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Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.

Les métamorphoses

Marie-Hélène Lafage Les Petits matins, 2025, 272 p., 21 €

À mesure que les crises climatiques se multiplient, l’adaptation devient incontournable. Mais, sans transformation structurelle, elle peut renforcer les injustices et retarder l’action. Cet ouvrage propose une lecture politique de l’adaptation.

« Les politiques d’adaptation sont incontournables. Soyons honnêtes, nous n’y avons pas consacré l’attention nécessaire jusqu’à présent. » Ainsi s’exprimait Emmanuel Macron au début de la COP30. Cet essai de Marie-Hélène Lafage – urbaniste, spécialisée dans la transition écologique, autrice de Laudato Si en actes – y consacre justement toute l’attention nécessaire.

Clair et structuré, solidement documenté, Les Métamorphoses répond à ce qu’énonce son sous-titre : un projet qui avance avec méthode sur l’adaptation, sans verser dans les ornières d’un discours du tout-adaptatif aveugle aux rapports de force sous-jacents. Un projet qui réussit aussi à tenir les différentes échelles auxquelles se joue l’adaptation aujourd’hui, des arènes internationales aux territoires, comme le Vercors ou les jardins ouvriers d’Aubervilliers.

De fait, « c’est depuis ces situations concrètes que l’on peut observer l’émergence d’une adaptation des sociétés “par le territoire” : des expériences collectives d’adaptation qui misent sur la coopération et la participation citoyenne pour “changer la société dans un climat qui change” ». L’ouvrage s’ouvre sur le constat d’une reconnaissance politique et médiatique récente (2022-2025) de l’adaptation en France…

Reconnaissance qui reste à risques : risque d’une approche partielle et morcelée du sujet ; risque d’une instrumentalisation pour renoncer aux efforts d’atténuation, voire pour encourager un modèle de croissance capitaliste ; risque d’une amplification de la désinformation climatique à mesure que les événements climatiques extrêmes se multiplient. Enfin, s’il n’est pas évoqué dans l’ouvrage, le « backlash écologique » pourrait fragiliser encore davantage cette reconnaissance.

En France comme ailleurs, l’adaptation n’est pas envisagée comme un problème public global nécessitant une transformation systémique. 

De fait, en France comme ailleurs, l’adaptation n’est pas envisagée comme un problème public global nécessitant une transformation systémique, comme le préconisent pourtant les travaux du GIEC, l’une des grandes références de l’ouvrage.

Plus même, des mal-adaptations se font jour, c’est-à-dire des adaptations court-termistes et limitées, « freinant les changements structurels ». C’est le cas des méga-bassines Deux-Sèvres qui « retardent la transformation des modèles agricoles » tout en exacerbant les tensions sur la ressource en eau.

L’ouvrage rappelle que les effets du changement climatique sont territorialisés. Il met en avant des territoires de « premières lignes » et donc « sentinelles ». Ceux-ci « font office de territoires d’anticipation, aux avant-postes de l’adaptation. » Il s’agit notamment de la montagne, des littoraux, des grandes villes et de l’outre-mer.

La montagne par exemple : confrontée à un réchauffement en moyenne deux fois plus rapide que la moyenne mondiale, elle doit faire face en France à l’obsolescence de son modèle économique. Et la Cour des comptes de pointer dans un rapport de février 2024 que « seules quelques stations pourraient espérer poursuivre une exploitation au-delà de 2050 ».

Par ailleurs, l’autrice coupe net le fantasme d’« eldorados climatiques » comme la Bretagne. L’attractivité croissante de cette région se heurte à la réalité des risques littoraux et d’une ressource en eau limitée, sans même parler des dynamiques foncières profondément inégalitaires engendrées par cet intérêt.

Marie-Hélène Lafage prévient : « L’absence de politique d’adaptation est une bombe sociale à retardement ». D’autant plus que les changements climatiques ne touchent pas les populations de manière égale, mais renforcent des inégalités préexistantes en même temps qu’ils en génèrent de nouvelles. Une adaptation juste (et donc durable) doit reposer sur la solidarité.

Les dépenses de crise engendrées par l’inadaptation se chiffrent en milliards d’euros par an.

Au niveau national, malgré des avancées incontestables, comme le troisième Plan d’adaptation (Pnacc-3) qui prend pour base la trajectoire à +4 °C, l’action de la France est jugée insuffisante. L’été 2022 a servi de « stress test » en montrant les limites des dispositifs de crise (incendies, eau, canicule). Le Haut Conseil pour le climat et la Cour des comptes sont unanimes : « En l’état, la France n’est pas prête à faire face aux évolutions climatiques à venir ».

L’autrice souligne un autre aspect du problème : l’immobilisme coûte cher. Elle cite l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), qui estime que les dépenses de crise engendrées par l’inadaptation se chiffrent déjà en milliards d’euros par an, et que « le coût de l’adaptation doit être vu comme un investissement ».

Dans sa troisième partie, l’essai procède à une distinction utile entre trois grandes postures politiques. « L’acclimatation conservatrice », d’une part : elle repose sur le climato-dénialisme et le rassurisme, comme l’illustre Éric Zemmour qui croit à « l’adaptabilité infinie de l’espèce humaine ». Cette vision minimise le changement, privilégie un solutionnisme technologique sans fin. « L’ajustement néolibéral », d’autre part : la science est prise en compte, mais l’adaptation est principalement utilisée comme une « technologie de consentement » (Thierry Ribault).

L’adaptation joue essentiellement comme opportunité d’innovation technique, sans engager de transformations structurelles. « L’adaptation écologique et solidaire », enfin, posture prônée par l’autrice. Elle vise à dépasser la dichotomie atténuation-adaptation pour engager de véritables « métamorphoses » : c’est la voie pleinement démocratique, reposant sur l’idée d’une alliance avec le vivant.

L’autrice invite en effet à dépasser une vision anthropocentrée de l’adaptation, car « c’est le monde vivant qui rend la terre habitable pour la vie et pour nous » (Baptiste Morizot). Cette alliance passe par le déploiement de « solutions fondées sur la nature », qui s’appuient sur les écosystèmes : restauration des zones humides, Algobox pour stabiliser les dunes, « ingénierie castor » pour revitaliser les rivières, agroécologie, régénérations spontanées des haies, etc.

 La politisation de l’adaptation aux changements climatiques doit s’approfondir.

L’adaptation aux changements climatiques est aussi une question de méthode (politique). Elle devrait se jouer à travers un « triangle démocratique » permettant le dialogue entre trois « sphères » : scientifique, politique et société civile. L’habitabilité du monde et des territoires, concept clef pour Marie-Hélène Lafage, ne se construira pas sans des manières renouvelées de faire de la politique.

Les initiatives locales, comme la relocalisation du village de Miquelon, les collectifs citoyens dans les Alpes (Oisans Project par exemple) ou les fermes en « hydrologie régénérative » dans la Drôme, tendent à prouver que c’est possible… Pour autant, et c’est peut-être l’une des principales limites du livre, ce triangle démocratique n’est-il pas irénique ? Pierre Charbonnier, après d’autres, montre dans La coalition climat la dureté des rapports de force dans le champ de l’écologie.

Irénisme ou pas, la politisation de l’adaptation aux changements climatiques doit s’approfondir. Les solutions comme les responsabilités en la matière sont plus que jamais collectives. L’autrice souligne à raison que l’ampleur du changement de société à opérer est tel qu’il nécessite la « mise en mouvement de l’ensemble des forces vives » ainsi qu’« une appropriation citoyenne des évolutions du climat et de leurs conséquences systémiques et locales : tout ce que nous pouvons observer sur le terrain plaide en faveur de la création d’espaces démocratiques pour s’informer, débattre et construire l’adaptation ».

Jean Vettraino
30 mars 2026
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