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Le capitalisme de l’apocalypse Ou le rêve d’un monde sans démocratie

Quinn Slobodian Seuil, 2025, 384 p., 25,50 €

Zones franchisées, cités-États, micro-nations : le néo-libéralisme redessine le monde à son image. En retraçant l’essor de ces territoires hors sol, Quinn Slobodian montre comment une idéologie transforme les frontières, la démocratie et les rôles de l’État.

Dans son dernier essai, Quinn Slobodian approfondit sa réflexion sur le néo-libéralisme, son histoire et la manière dont cette école de pensée façonne une partie de notre futur commun. Loin d’affirmer que le capitalisme conduit à l’apocalypse, l’auteur, professeur d’histoire globale à l’université de Boston, analyse les discours néo-libéraux et démontre comment l’un des courants du capitalisme pourrait morceler notre monde.

Capitalisme, démocratie, liberté : ces concepts sont souvent associés dans les représentations collectives depuis la Guerre froide et le plan Marshall. Or, comme l’explique Quinn Slobodian, avec le développement des idéologies néo-libérales et la chute du mur de Berlin, cette association ne coule plus de source. De nombreux pays et think tanks considèrent désormais que la démocratie est un frein au développement du capitalisme et qu’État et entreprise ne devraient plus faire qu’un.

Le développement de ce « capitalisme de l’apocalypse » s’est fait progressivement et à différentes échelles, passant de la ville à la région avant de chercher à concrétiser le rêve de « nations franchisées », ouvertes au libre-marché et gouvernées à la manière d’une entreprise. Derrière ces trois échelles se cache une même utopie néo-libérale. Celle de zones échappant aux règles du territoire dans lesquelles elles s’inscrivent, qu’il soit géographique ou numérique.

L’association capitalisme, démocratie, liberté, ne coule plus de source.

Quinn Slobodian commence à s’intéresser à la question des zones en 2009, lorsque Peter Thiel, fondateur de Paypal, déclare : « Je ne crois plus que la liberté [économique] et la démocratie soient compatibles ». L’entrepreneur appelle alors à la multiplication des États grâce à la création de micro-États.

Entrant de fait en concurrence, les gouvernements n’auraient d’autre choix que de diminuer les impôts sur les sociétés. Or, comme le rappelle Quinn Slobodian, cette réalité est déjà la nôtre puisqu’il y a actuellement 5 400 zones dans le monde qui échappent à la plupart des réglementations et « perforent » les territoires en créant des sortes d’États miniatures.

Le Hong Kong du début des années 1980, encensé par Milton Friedman, a ainsi servi de modèle au concept de zone. La taxation des entreprises y est alors très avantageuse et la position géographique de son port est un atout dans le cadre d’une économie globale. Le cadre juridique unique et favorable aux entreprises, la proximité des élites économiques avec le gouvernement et la valorisation du foncier sont clefs dans ce succès néo-libéral.

L’idéologie libertarienne ne se cantonne pas à l’échelle de la ville, mais concerne des territoires entiers.

Après Hong Kong se développe l’idée d’un retour à la cité-État médiévale, et les zones fleurissent partout dans le monde : zone économique spéciale de Shenzhen, Canary Wharf sur le modèle de la City à Londres, « zones d’opportunité » développées par le premier président promoteur immobilier des États-Unis, Donald Trump, ou encore Singapour. Dans ce dernier cas, bien loin de la « main invisible » d’une liberté économique fantasmée, c’est paradoxalement l’autoritarisme de l’État singapourien qui permet d’expliquer le succès du centre financier « offshore » (« extraterritoriale »).

L’idéologie libertarienne ne se cantonne pas à l’échelle de la ville, mais concerne des territoires entiers, tels que les nouveaux bantoustans1 de l’Afrique du Sud du milieu des années 1980, dans lesquels les seules lois qui s’appliquent sont celles des entreprises. Ces dernières y bénéficient d’une main-d’œuvre peu chère, contrainte (car citoyenne non pas de l’Afrique du Sud, mais de ces « homelands » (« État dans l’État ») bâtis de toutes pièces) et y développent ainsi une forme de colonialisme économique.

Pour les libertariens, la zone n’est pas uniquement un modèle économique, mais sert également d’inspiration politique, conduisant à une réorganisation de la société. Comme ce sont les entreprises qui façonnent la législation des zones, ces dernières apparaissent comme le modèle de l’État idéal.

La prochaine étape dans le morcellement du monde serait la création d’États ad hoc.

Les citoyens deviendraient des clients-actionnaires libres de consommer ou non en rejoignant un pays. L’État-entreprise, constamment mis en concurrence, ne serait plus qu’un prestataire de services privés (milices, écoles, systèmes de santé), dont l’organisation rationalisée ne laisserait pas de place aux errements nécessaires au bon fonctionnement d’une démocratie.

Le Lichtenstein des années 1990 s’approche de ce modèle et le Dubaï d’aujourd’hui, où le pouvoir et la propriété sont aux mains du cheikh2, semble y être parvenu. La prochaine étape dans le morcellement du monde serait alors la création d’États ad hoc, via l’achat de terres dans des pays favorables aux sécessions ou la création de zones numériques dans le métavers via le cloud, sans que les retombées écologiques de cette dernière possibilité ne soient encore pointées du doigt.

Le travail de recherche de Quinn Slobodian nous permet d’aller plus loin que les analyses de surface et de comprendre véritablement les mécanismes à l’œuvre dans la zonification du monde. Si l’auteur montre les limites de ce « capitalisme de l’apocalypse », avec notamment le plébiscite de l’État-nation au moment de l’épidémie de Covid-19 et les retours en arrière de zones qui ne veulent plus l’être, il bâtit cependant son argumentation sur des études de cas sans proposer de contre-modèles à même d’extraire le lecteur de considérations apocalyptiques peu réjouissantes. Espérons donc que cet ouvrage permettra d’ouvrir le dialogue et contribuera à faire émerger des solutions.

1 Selon Larousse, en Afrique du Sud, au temps de l'apartheid, territoire délimité, « foyer national » attribué à un peuple ou à un groupe de peuples noirs (bantous).

2 Titre honorifique désignant l’émir de Dubaï.

Irène Rodriguez
29 septembre 2025
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