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Avoir confiance

Louis Quéré PUF, 2024, 406 p., 25 €.

Ce livre, essentiellement théorique, nous plonge dans une enquête sociologique et philosophique approfondie sur cette production sociale si particulière qu’est la confiance.

Les sociétés contemporaines feraient face à une crise de confiance plus ou moins généralisée… Mais qu’est-ce à dire ? Malgré une apparente familiarité, la notion de confiance a une grande élasticité. Le mot même est équivoque (l’anglais dispose au moins des termes « trust », « confidence » et « reliance » pour l’exprimer), si bien qu’« il faut considérer le terme “confiance” comme un nom collectif ».

Louis Quéré, sociologue, directeur de recherche honoraire au CNRS, réunit ici une quarantaine d’années de réflexions et de débats sur la confiance, reprenant et développant ses articles, contributions et exposés universitaires qu’il articule remarquablement. Il opère un travail de précision et de clarification conceptuelle et sémantique, d’autant plus nécessaires qu’il s’agit d’un sujet souvent mal compris. De fait, la confiance interpersonnelle diffère de la confiance dans les institutions ou de la confiance entre organisations. La confiance en quelqu’un diffère de la confiance en une chose, et ainsi de suite.

La confiance comporte plusieurs dimensions. D’abord, elle « a un site propre : les situations d’engagement ». C’est-à-dire qu’elle est toujours à considérer par rapport à des relations et des agencements particuliers. Ensuite, elle est première et immédiate. Sur ce point, son propos rejoint celui du philosophe Mark Hunyadi dans Au début est la confiance (2020). Enfin, la confiance représente « un saut » au-delà de ce que nous savons ou pouvons savoir de quelqu’un ou d’une institution.

Toute situation a une part d’incertitude inévitable et irréductible. En démocratie, et dans les sociétés complexes, la confiance constitue une délégation d’autorité, de capacité de jugement et de compétences à un tiers, qu’il s’agisse d’un médecin, d’un magistrat ou d’un mécanicien.

La confiance est distinguée de la fiabilité ou encore de la transparence.

Aussi, plutôt que de tenter une vaine définition, l’auteur fait jouer la confiance avec d’autres notions, comme l’engagement, la reconnaissance, la crédibilité, la vérité, etc. Comme toute production et valeur sociale, la confiance est en relation avec d’autres productions, valeurs et émotions sociales.

Après l’avoir différencié de la notion de « reliance » (moins profonde et ne ressortissant pas à une catégorie morale), Louis Quéré en propose des variations, toujours étayées et situées épistémologiquement : « confiance de base », « confiance de premier et de second degré », « confiance raisonnée », « confiance-fides », etc.

Parmi les différenciations opérées, la confiance est distinguée de la fiabilité ou encore de la transparence. Cette dernière a davantage à voir avec le contrôle et ne suffit pas à assurer la confiance ; lui est préféré le principe de publicité kantien qui consiste à exposer au public ses actions, projets et réflexions dans chaque sphère de la vie sociale.

Cette publicité pourrait concrètement être assurée par des « dispositifs de confiance » dans l’espace public (un chapitre entier leur est consacré) : dans l’impossibilité où chacun se trouve d’exercer un contrôle direct et de s’informer précisément sur l’ensemble des institutions, il est possible de confier à des organismes les tâches d’informations et de contrôles de celles-ci.

Une distinction intéressante est faite entre la méfiance, suscitée par la conviction d’une manigance, et la défiance, qui fait droit au doute. 

Il en existe déjà : on peut penser à l’Arcom, dans le domaine de la communication audiovisuelle et numérique. Cependant, Louis Quéré pointe la limite de ce raisonnement : il faut en effet avoir confiance dans ces dispositifs, ce qui risque « de nous entraîner dans une régression à l’infini, ces dispositifs demandant à être contrôlés par des dispositifs supérieurs ». Une « folie de la méfiance » est, de fait, toujours possible…

Une distinction intéressante est d’ailleurs faite entre la méfiance, suscitée par la conviction d’une manigance (une conviction auto-alimentée et donc potentiellement sans fin), et la défiance, qui fait droit au doute (et sait y mettre un terme) – ainsi, de même qu’il y a une confiance raisonnée, on peut parler d’une défiance raisonnée.

S’appuyant sur le livre fondateur du sociologue Niklas Luhmann La Confiance et sur A Question of Trust de la philosophe Onora O’Neill, Louis Quéré met à jour un paradoxe qui n’est qu’apparent : « la confiance ne peut être accrue que grâce à une augmentation parallèle de la défiance ». Notons que cette conception de la défiance est à l’opposé de l’usage courant du terme, comme dans l’essai des économistes Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit (2007).

« La destruction de la confiance est une tragédie pour l’intelligence sociale et pour la démocratie comme mode de vie. » Cette tragédie serait évitable : suivant John Dewey, l'auteur voit dans l’existence d’« un “public” éduqué et organisé […], mû par le doute (et non la suspicion) », le garant ultime de la confiance dans les institutions et donc entre citoyens. Pour autant, cette voie étroite lui semble aujourd’hui pratiquement bouchée.

Jean Vettraino
2 octobre 2025
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