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Iran Un orage de mots

Chahla Chafiq Rue de l’Échiquier, 2025, 96 p., 11,90 €

Slogans, tags, symboles : la contestation iranienne parle en poésie. À partir d’archives linguistiques et visuelles, Chahla Chafiq montre comment le mouvement « Femme, vie, liberté » a forgé un lexique commun, révélateur d’un Iran pluriel en proie aux répressions du régime.

Un orage de mots : formidable horizon d’attente de ce court essai sur la révolution iranienne de 2022, le titre résume à lui seul la singularité et la modernité de ce mouvement. En effet, l’autrice, Chahla Chafiq, met en lumière dans son ouvrage la place occupée par l’expression poétique de la jeunesse dans la diffusion et la prise d’ampleur du mouvement.

Les nombreux témoignages révoltés d’Iraniens et Iraniennes, souvent en proie à l’émotion et à la colère suite à la mort injuste de Mahsa Jina Amini en septembre 2022, se sont ainsi abattus sur les réseaux sociaux et dans les rues, sous la forme de tags, dans toutes les villes d’Iran.

Ainsi, la révolution « Femme, vie, liberté » apparaît non pas comme une révolution par les femmes et pour les femmes iraniennes, mais comme un mouvement intergénérationnel mixte dont la diversité des modes d’expression reflète la diversité culturelle de ses acteurs.

Cet ouvrage, préfacé par Farzaneh Milani et postfacé par Sylvie Le Bon de Beauvoir, a bénéficié des retours et du regard critique d’autres spécialistes, parmi lesquels Zohreb Habib Mohammadi ou Amirpasha Tavakoli, dont les différents domaines d’expertise apportent une profondeur et une sincérité à l’étude menée par l’autrice. Dans le prélude de l’ouvrage et la chronologie de fin, l’autrice rappelle les grands jalons de l’histoire iranienne récente avec notamment le renversement du Shah et les débuts de la République islamique d’Iran, en 1979.

La révolution de 2022 s’oppose en particulier à deux mesures répressives du pouvoir islamique : le port du voile, mis en avant par une propagande qui en fait un élément d’émancipation dans le cadre d’un antinomique « féminisme islamique », et la réhabilitation de la loi du talion, selon laquelle une femme vaut - en tout - la moitié d’un homme.

La révolution « Femme, vie, liberté » met en lumière la diversité d’un Iran multi-culturel, multi-ethnique et multi-cultuel.

Le 13 septembre 2022, une jeune femme kurde iranienne, Mahsa Jina Amini, en visite à Téhéran avec son frère, est arrêtée pour mauvais port du voile. Ce qui devait n’être qu’un simple rappel à l’ordre bascule dans le drame, la jeune femme tombant dans le coma en détention avant de décéder à l’hôpital. La nouvelle se diffuse et des contestations, sévèrement réprimées, ont progressivement lieu dans l’ensemble des 31 régions d’Iran. 

Le mouvement prend l’ampleur d’une révolution, menant à la disparition de centaines de manifestants, à des milliers d’arrestations et à une enquête du Conseil des droits de l’homme de l'Organisation des Nations unies. Surtout, cette révolution met en lumière la diversité d’un Iran multi-culturel, multi-ethnique et multi-cultuel, pourtant souvent perçu à l’international comme un bloc cohérent et uni se résumant à la région de Téhéran.

Qui dit mots et slogans, dit lexique. Chahla Chafiq a étudié de multiples messages et poèmes publiés en ligne ou inscrits sur les murs de différentes villes iraniennes pour en présenter une sélection au lecteur, montrant ainsi l’importance du choix des mots et de la poésie dans le développement de la pensée révolutionnaire actuelle dans le pays.

Le fameux slogan « Femme, Vie, Liberté » (« Zan, Zendeghi, Azadi » en farsi ; en kurde : « Jin, Jîyan, Azadî ») est le point de départ de cette réflexion linguistique. Ces mots s’inscrivent dans le contexte révolutionnaire du Parti des travailleurs du Kurdistan où ils ont été pour la première fois employés dans la région kurde s’étendant entre la Turquie et l’Iran.

Lourd de sens, ce slogan rappelle l’origine kurde de Mahsa, mais également les enjeux liés à la place des femmes en Iran, à leurs droits et à leur aspiration à la liberté.

L’Iran est le deuxième pays emprisonnant le plus d’écrivains au monde.

« Nous sommes toutes et tous Mahsa », « Mahsa est la fille de l’Iran » et « Du Kurdistan à Téhéran, mon âme est vouée à l’Iran » sont ainsi trois déclinaisons du même slogan, montrant l’unité de la population iranienne face au destin de Mahsa, mais également l’émergence d’une nouvelle conscience nationale iranienne. Les poèmes collectés par l’autrice, et traduits avec le concours de Reza Nassehi, s’inscrivent dans le même développement d’un lexique lyrique de la révolution, les différentes productions se répondant les unes aux autres et faisant ainsi front commun dans le deuxième pays emprisonnant le plus d’écrivains au monde.

Enfin, le langage poétique de la révolution est également visuel, les acteurs du mouvement convoquant des symboles universels, l’arc-en-ciel appelant à l’unité de la nation et à la paix, le lion accompagné du Soleil militant pour un retour au symbole national iranien vieux de quatre siècles avant la révolution islamique. L’image du phénix exprime efficacement le souhait d’un renouveau complet du pays, de l’entrée dans un nouveau cycle politique. 

Ces mots et ces images sont importants dans le cadre de la révolution iranienne de 2022 car ils sont des vecteurs d’empowerment. Les slogans, poèmes et symboles précédemment évoqués appellent de leurs vœux l’émergence d’un nouvel ordre politique iranien. Comme l’analyse Farzaneh Milani, « il s’agit […] d’une guerre existentielle entre deux modes de vie, deux visions différentes du monde, deux définitions différentes de la masculinité et de la féminité, deux formes différentes de systèmes familiaux et de modes de gouvernance ».

Les Iraniens, partout dans le pays, appellent au respect de leur diversité culturelle et en cela changent les représentations collectives. Ils représentent dès lors une menace aux yeux du gouvernement.

Cet « orage de mots » voyage au-delà des frontières du pays, mobilisant une diaspora iranienne cosmopolite et ouverte à une vision politique dépolarisée. Le meilleur exemple de ce pouvoir du discours est ainsi livré par un jeune iranien sur les réseaux sociaux : « Mahsa, tu es notre meilleure professeure de géographie. Tu nous as rappelé les noms de toutes les villes d’Iran ».

Des photographies en noir et blanc des manifestations, des tags sur les murs et des cartes révélatrices de la diversité géographique et culturelle du pays illustrent avec pertinence l’ouvrage. Au vu des événements actuels en Iran, de la très forte répression du régime et du black-out informatique, ce livre appelle malheureusement une suite… En espérant un dénouement heureux et porteur d’espoir.

Irène Rodriguez
25 mai 2026
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