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Vers l'écologie de guerre Une histoire environnementale de la paix

Pierre Charbonnier La découverte, 2024, 319 p., 23 €.

Et si la paix mettait en péril le climat ? Pierre Charbonnier montre comment les énergies fossiles ont nourri une « paix de carbone » au cœur des relations internationales. Face à cela, il propose une « écologie de guerre », liant transition énergétique et sécurité géopolitique.

Interrogé le 5 mars 2025 sur France Inter à propos des solutions disponible afin de financer l’effort de guerre, le ministre des Armées cible le plan vélo adopté par le gouvernement français en 2023. Son argument : à l’heure des choix budgétaires, l’État doit se recentrer sur ses missions régaliennes et l’accompagnement public du développement du vélo n’en est pas une.

Or, non seulement d’autres solutions existent pour financer le réarmement à l’échelle européenne – la mobilisation de l’abondante épargne des Français, le recours aux avoirs russes gelés, l’émission d’une dette européenne commune – mais prioriser les dépenses publiques au détriment de la transition écologique c’est, en réalité, se priver d’une arme défensive.

Le philosophe Pierre Charbonnier a forgé à ce titre un puissant concept : l’écologie de guerre. Dans son dernier ouvrage, Vers l’écologie de guerre, Une histoire environnementale de la paix, le chargé de recherches CNRS à Sciences Po explique en quoi la sobriété énergétique peut devenir une arme défensive face à des États qui tirent l’essentiel de leurs recettes de la vente d’énergies fossiles.

Complétant Abondance et liberté publié en 2020, Vers l’écologie de guerre est un essai d’histoire environnementale des idées qui vise à démêler les liens entre guerre, paix et climat. Si le climat est depuis longtemps au centre des relations internationales, la nouveauté est que, d’un ordre international « fossile » d’après-1945, basé sur une « paix de carbone », nous évoluons vers un ordre international basé sur la sobriété énergétique.

Impasse de la paix de carbone

L’hypothèse est renversante : « la seule chose la plus dangereuse que la guerre pour la nature et le climat, c’est la paix : la paix telle qu’elle a été créée et maintenue, surtout après 1945, est en effet le résultat d’une intensification [énergétique] accrue ».

En clair, l’ordre international d’après 1945 est basé « un équilibre des puissances fondées sur le pouvoir pacificateur des énergies fossiles ». Le philosophe évoque ainsi une « paix de carbone », reprenant à compte le terme de « carbon peace » proposé par Thomas Oatley.

Plus précisément, l’exorcisation de la violence au cœur de la civilisation moderne est basée sur le couple paix-prospérité, ou plutôt le couple paix-carbone. La consommation d’énergies fossiles est gage de croissance économique, de prospérité et donc de paix.

Et, dès lors que les énergies fossiles sont au cœur de la paix contemporaine et que la consommation d’énergie fossile est à l’origine de la crise climatique, celle-ci « est une conséquence de la paix, plus que de la guerre elle-même ».

Aussi, comment sortir de cette impasse de la « paix de carbone » ? Comment dépasser l’apparente impossibilité pour un pays de fournir sécurité et développement à sa population sans compromettre l’avenir de l’humanité ?

Écologie de guerre

Le chemin de la réconciliation des enjeux de soutenabilité et de la sécurité passe par l’écologie de guerre. On regrettera au passage de devoir attendre le septième et dernier chapitre de ce touffu livre pour que le stimulant concept d’écologie de guerre ne soit enfin précisé.

Selon l'auteur, l’écologie de guerre est au cœur du paradigme naissant des relations internationales. Dans une rupture avec l’ordre international « fossile » d’après 1945, la guerre n’est plus conduite aux moyens de l’économie, mais grâce à l’écologie.

« Désormais, l’énergie et le climat sont indissociables de la géopolitique, écrit-il. Agir pour le climat, ce n’est plus agir de façon désintéressée pour le bien de l'humanité abstraite, mais c’est s’inscrire dans des rivalités de pouvoir et défendre la sécurité d’une nation ou d’une alliance entre nations. »

« Ride a bike, fight Putin »

Le plan « REPowerEU » adopté en mars 2022 est la parfaite illustration de cette écologie de guerre naissante. Pour mettre fin à la dépendance européenne à l’égard des combustibles fossiles russes, l’Union européenne (UE) compte réaliser des économies d'énergie, diversifier les sources d'approvisionnement et accélérer la transition vers une énergie propre.

Dans un moment historique pour l’UE – dont l’ancêtre, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) fondé en 1951, était basée sur l’interdépendance fossile de ses membres – la sobriété énergétique qu'elle promeut permet ainsi de faire se converger l’impératif sécuritaire de lutte contre le régime russe et l’impératif écologique de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.

En rompant le lien énergétique avec la Russie (dont jusqu’à 30 % dans les recettes du budget fédéral provient des revenus issus du pétrole et du gaz), l’UE sanctionne la Russie et accélère sa décarbonation.

C'est ainsi que, contrairement aux propos de Sébastien Lecornu, des affiches fleurissent sur les réseaux sociaux en Europe depuis 2022 avec ce slogan « Ride a bike, fight Putin » (« Chevaucher son vélo, c’est soutenir l’Ukraine »).

Romain Gerardi
26 septembre 2025
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