Écologie Les dix commandements verts
Joshtrom Isaac Kureethadam Cerf, 2025, 272 p., 22 €En proposant une lecture religieuse et morale de la crise environnementale, Kureethadam invite à repenser notre rapport à la Terre comme « maison commune », mais se heurte aux limites d’une approche peu outillée face aux enjeux scientifiques et politiques.
À la mort du pape François, en avril 2025, Le Monde lui consacre un article titré « François, pape “écolo” et ardent défenseur de la “maison commune” », rappelant que « c’est un grand défenseur de l’écologie qui meurt. [Il] a pavé son pontificat d’appels à l’urgente sauvegarde de la planète ». C’est cette ardeur et cette défense que poursuit ce livre, d’abord paru en anglais en 2019, dont la conclusion s’intitule « le zèle pour ta maison m’enflammera ».
L’ouvrage constitue un commentaire érudit et accessible de l’encyclique sans doute la plus importante et la plus commentée du XXIe siècle, Laudato Si’. De nombreuses citations en sont données, ainsi que des passages de l’exhortation apostolique Laudate Deum et des citations de travaux de conférences épiscopales. L’auteur, le prêtre Joshtrom Isaac Kureethadam, est fin connaisseur du sujet, comme de l’institution vaticane. Il est notamment directeur de l’Institut des sciences sociales et politiques de l’université pontificale salésienne de Rome.
Ces « commandements verts », syntagme qui ne se trouve ni dans Laudato Si’ ni dans Laudate Deum, suivent l’ordonnancement de l’encyclique fondatrice. Ils sont organisés selon le triptyque de l’action sociale catholique, « voir, juger, agir ».
Ces commandements ne sont pas seulement organisés, ils se font écho et se répondent tout au long du livre, en cohérence avec l’approche holistique proposée. Ainsi la « vertu écologique » qu’est la justice, exposée dans le dixième commandement, renvoie-t-elle aux notions d’éco-justice et de dette écologique abordées dans le deuxième commandement.
Joshtrom Isaac Kureethadam repart du constat et de l’exigence posés par Laudato Si’ : la Terre n’est pas extérieure à nous ; elle participe de notre vie même. La métaphore de la « maison commune » traduit la dimension profondément existentielle et relationnelle de notre vie terrienne et terrestre, ainsi que la communauté de destin « de l’humanité et du reste de la communauté biotique ». L’environnement est par ailleurs social et sociétal : écologie et société sont inextricablement liées. D’où la nécessité d’« écouter le cri des pauvres » et de « développer une écologie intégrale ».
La crise écologique ouvre à une compréhension renouvelée de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Discerner cette crise écologique nécessite aussi, aux yeux de l’auteur, une triple démarche, déclinée en autant de commandements verts : « redécouvrir une vision théologique du monde naturel » ; « reconnaître que l’abus de la création est un péché écologique » ainsi que « discerner les racines humaines de la crise ». La vision du monde affirmée est sacramentelle : Dieu est présent en toutes choses. La figure « modèle » de l’écologie intégrale donnée est celle d’un saint catholique du début du XIIIe siècle : François d’Assise.
Ce livre, pour ouvert qu’il soit à d’autres religions et spiritualités, est résolument ancré dans le catholicisme. La crise écologique ouvre d’ailleurs à une compréhension renouvelée de l’Ancien et du Nouveau Testament. On n’assiste pas ici au brouillage des frontières entre écologie, spiritualité et religion, que le sociologue Christophe Monnot a pu mettre au jour en étudiant l’éco-spiritualité promue par certains fervents défenseurs de l’environnement.
Face à la dévastation de la Terre, les pistes d’action sont nombreuses. Elles passent notamment par des apprentissages et une éducation renouvelés. Démarches que l’on peut rapprocher d’autres : laïques, d’écologie populaire. Elles nécessitent de désapprendre, de « bifurquer » et de passer outre passivité et résistances, dont l’auteur est conscient. Elles sont essentielles tant « notre aliénation de la nature est un élément clé de la destruction de l’environnement ».
Au-delà, il s’agit de cultiver des « vertus écologiques » – Joshtrom Isaac Kureethadam en dénombre sept. Elles résonnent fortement avec ce qui interroge les sociétés contemporaines, en dehors même de toute acception religieuse.
La réponse aux bouleversements climatiques implique des réorganisations socio-économiques.
Qu’il s’agisse du travail, qui n’en finit pas de questionner et d’être questionné, ou de la sobriété, dont l’entrée dans le sixième rapport du GIEC constitue une avancée, comme a pu le souligner Yamina Saheb. En effet, pour la première fois, le GIEC reconnaît formellement que la réponse aux bouleversements climatiques implique des réorganisations socio-économiques volontaires et volontaristes.
La limite intrinsèque de ce livre est son centrage catholique. Certains propos, trop succincts, peuvent questionner. Par exemple, que signifie au juste « respecter l’ordre naturel des choses » ? D’autres se révèlent caricaturaux : est-il bien vrai que « les programmes éducatifs actuels renforcent la vision du monde moderne selon laquelle les humains sont totalement séparés du monde naturel » ?
Surtout, la critique massive de la modernité risque de passer la science par pertes et profits. Et ce au moment même où l’administration Trump saccage les sciences climatiques et environnementales. Or, on ne le rappellera jamais assez, comme Sébastien Barot, écologue à l’Institut de recherche pour le développement : l’écologie est d’abord une science.
L’année de la traduction de ce livre en français, le Planetary Boundaries Science Lab alertait que l’acidification des océans avait atteint un seuil critique, portant à sept le nombre de limites planétaires franchies… Comme en miroir, la dégradation est aussi politique.
Alors que la capture corporative de la gouvernance climatique semble en marche, que les États-Unis forent à tout va et démantèlent leurs réglementations environnementales, que l’Union européenne revient sur son Pacte vert, on peut se demander : qu’elle est la portée réelle de ces commandements verts, pour soignés et généreux qu’ils soient ?
Le vibrant appel à la responsabilité de chacun et chacune semble complètement oublié des dirigeantes et dirigeants. L’inquiétude est palpable dans le texte même, citant, entre autres, un passage de Laudate Deum : « huit années se sont écoulées depuis que j’ai publié la Lettre encyclique […] je me rends compte au fil du temps que nos réactions sont insuffisantes alors que le monde qui nous accueille s’effrite et s’approche peut-être d’un point de rupture ». Dès lors, que reste-t-il ? Que peut-il rester ?
La conclusion de Kureethadam est claire sur ce point : la transmission, l’espérance et la prière. C’est d’ailleurs manifeste dans la préface de Benoît Halgand, co-fondateur du mouvement Lutte et Contemplation et investi au Campus de la transition. Reste en suspens « la révolution culturelle, spirituelle et politique requise pour faire face aux défis socioécologiques ».
28 mai 2026