Notre système international Une approche politique des relations internationales
Guillaume Devin Le Cavalier Bleu, 2025, 152 p., 19,90 €Guillaume Devin analyse les dynamiques des relations internationales contemporaines, marquées par un affaiblissement du cadre interétatique et une prolifération des acteurs paraétatiques. La grande disparité des capacités des États est également mise à l’épreuve.
Les éditions Le Cavalier Bleu sont connues pour la qualité des synthèses proposées sur différents sujets ; cet essai n’y déroge pas. Guillaume Devin, professeur émérite des universités à Sciences Po Paris, membre associé du Centre de recherches internationales, y analyse les dynamiques des relations internationales contemporaines – la guerre en Ukraine y est intégrée. La clarté et la profondeur de l’analyse systémique proposée sont manifestes, de même que sa dimension située et citoyenne.
Ainsi de l’usage d’un pronom, présent dans le titre même : « nous avons la chance de nous trouver de ce côté : celui qui offre le loisir de décrire et de commenter notre système international ; pas simplement “un objet” comme un autre, mais le système dont nous faisons partie et dont nous sommes aussi partiellement responsables. Il convient de ne pas perdre de vue ce “nous” lorsqu’on s’élance dans des interprétations générales ».
La réflexion est structurée autour de cinq axes : le polycentrisme, l’hétérogénéité, la mondialisation, le multilatéralisme et la complexité. Ils s’entremêlent, dessinant une configuration évolutive et en partie imprévisible du système international. De fait, « la combinaison du nombre, des différences, de la vitesse, de l’enchevêtrement des conflits et des coopérations, défie les pronostics ».
Les États sont non seulement plus nombreux, mais surtout dans des jeux d’alliances, d’influence et de contrôle à géométrie variable.
Le premier axe explore le passage d’un ordre « westphalien1 », basé sur l’équilibre des puissances étatiques européennes, à un système polycentré marqué par la « prolifération » d’États et l’irruption du « social ». Les États sont non seulement plus nombreux, mais surtout dans des jeux d’alliances, d’influence et de contrôle à géométrie variable. Pour le dire vite, « l’alignement n’est plus de saison ». Et l’Inde de prôner un « multi-alignement », ou le Premier ministre canadien Mark Carney d’avancer l’idée d’une « alliance des puissances moyennes ».
Si le cadre interétatique demeure la matrice du système, ce dernier est désormais saturé par une multitude d’acteurs paraétatiques – à l’instar des collectivités territoriales, et non-étatiques – ONG, entreprises multinationales, fondations, mouvements sociaux, autorités religieuses ou encore « entrepreneurs de violence » – qui bousculent l’agenda diplomatique traditionnel. Cette dynamique transforme la scène internationale en une « polyphonie » où les autorités publiques doivent composer avec un « social » au sens large, bourgeonnant, allant au-delà de la catégorie des acteurs organisés.
« La combinaison d’une assez forte hétérogénéité politique et de profondes inégalités économiques constitue un trait original de notre système international depuis 1945. » De fait, l’opposition entre régimes politiques est patente. Reprenant les catégories de Raymond Aron, Guillaume Devin observe que le système international est clivé par des valeurs contradictoires, notamment entre démocraties pluralistes et régimes autoritaires, ce qui tend à accroître la conflictualité.
Cette hétérogénéité se manifeste aussi dans la grande disparité des capacités : le fonctionnement oligopolistique du monde est révélé par l’inégale distribution des ressources militaires, économiques et technologiques, créant des frustrations profondes parmi les acteurs moins dotés.
Le multilatéralisme n’est pas seulement une méthode de dialogue régulier, mais une tentative politique de construire un droit international et un bien commun universel.
Loin d’être un processus linéaire, la mondialisation est décrite comme un processus irrégulier, aux effets ambivalents. Si elle favorise l’interdépendance et une sorte de « resserrement du monde », elle déclenche simultanément des replis et raidissements, ainsi qu’une réévaluation des identités perçues comme menacées.
Ce mouvement ne conduit pas à une gouvernance unifiée du monde : « avec le poids de ses États-nations, la croissance de nouveaux acteurs, la diversité de ses institutions, avec ses disparités, ses inégalités et ses conflits, le système international est plus conforme à l’expérience du monde d’aujourd’hui qu’à celle d’un hypothétique système – mondial ». Un état du monde où la souveraineté des États est contournée par des forces transnationales ainsi que confrontée à des insécurités et des risques globaux.
Le multilatéralisme n’est pas seulement une méthode de dialogue régulier, mais une tentative politique de construire un droit international et un bien commun universel à travers des institutions comme l’Organisation des Nations unies, le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale. Bien que les organisations internationales soient souvent mises à l’épreuve par les grandes puissances, le « filet normatif » qu’elles produisent demeure un point d’ancrage indispensable à la coopération.
Guillaume Devin affirme ainsi : « le multilatéralisme structure notre système international. Le défaire c’est basculer dans un monde encore plus anarchique et encore moins solidaire ». Il en souligne la fragilité comme la résilience… Au moment où ce compte rendu est écrit, on peut se demander si ce multilatéralisme ne va pas s’effondrer. Pour autant, « l’action collective impulsée par le multilatéralisme contribue à la construction d’un “nous” à l’échelle mondiale » ; ce « nous », plus ténu, pourrait peut-être survivre à l’effondrement des grandes institutions présentes.
Cette synthèse magistrale décrit un monde où les dynamiques d’intégration et de différenciation cohabitent.
Enfin, la complexité, inspirée par les travaux d’Edgar Morin, parachève cette analyse en mettant en exergue l’enchevêtrement des niveaux d’action et l’extension de l’incertitude, que celle-ci soit stratégique, économique ou encore cognitive. Dans un monde « glocal » où les échelles locale, nationale et globale sont interdépendantes, l’action collective se heurte à des effets pervers (au sens boudonien de « résultat non intentionnel d’un ensemble complexe d’actions intentionnelles »), tels que ceux régulièrement dénoncés dans le champ de l’aide au développement ou de l’environnement.
Face à cette situation, Devin prône une « pensée relationnelle » (« le système international est un système de relations. On l’oublie souvent, étudier “l’international”, c’est analyser les relations qui le constituent ») et une sorte de « sagesse pratique », notamment fondée sur la délibération collective, la solidarité et la prudence. Selon l’auteur : « la complexité est notre lot. Il n’y a pas de recettes toutes faites pour l’action, mais le point de départ de la résolution des différends ou de la recherche des compromis réside dans une approche prudente et relationnelle. L’injonction peut paraître banale ; généralisée, elle constituerait une révolution diplomatique ».
Cette synthèse magistrale, par sa double solidité scientifique et éthique, décrit donc un monde où les dynamiques d’intégration et de différenciation cohabitent et se confrontent dans une tension permanente et fluctuante. Un système international où chaque acteur – concret : « de politiciens, de diplomates, de combattant(e)s, d’activistes, d’analystes, de citoyen(ne)s » entre autres – a sa marge d’action et sa part de responsabilité.
L’approche systémique développée par Guillaume Devin n’est pas qu’un outil théorique pertinent ; c’est un appel, voire une exhortation, à « une obligation d’humilité et de lucidité qui incombe à tous les acteurs du système ». En ces temps de guerres et de chaos, on peut faire sienne la dernière phrase de l’ouvrage : « penser de manière systémique constitue notre tâche la plus urgente et notre horizon commun ».
1 Issu des traités de Westphalie, en 1648.
16 juillet 2026