Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site

Vertigineux réseaux Enjeux éthiques, cliniques et politiques

Pierre-Antoine Chardel et Virginie Martin (dir.) Éditions EMS, 2025, 125 p., 15 €.

Les réseaux numériques réorganisent nos rapports au public et au privé : ils amplifient la fragmentation sociale et accélérent la désinformation. Mais ils restent aussi des outils de contestation, de partage et d’émancipation, d’où l’urgence d’une éducation civique et numérique pour en maîtriser les effets. 

Ce livre analyse l’impact des réseaux, technologies et autres systèmes numériques sur nos vies en société. Les douze courtes contributions qu’il comporte donnent à voir les « vertigineux » bouleversements sociaux et politiques en cours. C'est une intéressante entrée en matière pour qui veut réfléchir et se faire une opinion sur notre « condition numérique », encore sidérante à bien des égards. Les auteurs souhaitent offrir un « réarmement intellectuel » au lecteur. De fait, ils aident à discerner le rôle réel des réseaux dans la supposée perte de sens commun, leur effet sur le réel, par exemple la manière dont ils articulent relativisme et pluralisme. Faciles à lire, ces articles ont chacun leur couleur. La dimension artistique et poétique n’est pas absente puisque Virginie Martin offre au lecteur des haïkus.

Risques et potentialités

Le numérique peut produire le pire comme le meilleur. Plusieurs textes détaillent les risques que génèrent les réseaux et qu’il faudrait savoir contenir : la propagation de la haine, de la violence et du faux (François Jost), la manipulation de l’opinion publique à grande échelle (Fabrice Epelboin), notamment à partir de l’étude du cas des « twitter files » (Fabrice Epelboin) et des étonnantes pratiques de la modération chez Facebook (Neil Seghier), les biais médiatiques employés par les multinationales, lobbies et autres oligarchies, ainsi que les systèmes fragmentés de communication et d’information qu’ils induisent avec toutes leurs conséquences sociales. Les réseaux sociaux ont une effrayante « capacité à nous emprisonner dans leurs toiles ». Ils ont « puissamment accéléré la fragmentation de nos sociétés et la déstabilisation de nos démocraties ». Ils mettent à l’épreuve le commun, l’universalisme et le débat dans l’espace public.

Mais les potentialités positives des réseaux, si souvent mis en exergue à l’origine de leur développement, existent toujours bel et bien : ils peuvent servir à la liberté, à la contestation populaire et aux dynamiques de résistance malgré la surveillance numérique comme à Hong Kong. Ils entretiennent les dynamiques associatives et l’économie collaborative. Ils permettent aussi la réinvention d’un agir collectif extraterritorial et la diffusion des savoirs ouverts grâce à l’open source et à l’open data (Pierre-Antoine Chardel et Jessica Yi Yan Wong). Surtout, dans l’avant-propos et l’introduction (Pierre-Antoine Chardel et Virginie Martin), cet ensemble de constats est mis en perspective.

Aspects philosophiques

Plusieurs contributions permettent de mieux saisir le rapport entre « la métamorphose numérique » et les transformations que nous vivons sur le plan le plan existentiel, anthropologique et sociologique. Le psychiatre Serge Tisseron montre certaines formes d’angoisse potentiellement exacerbées par internet : les sentiments d’abandon, d’exposition sans protection et de perte de repères devant des contenus contradictoires sans synthèse possible.

Mazarine Pingeot relie la vision du totalitarisme d’Hannah Arendt aux effets des réseaux poussés à leur paroxysme en régime de post-vérité. Peut-être, dit-elle, la forme des relations vécus dans l’espace numérique finirait par substituer « l’individu privé » au « monde commun » puisque sur les réseaux « l’homme privé est devenu tout-puissant », et que la nouvelle norme n’est autre que soi-même.

Les réseaux sociaux offrent un cadre virtuel pour nos failles narcissiques.

Il s’agirait d’une faillite du commun et de la pluralité, et même d’une faillite du langage et du « vrai ». « Le danger de la post-vérité n’est pas le mensonge [...] mais bien l’indifférence à la distinction entre mensonge et vérité. » L’idée du monde commun comme seul lieu d’une véritable existence humaine pourrait se perdre avec la perte de la réalité et du domaine public.

Elsa Godart souligne de son côté que les réseaux sociaux offrent un cadre virtuel pour nos failles narcissiques. Le problème tiendrait à la reconnaissance de soi devenue si difficile dans un monde trop normé où l’on n’arrive ni à dire ni à être entendu. Les réseaux correspondraient parfaitement à cette quête d’identité, ce besoin de reconnaissance et paradoxalement de dissimulation des fragilités. Ils seraient les lieux d’expression de l’hypertrophie du moi et de l’individualisme contemporain.

Points de vue décalés

Deux contributions en apparence un peu décalées par rapport au sujet du livre s’intéressent au monde du travail.

Norbert Alter interroge la « grande démission » des jeunes générations : résulterait-elle de l’incapacité managériale à reconnaître l’engagement spontané des salariés, à comprendre leur culture de l’informel, à favoriser la bienveillance et les liens sociaux ? François Cazals questionne les dogmes traditionnels du management stratégique basés sur la compétition, la planification et la verticalité alors que le nouvel environnement est volatil, complexe, incertain et ambigu. Le déformatage social induit par les réseaux n’est-il pas lié à ces changements du travail ?

De même le texte de Véronique Nguyen évoque la sphère du consumérisme. Elle analyse la « réussite » d’Amazon, typique de l’économie numérique et de l’impuissance publique à la contrôler, génératrice d’un formidable bouleversement des pratiques : création d’un clientélisme de masse servile, despotisme tyrannique de la plateforme, concentration exorbitante.

Éducation au numérique

Le message d’ensemble semble qu’il n’y a rien de particulier à attendre des réseaux sociaux numériques en termes de démocratie, sinon qu’il faut enfin apprendre à s’en servir à bon escient.

Les urgences sont donc l’éducation au numérique et le besoin d’une démocratisation de la culture numérique, pour rendre la présence sur les réseaux moins hasardeuse, moins aliénante et plus contrôlée. Il faut faire du numérique un outil démystifié de réflexion, de relations, de débat et de création. Comme en matière d’intelligence artificielle, la question du rôle des plateformes est cruciale.

Il faut réussir à ne plus subir leurs règles propres pour édicter celles de la puissance publique, il faut retrouver de la concurrence entre elles et de la souveraineté publique contre elles, il faut apprendre à gérer les risques comme on a plus ou moins su le faire avec d’autres techniques ou phénomènes technologiques. Un modèle européen de la métamorphose numérique est-il possible ?

Jacques Debouverie
5 février 2026
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules