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Nos paroles empêchées

Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern L’aube, 2026, 168 p., 17 €.

De nombreuses paroles ne sont pas dites ou pas entendues. En repartant de leurs expériences de handicap et des paroles empêchées de nos sociétés, deux philosophes dialoguent sur la place de la parole et ses conséquences dans nos sociétés.

Deux philosophes, Gabrielle Halpern et Anne-Lyse Chabert, tissent une réflexion sur la parole à partir de la question du handicap. Elles partagent ainsi l’expérience de leur rencontre : expérience d’altérité commune à toute l’humanité. Marquée par une maladie génétique qui la force à demeurer en fauteuil roulant et rend son expression moins compréhensible, Anne-Lyse Chabert est rattachée au CNRS et à l’ENS de Lyon. Gabrielle Halpern, philosophe et éditrice, est considérée en France comme une « intellectuelle influenceuse ».

La diversité des références convoquées est remarquable : de Platon à Elias Canetti en passant par Levinas, Arendt ou Heidegger, elles convoquent également la Bible, de la Genèse aux Évangiles, ou encore la littérature, avec Gary, Dostoïevski et d’autres… En traversant leurs histoires, ainsi que celles de notre société (crise des Gilets jaunes, rapport à l’intelligence artificielle (IA) notamment…), elles nous offrent une fresque de nos relations humaines et de notre rapport à la société.

Si l’autre est celui que je ne peux jamais comprendre ou saisir, mon désir de lui parler et de l’écouter m’invite, avec toute la société, à désirer créer du nouveau pour « cimenter notre vivre ensemble ». Les deux philosophes construisent une réflexion maïeutique en la confrontant à la parole de l’autre. C’est la conversation que constituent ces « échanges de réflexions ».

Dialoguer ne va pas de soi : à la fois décentrement de soi pour celui qui écoute et prise de risque pour celui qui parle, le dialogue implique la reconnaissance d’une incompréhension inévitable, qui nous conduit à désirer se parler davantage pour mieux se rencontrer.

La parole implique la responsabilité de celui qui écoute, le forçant à dépasser ses peurs. 

En s’interrogeant sur les contraintes liées à des situations de handicap, les deux philosophes développent la notion de « paroles empêchées » : paroles qui ne peuvent que difficilement être dites, comme dans le cas d’un handicap physique rendant la voix difficilement audible. Mise en relation entre deux êtres humains, la parole implique la responsabilité de celui qui écoute, le forçant à dépasser ses peurs, celle de l’autre différent de soi dans le cas du handicap et celle vis-à-vis de soi-même avec la peur de ne pas être à la hauteur de ce que l’autre dit. Suis-je responsable de la parole de l’autre et de sa réception ou est-ce à l’autre de parler ?

En décrivant ses premières impressions lors de sa rencontre avec Anne-Lyse Chabert et en confessant son bégaiement, Gabrielle Halpern montre comment un handicap peut devenir une occasion de se dépasser, autrement dit une faille qui crée de la liberté. Dès lors, un renversement s’opère : le handicap devient une réalité positive. 

En le mettant en perspective avec la tradition biblique et juive, où Dieu choisit des hommes ayant un handicap, il est possible de considérer que le handicap pourrait être un don qui fait reconnaître l’importance de la parole. Est ainsi décrite une manière de vivre où la relation est première : « l’essentiel n’est pas in fine de se comprendre mais de tout faire pour se comprendre ».

Si c’est la société qui permet à l’humain de devenir un citoyen ou une citoyenne politique, comme le rappelle Gabrielle Halpern, la crise des Gilets jaunes dénonce une société que l’on peut considérer comme partiellement handicapée, parce que malade du lien social et incapable d’entendre les revendications. Cette maladie viendrait alors davantage, pour Anne-Lyse Chabert, du besoin de « pouvoir parler » plus que de « parler » ou d’être compris. Elle signifie ainsi la nécessité « d’offrir un espace public qui ouvre la possibilité de la parole […] et du politique ».

Se dire expose nos fragilités et peut parfois embarrasser nos interlocuteurs : faire silence peut alors sauver la relation. 

Une confiance de fond se devine également dans ce dialogue entre les deux philosophes : la parole a une vie propre et ne peut « jamais [être] véritablement tuée ». Au contraire de la violence ou de la mort physique ou symbolique, la parole peut jaillir, forçant son auteur à se dépasser. « Enchevêtrées » ou ambivalentes, nos paroles portent même en elles la vie et la mort, comme le souligne la prière juive du Kaddish. Or parler n’engage pas que l’auteur de la parole, mais aussi son interlocuteur. Mal intentionné, celui-ci peut lui nuire comme Dalila avec Samson.

De façon générale, se dire expose nos fragilités et peut parfois embarrasser nos interlocuteurs : faire silence peut alors sauver la relation, là où parler conduirait à la rompre. Dès lors, constater l’inévitable incompréhension entre les êtres humains et accepter notre vulnérabilité permet de reconnaître que la pensée de l’autre m’échappe et qu’un dialogue est nécessaire pour dévoiler ces paroles « enfouies » chez l’autre et chez moi.

Dans une société où nous donnons toujours plus de pouvoir à l’IA, au détriment de nos relations sociales, la relation soignants-soignés indique un autre type de rapport à l’autre où celui-ci est premier. Contre la « juxtaposition de monologues », la valeur de « fraternité » articule « parole et écoute entre les citoyens », les conduisant à s’interroger à partir du discours de l’autre. Vis-à-vis des machines dont je dépends, garder le silence peut « me sauver » et « l’empêcher de me dominer », dans la mesure où tout silence échappe aux mots et exige toujours d’être interprété. Ainsi, « nos silences […] sont peut-être même la culmination existentielle de cette parole » et de « nos pensées ».

Si ce dialogue entre les deux philosophes ouvre une pluralité d’interprétations et de champs dans lesquels la pensée peut se déployer à partir de la parole et du handicap, les divergences obscurcissent par moments les fils conducteurs de leur réflexion. On aurait aussi apprécié une réflexion portant non seulement sur le handicap de la parole, mais aussi sur des handicaps comme la trisomie ou l’autisme, où la communication prend d’autres formes que la parole, celle-ci n’étant pas toujours accessible ; la qualité du silence ou les regards qui parlent plus que les mots.

Timothée Pigé
27 juillet 2026
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