », explique Mejdaline Mhiri. Cet argument s’inscrit dans la culture du viol, un ensemble de discours qui banalisent et excusent voire encouragent les violences sexuelles.

Le profil de la bonne victime est également élagué par les journalistes : « elle est issue d’un milieu très favorisé et précise qu’elle ne porte pas plainte pour gagner de l’argent », souligne Mejdaline Mhiri – les femmes étant très souvent soupçonnées de dénoncer quelqu’un de connu pour en tirer des bénéfices économiques.

La célébration de la culture viriliste dans le milieu du sport doit être questionnée pour espérer renverser la pyramide patriarcale.

Les chiffres de la Fondation des Femmes sont éclairants à ce sujet : les frais de justice engagés sont estimés à 10 000 € et les victimes perçoivent en moyenne un dédommagement de 11 000 €. Le gain est d’environ 1 000 € : un bénéfice semblable aux profits des entreprises du CAC 40… Sans ajouter la charge psychologique d’une procédure judiciaire, d’une durée de sept ans en cas de viol.

La notion de boys club est enfin mise en avant par les journalistes, empruntée à l’autrice féministe Martine Delvaux. Cette théorie, qui tire son histoire de l’aristocratie anglaise, fait allusion aux hommes, le plus souvent blancs, hétérosexuels, riches et qui interagissent dans un cercle fermé. Pour Mejdaline Mhiri « le boys club existe dans les équipes de sport collectif avec des groupes d’hommes qui passent beaucoup de temps entre eux, disposent de moyens financiers importants et protègent leurs intérêts mutuels ».

Un exemple est révélateur de ce mécanisme de protection masculin. Dani Alves, footballeur brésilien accusé de viol, a retrouvé sa liberté conditionnelle, après avoir passé quatorze mois en prison, à la suite du paiement d’une caution d’un million d’euros, prise en charge par Neymar, footballeur brésilien également accusé de viol… La célébration de la culture viriliste dans le milieu du sport doit être questionnée pour espérer renverser un jour la pyramide patriarcale. 

Sylvie Argibay
17 août 2026
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