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La Revue Projet, c'est...

Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.

Explosive modernité 

Eva Illouz Gallimard, 2025, 440 p., 24 €

Eva Illouz analyse les émotions non comme des états psychiques, mais comme des structures sociales agissantes. Un essai dense qui éclaire le malaise contemporain, entre bouleversement des espérances collectives et politisation accrue des affects.

Espérance, « sublime et cruelle » ; résignation ; déception aux « lèvres blêmes » ; mutique envie, ressentiment ; colère énigmatique ; dégoût ; peur, si politique ; nostalgie ; honte et fierté, sous le regard des autres ; jalousie, « potence » de nous-mêmes ; amour, transgressif, complexe… Au prisme de ces douze émotions, Eva Illouz analyse, dans un essai magistral, les démocraties occidentales et le capitalisme.

Cette sociologue de renommée mondiale, après des ouvrages tels que Pourquoi l’amour fait mal : l’expérience amoureuse dans la modernité, Les émotions contre la démocratie ou encore Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, se confronte à la question suivante : « De quelles manières la modernité […] s’est-elle donc inscrite dans notre vie émotionnelle ? ».

La préface et la longue introduction explicitent l’ensemble de la démarche sociologique adoptée, soigneusement distincte d’autres approches, psychologiques ou philosophiques notamment. Un siècle après Malaise dans la civilisation de Freud, Eva Illouz appréhende le malaise contemporain – sans déclinisme aucun – non au travers des pulsions, mais au travers des émotions.

Ces dernières sont considérées comme des « structures sociales en actes ». Si elles nous singularisent, elles nous définissent « surtout en tant que membres de groupes et de cultures qui exercent un ensemble de contraintes invisibles sur la vie intérieure ». Elles rejouent en nous « des dimensions décisives de la société, souvent à notre insu » et nous font agir – c’est pourquoi elles ont une dimension économique et politique cruciale et ont partie liée aux institutions. Et c’est bien ce qui intéresse Eva Illouz, qui ne pense pas des émotions positives ou négatives, ni ce qui relèverait de l’erreur ou de la vérité en elles.

Une nouvelle sensibilité associe la peur à la prudence et à la précaution, étendant par là même l’emprise étatique sur les vies.

Dans Le Mépris. Émotion collective, passion politique, le sociologue François Dubet voit dans le mépris un carburant politique inquiétant… De fait, les émotions sont centrales dans le jeu politique contemporain. À commencer par la peur – qui fait l’objet du chapitre le plus long d’Explosive modernité. Celui ou celle qui la contrôle règne sur l’arène politique ; d’une certaine manière, Hobbes et Machiavel qui considéraient que la peur (de mourir) supplantait les autres émotions avaient raison.

L’autrice distingue différents types de peurs et met à jour le type « pastoral », où l’État assume la charge du soin à la population. Cette nouvelle sensibilité associe la peur à la prudence et à la précaution, étendant par là même l’emprise étatique sur les vies, comme la crise du coronavirus l’a manifestée.

L’espérance, dans sa version moderne (c’est-à-dire détachée de son sens chrétien), fait l’objet d’une attention particulière, et pour cause : elle est consubstantielle à la naissance de l’individu. Elle permet de se projeter et d’agir, participe d’« un programme de vie » qu’il incomberait à chacun d’avoir. Au niveau politique, l’espérance est devenue un facteur de mobilisation, au moins à partir des Lumières.

Le projet de l’égalité s’est accompagné d’un projet économique et social fondé sur l’espoir : la méritocratie. Pour autant, cette espérance peut tourner à l’attentisme. Le risque existe d’« une aspiration vide de sens fondée sur une espérance illusoire, un rêve américain qui structure des vies entières en leur faisant miroiter une gloire factice ou un bonheur à venir […] Fondé sur une aspiration et un désir condamnés à rester insatisfaits, il peut s’accompagner d’une sorte d’agentivité fantomatique ».

La modernité suscite aussi des institutions de rêve, des images-souhaits qui peuvent enfermer. Flaubert l’avait très bien compris : « Si Emma est une figure de la modernité, c’est parce que son vide intérieur accueille une multitude de signifiants produits en masse par la culture dans laquelle elle baigne : des signifiants débordant d’émotions et d’attentes qui la conduisent à remplacer l’action par la consommation ».

Les promesses de la modernité, ses espoirs et rêves savamment suscités et entretenus ne tiennent plus.

Nos émotions les plus intimes ne nous appartiennent donc pas entièrement, et il n’y a pas d’émotion exempte d’idéologie : « Être une femme d’une caste inférieure en Inde ne suscite pas les mêmes expériences sociales et émotionnelles selon qu’elle se perçoit à travers l’idéologie des castes ou à travers un discours démocratique et égalitaire : résignation, espoir ou colère deviennent alors l’expression de visions du monde et d’organisations politiques distinctes ». À ce titre, la vie intérieure est aussi un dépotoir. Elle ne se limite pas au travail introspectif et spirituel : on y rencontre aussi nos préjugés et nos dégoûts.

Pourquoi cette modernité est-elle explosive ? Cet essai, dense, en donne plusieurs raisons. L’une des plus importantes est que la méritocratie a fait faillite, la crise économique de 2008-2009 marquant une rupture sur ce plan aux yeux de la sociologue. L’adhésion aux institutions s’est ainsi effondrée. Les promesses de la modernité, ses espoirs et rêves savamment suscités et entretenus ne tiennent plus.

Dans le même temps, la culture du développement personnel et la psychologie positive se sont fortement développées, redoublant le sentiment d’échec des individus. « Dès lors, la déception s’est muée en envie, en colère, en peur, en honte ou en nostalgie. »

Cet essai frappe par son érudition et son style impeccables. L’usage de la littérature constitue aussi l’une de ses forces. De la littérature du XIXe siècle (Flaubert ou Maupassant, mais aussi Heinrich von Kleist) à la littérature contemporaine (Kazuo Ishiguro), celle-ci permet à la sociologue de démontrer l’ambivalence profonde du réel.

Nos émotions les plus intimes ne nous appartiennent pas entièrement ; il n’y a pas d’émotion exempte d’idéologie.

Plus précisément, « de circonscrire les dilemmes et ambiguïtés sociologiques contenus dans une émotion telle qu’elle se manifeste dans la culture ». Car les émotions sont ambivalentes et leur valeur morale indécidable. Par exemple la colère, dont « même L’Iliade montre les limites […] : les Grecs reconnaissaient qu’elle pouvait prendre possession de l’âme et la conduire à sa perte. »

Dans les démocraties contemporaines, la colère n’est pas que l’expression d’une frustration ou d’un désir de justice. Elle peut aussi tourner à vide, voire receler une sorte de jouissance en ce qu’elle exprime une domination.

Peut-être les émotions individuelles n’ont-elles jamais eu autant de puissance sociale. Elles ont, en tout cas, le vent en poupe en sciences humaines et sociales ! En attestent, entre autres, l’entrée « Émotions » de Géographies, un dictionnaire ou le chapitre consacré à l’« emotional turn » du manuel universitaire Sociologie des émotions. Nul doute qu’Explosive modernité constitue un apport durable en la matière.

À rebours d’une lecture psychologisante et individualiste de nos sociétés et de nos existences, cette somme est bien à la hauteur de son ambition, certes paradoxale : « nous aider à détourner notre regard de nous-mêmes et de nos émotions ».

Jean Vettraino
2 avril 2026
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