Quelles sont les voies de sortie des trois grandes crises : celles du travail, de l’État-providence et de l’écosystème ? Dominique Méda fouille les analyses les plus pertinentes et dessine les contours d’une société désirable.
Beaucoup d’idées reçues nous empêchent d’opter collectivement pour une transition juste. Il nous manque un cadre de compréhension acceptable par tous. L’autrice décortique les sujets les plus controversés des politiques sociales pour donner la vision d’ensemble de ce que serait une société désirable. Elle insiste sur les questions centrales d’emploi et de travail. Ses exposés, courts et édifiants, sont issus de chroniques sur France Culture et sont lisibles par des non-spécialistes.
État-providence et néolibéralisme
Un des intérêts du livre, peut-être son fil rouge, tient aux rappels historiques concernant les modèles de protection sociale qui font débat aujourd’hui. Nous sommes passés du « consensus de Philadelphie » des années 1940, voulant que l’État ait pour fonction de corriger les défaillances du marché, au « consensus de Washington » des années 1980, stipulant au contraire la libération des forces du marché et la défiance à l’égard de toutes les institutions publiques.
Dominique Méda montre clairement qu’au nom du néolibéralisme, nous assistons depuis cinquante ans à une entreprise idéologique de démolition de l’État-providence, à un travail de sape anti-redistribution, anti-justice sociale et anti-solidarité. Les démagogues jouent sur l’exaspération et la colère qui, au final, nous jettent dans les bras des régimes autoritaires ou totalitaires.
On nous fait croire que les inégalités sont bonnes pour la société, que l’État ne doit pas intervenir autrement qu’au service de l’économie de marché et qu’enfin les politiques sociales doivent être privatisées. Pourquoi donc notre société n’est pas parvenue au plein-emploi ?
La raison essentielle est que les réformes libérales des années 1970 ont organisé volontairement le maintien d’une perpétuelle réserve flottante de main-d’œuvre bon marché, juste assistée a minima quand nécessaire. Contrairement à la doxa du néolibéralisme, il y a une alternative, souligne Dominique Méda.
« Désintensifier » le travail
Le livre s’attache à démontrer que les conditions de travail ne sont pas meilleures en France qu’ailleurs en Europe. Au contraire, notamment pour les femmes ; oui, le stress au travail est une réalité qui se traduit par une forte anxiété avérée et la revendication montante en faveur d’un meilleur équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle ; oui, il faut revaloriser d’urgence les « métiers du lien » tout à fait essentiels pour la cohésion sociale.
La grande bifurcation à prendre selon Dominique Méda est de « désintensifier » le travail. Elle contredit en particulier l’idée que les jeunes seraient plus paresseux que leurs aînés, seraient « matérialistes, non engagés, individualistes et indifférents au sort du monde ».
Elle souligne que les différences intergénérationnelles sont bien moindres que les profondes inégalités qui subsistent à l’intérieur d’une même génération entre les « héritiers » d’une part et les « jeunes sans avenir » d’autre part. Pour elle, si crise du travail il y a, c’est celle d’une désillusion, d’un management inadapté et d’un manque d’intérêt ou de sens au travail.
Rôle des entreprises
L’autrice montre que le but traditionnel de l’entreprise moderne – faire du profit – est de plus en plus insoutenable, puisqu’elle doit davantage prendre en compte l’intérêt des parties prenantes autres que les actionnaires et qu’elle doit en même temps organiser le partage du pouvoir avec les travailleurs. Il faut sortir du « modèle volumique et extractif » et « envisager un nouveau type d’entreprise : l’entreprise régénérative ».
L’intelligence artificielle et la robotique font peur en menaçant de supprimer des millions d’emplois ? Dominique Méda montre que ce n’est pas du tout certain, mais qu’en revanche deux menaces doivent être combattues. D’une part la précarisation croissante des « tâcherons du clic » qui, derrière l’IA, sont de plus en plus nombreux pour produire les mégadonnées nécessaires.
D’autre part le risque de surveillance renforcée et d’atteintes à la vie privée que, dans l’entreprise comme ailleurs, les algorithmes font craindre en devenant des outils de management. Exemples : la planification des VTC et des livraisons, l’organisation des entrepôts Amazon, la gestion des ressources humaines, etc.
L’entreprise du XXIe siècle sera démocratique, soutenable et régulée ; il nous faut reformuler sa vocation et sa gouvernance.
Égalité femmes-hommes
Dominique Méda nous offre aussi un historique édifiant des atermoiements de l’Europe sociale depuis l’origine, tout en soulignant les progrès depuis 2015. Elle milite pour qu’une véritable protection sociale à l’échelle de l’Union européenne soit mise en place grâce à des prélèvements sur toutes les entreprises, plateformes et multinationales comprises. L’égalité femmes-hommes est un autre objectif majeur de la société désirable, sans quoi elle ne sera pas.
Pour elle, le programme engagé par les gouvernements successifs depuis les années 2000 consiste à modifier profondément notre modèle de protection sociale, au motif qu’il serait trop généreux. Elle juge dangereux de sortir du modèle où la protection est fondée sur le travail et où l’intervention des partenaires sociaux est forte, sans un large débat.
Post-croissance
Dominique Méda préfère parler de « post-croissance » plutôt que de « décroissance » parce que ce mot est certes un « mot obus » destiné à frapper les esprits mais de connotation négative. La transition climatique procurera-t-elle un surcroît de croissance et va-t-elle créer des emplois ou non ? Nous n’en savons rien.
Certes il faut raisonner au-delà du seul indicateur PIB et changer nos représentations du monde. Nos modèles sociologiques restent trop anthropocentriques et nous avons besoin d’une « éthique de la terre ».
L’autrice plaide notamment pour que l’on utilise plus fermement les outils de la planification et de la gestion prévisionnelle des emplois puisqu’en tout état de cause les mutations auxquelles il faut se préparer sont considérables.
Des clauses miroirs sont nécessaires pour contraindre le respect de nos normes environnementales et sociales par les producteurs des produits importés en Europe. Elle évoque aussi la sobriété de consommation des métaux et minéraux, la mobilité durable décarbonée et l’artificialisation des sols.
Au total ce livre dresse un panorama captivant par sa solide argumentation et son ampleur. La société désirable de Dominique Méda est cet idéal au service duquel nous sommes invités à « développer nos passions joyeuses » faites de tempérance, de récits convaincants, de coopération, là où la montée du populisme ne ferait que souffler sur les braises des « passions tristes ».
26 mars 2026