Technopolitique Cyberpunk
Asma Mhalla Édition du Seuil, 2025, 208 p., 19 €Dans Cyberpunk, Asma Mhalla analyse l’alliance inédite entre États et géants du numérique, qu’elle nomme « Diléviathan ». Une mutation politique où le contrôle ne passe plus seulement par la contrainte, mais par l’architecture même des flux informationnels.
« La dystopie cyberpunk est bien en marche, mais nous ne savons toujours pas vers quoi, ni quand… » Le cyberpunk, néologisme littéraire des années 1980, fusionnant les termes « cybernétique » et « punk », joue ici comme métaphore vive. Il soutient une réflexion ambitieuse sur « les nouvelles logiques d’adhésion et de contrôle propres aux structures démocratiques ». Après Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats, la politiste Asma Mhalla poursuit – au prisme états-unien – la mise à jour de nouvelles formes de pouvoir au XXIe siècle.
La thèse centrale est double. D’abord, une forme nouvelle et mutante du pouvoir, appelé le « Diléviathan », un Léviathan à deux têtes représentant « BigState », un État empire, et « BigTech », les méga-corporations technologiques (Gafam1, Palantir2, X, etc.). Dans cette configuration, les grands États – Chine et États-Unis – tirent leur puissance de leurs géants technologiques ; lesquels, en contrepartie, s’appuient sur leur État pour s’accroître. De fait, comme Asma Mhalla le résumait dans la série de podcasts CyberPouvoirs en juillet 2023 sur Radio France : « celui qui détient la technologie en contrôle l’intention politique ».
Le fascisme post-moderne est nativement technologique.
Ensuite, la nature même du pouvoir évolue. Vu des États-Unis, il semble tendre vers une sorte inédite de fascisme, hybridation entre ce qui pourrait rappeler les années 1930 et les technologies de masse d’aujourd’hui. Favorisé par les crises, « le fascisme post-moderne est nativement technologique », au sens où les technologies structurent et orientent les informations et l’attention de chacun et de tous.
De plus, ce pouvoir étend sa zone d’influence : il touche à l’intime, aux consciences et à la perception du monde ; il se fait cognitif. L’État tend à se renforcer comme instrument de contrôle, mais à se défaire comme instrument de régulation. C’est ce qui nous invite à considérer Asma Mhalla.
Au-delà de la bromance3 surmédiatisée entre Donald Trump et Elon Musk, la création du département de l’Efficacité gouvernementale, ou DOGE, répond à une logique implacable : sous l’apparence d’un État réduit, c’est bien un État autoritaire, semi-privatisé et technologique qui se dessine. Le constat de Mhalla rejoint ici celui des journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet qui ont récemment publié Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir.
Dans ce « néo-fascisme » en devenir, les puissants organisent un show permanent, fait d’esclandres, d’outrances et de déclarations constantes, de bruit ininterrompu. Aux yeux de l’autrice, il a trait au simulacre, au sens de Jean Baudrillard4 : c’est-à-dire qu’il produit un hyperréel, « un réel sans origine ni réalité ». Ce « fascisme-simulacre » a partie liée à la « fluxcratie ». Cette dernière est définie par l’autrice comme « un gouvernement par la vitesse et le flux ». Le contrôle des flux informationnels y devient « source de pouvoir politique et économique » et la vérité, « un flux comme un autre ».
Le XXIe siècle ne vous gouvernera pas, il vous programmera.
« Une guerre contre le réel » peut dès lors y être menée, qui pourrait mener à terme à un régime bien plus dur et fermé. Le programme des puissants pourrait alors se résumer à l’équation suivante : « privatisation du futur x technologie totale x économie de la haine distribuée par les algorithmes ». Ces considérations peuvent être rapprochées de celles du sociologue Gérald Bronner qui, dans son récent essai À l’assaut du réel, décrit une société de post-réalité.
Asma Mhalla élabore sa thèse depuis le futur. Il s’agit pour elle de prendre au sérieux William Gibson, l’un des grands auteurs du cyberpunk, qui a pu dire dans les années 1990 : « le futur est déjà là ». Par ailleurs, écrit la politiste, « ce nouveau totalitarisme que je pressens ne se laisse pas approcher par le passé ». Il y a de solides raisons à cela. Par exemple, les infrastructures techniques et informationnelles actuelles diffèrent radicalement de celles d’autrefois.
Le changement d’échelle de l’Internet et des réseaux embarque un changement de nature du phénomène politique. Plus précisément, celui-ci est pris dans un mouvement rétrofuturiste, que traduit par exemple le « again » du slogan « Make America great again », mêlant, dans le discours de Donald Trump, rêve de grandeur passée et conquête de Mars.
Cette temporalité particulière, entre passé et futur, peut faire penser à l’hypothèse techno-féodale de Cédric Durand dans Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique. Au-delà du chapitre qui lui est consacré (« rétrofuturisme »), elle se manifeste dans la trame narrative même de l’ouvrage.
Ainsi le chapitre « totalitarisme cognitif » propose-t-il un saut dans un futur – confisqué – où l’autorité ne reposerait plus sur une incarnation politique à proprement parler (le souverain), mais sur un environnement hypertechnique où l’obéissance serait programmée par défaut. C’est ce qu’énoncent les deux premières lignes qui ouvrent le livre : « le XXIe siècle ne vous gouvernera pas, il vous programmera ».
Cet ouvrage hybride est un manuel de combat, un appel à la résistance et à la liberté.
L’une des originalités de ce livre tient à sa forme ainsi qu’à son style incisif. L’autrice assume un ouvrage non-académique et plus personnel. Les deux premières pages, sorte de prose poétique prophétique, intitulées « le paramètre totalitaire », nous plongent directement dans le propos. Les chapitres, ramassés, s’enchaînent ensuite.
De nos « cerveaux en laisse », victimes à demi consentantes de la guerre cognitive en cours, à la « monarchie des cinglés » (un emprunt à Hannah Arendt), que constituent Donald Trump, Elon Musk, Peter Thiel et consorts, Asma Mhalla nous mène dans son univers cyberpunk où ce sont les hypertechnologies qui nous fabriquent et où la « came cognitive » est « en libre accès ».
L’autrice a incontestablement le sens de la formule ! Elle procède parfois par exagérations et raccourcis. Par exemple : « l’engagement fasciste hyperréel, addictif et gratifiant permet alors de recruter en quantité les jeunes publics nourris à l’excitation du joystick. » Sa virtuosité fait aussi sa faiblesse démonstrative.
« Le totalitarisme technologique s’installe comme la nouvelle norme. » Mais, pour crépusculaire qu’il soit, ce livre est humaniste et combatif. À un niveau géopolitique (ou « technogéopolitique »), l’Europe – « orpheline » d’un vrai projet et d’une vraie incarnation aujourd’hui – pourrait faire contrepoids et contrepouvoir. Au niveau individuel, davantage évoqué, existent de sûrs remèdes.
Cet ouvrage hybride est aussi un manuel de combat et de « survie cognitive », un appel à la résistance et à la liberté, passant d’abord par le langage et la lecture5, mais aussi par le corps, si important dans l’univers cyberpunk. Elle passe, enfin, par la culture au sens large. Bref : tout ce qui permet de s’ancrer résolument dans le réel, de ralentir et de penser. Les treize « exercices pour l’esprit libre » proposés seront-ils suffisants ? L’autrice se garde bien de conclure.
1 Gafam : acronyme de Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft.
2 Entreprise éditant des logiciels, spécialisée dans l'analyse et la science des données.
3 Mot-valise anglo-saxon fusionnant « brother » et « romance », exprimant une romance entre frères.
4 Philosophe et sociologue français (1929-2007).
5 Voir Barbara Cassin, La guerre des mots. Trump, Poutine et l’Europe, Flammarion, 2025 ; Yann Diener, LQI. Notre Langue Quotidienne Informatisée, Belles Lettres, 2022.
21 mai 2026