Documentaire L’Évangile de la révolution
François-Xavier Drouet L'atelier documentaire France Belgique, 2025, 115 mn.Ce documentaire, fruit de plusieurs années de travail, nous plonge au cœur des luttes et des actions communautaires inspirées par les acteurs de la théologie de la libération au siècle dernier et ce qui la prolonge aujourd’hui.
L’empreinte de la théologie de la libération reste vive en Amérique latine. François-Xavier Drouet a choisi de montrer son rôle majeur à partir des expériences des sans-terres au Brésil, qui déboucheront sur l’ascension de Lula, de la lutte armée au Salvador et en Colombie, de la révolution sandiniste au Nicaragua en 1979, où quatre prêtres devinrent ministres, de l’implication des indigènes au Mexique avec le mouvement Zapatiste, le commandant Marcos et l’autonomie du Chiapas, toujours d’actualité, et d’autres prolongements actuels.
À partir d’images d’archives et de témoignages d’acteurs, nous revivons des actions spectaculaires. Le courage, la qualité et le haut niveau de réflexion des participants sont saisissants. Leur volonté de se placer résolument aux côtés des pauvres nous renvoie aux sources du christianisme et à une relecture de l’Évangile.
Le film montre des scènes d’anthologie : des sans-terres au Brésil qui marchent face aux militaires, Dom Helder Camara souriant qui explique à la caméra ce qu’est « une révolution pacifique », ou encore la fureur du pape Jean-Paul II lors de la messe à Managua.
Le réalisateur insiste sur les inégalités considérables qui sont à la source de ce mouvement, perpétuation des racines de l’esclavage. Il rappelle la violence de la répression et les terribles tortures infligées aux clercs et religieux et religieuses avec plus de 200 morts et plusieurs milliers parmi les laïcs des communautés de base, des chiffres qui dépassent ceux des premiers martyrs chrétiens.
Héros courageux
Roger Ponseele : ce prêtre belge découvre au Salvador la barbarie de la dictature militaire. Longtemps partisan de la non-violence, il rejoint la zone contrôlée par la guérilla en 1980 et vivra dans la clandestinité pendant douze ans, accompagnant la population civile et les insurgés, sans porter les armes.
Oscar Romero : réputé conservateur, il est nommé archevêque de San Salvador en 1977. Les assassinats de plusieurs prêtres et religieux font basculer ce modéré dans le camp des organisations populaires. Ses dénonciations du régime lors de ses homélies radiophoniques sont écoutées dans tout le pays. Il tentera vainement d’alerter Jean-Paul II. Il sera assassiné quelques semaines plus tard, en pleine messe, par les militaires. Symbole de résistance dans toute l’Amérique latine, il devient saint de l’Église en 2022.
Leonardo Boff : dernier « père-fondateur » vivant de la théologie de la libération, cet ex-franciscain brésilien est condamné au silence par le Vatican en 1985 pour avoir critiqué la centralisation du pouvoir dans l’Église. Il quitte la prêtrise en 1992 et oriente sa théologie vers l’écologie. Sa réflexion a profondément influencé l’encyclique Laudato si’ du pape François.
Frei Betto : figure intellectuelle brésilienne, ce frère dominicain, torturé avec plusieurs autres jeunes religieux, passera cinq ans en prison. Il s’engage auprès du mouvement ouvrier à São Paulo. Il y fait la connaissance de Lula, dont il accompagne l’ascension.
Júlio Lancelotti : ce prêtre brésilien de 77 ans acquiert une renommée internationale en 2020, quand, en plein pic de pandémie, il continue les distributions de nourriture aux SDF. Il organise des manifestations de sans-logis ou de toxicomanes, haranguant les politiques et la police. Menacé de mort, il fait l’objet d’une campagne de harcèlement de la part de l’extrême droite.
María Lopez Vigil : théologienne et journaliste, cette ex-religieuse cubaine rejoint le Nicaragua pour participer à la révolution de 1979. Elle a commenté pour la télévision la visite désastreuse de Jean-Paul II à Managua en 1983. Militante des droits des femmes, elle a dirigé la revue Envio jusqu’à sa fermeture en 2021 par le régime de Daniel Ortega, ex-révolutionnaire revenu au pouvoir en 2007 pour instaurer une dictature et qui continue de persécuter ses anciens camarades de la théologie de la libération.
Ernesto Cardenal : à la fois prêtre et poète, il fonde en 1965 une communauté religieuse, où se pressent de grandes figures intellectuelles. Plusieurs de ses membres participeront au soulèvement contre la dictature d’Anastasio Somoza. Il se rapproche du Front sandiniste de libération nationale. Lors de la Révolution de 1979, il devient ministre de la Culture, aux côtés de trois autres prêtres.
Joel Padrón González : prêtre mexicain, il accompagne dans les années 1970 le mouvement de récupération des grands domaines agricoles par les peuples autochtones du Chiapas. Il sera jeté en prison par le gouvernement. Lors du soulèvement zapatiste de 1994, on l’accuse d’être le sous-commandant Marcos. Il continue de défendre les droits des indigènes.
Théologie de la libération
La théologie de la libération s’est développée à partir du concile de Vatican II. Résolument du côté des pauvres, elle dépasse le paradigme de la charité pour rendre ceux-ci acteurs de leur émancipation individuelle et collective. La situation des opprimés devient le « lieu théologique » où Dieu nous appelle à la libération de ceux-ci, en particulier, au sein de « communautés ecclésiales de base ».
Cette théologie participative en action aura un écho et une force de mobilisation considérable. Ses grands penseurs sont le père Gustavo Gutiérrez, auteur du livre Théologie de la libération, perspectives, paru en 1972, ou encore Leonardo Boff et Ruben Alves, du côté protestant. Il existe différentes sensibilités suivant les pays. En Argentine, le pape François était proche de la « théologie du peuple » inspirée par la spiritualité populaire, défendue par le théologien Carlos Scannone.
Bien que lancée en 1968 par la Conférence générale de l’épiscopat d’Amérique latine de Medellin, dont le document final reprend les bases de la théologie de la libération, celle-ci a été par la suite ostracisée à partir des années 1980 par Jean-Paul II et Benoît XVI dans diverses admonestations, souvent cruelles. L’utilisation de l’« analyse marxiste » par nombre de ses membres a été un facteur de diabolisation pour les autorités vaticanes.
Le pape François a amorcé une réhabilitation à partir de 2013. Dom Helder Camara fait l’objet d’une procédure de béatification. Il est temps que l’histoire et les théories de la théologie de la libération soient mieux diffusées et enseignées de façon apaisée. Les encycliques Laudato si' et Fratelli tutti du pape François et l’exhortation apostolique Dilexi te du pape Léon XIV, qui évoquent la priorité de la proximité avec les pauvres, n’en sont pas si loin.
Pour aller + loin
Timothée de Rauglaudre, Les moissonneurs : au cœur de la théologie de la libération, éditions de l’escargot, première partie, 2025.
Il est possible d’organiser des projections débats dans des salles de cinéma avec le réalisateur et des intervenants. Contact : mathieu.defaucal@gmail.com
4 février 2026