La dépolitisation du monde
Marieke Louis et Lucile Maertens Presses de l’université de Montréal, 2024, 64 p., 9 €.Affichant une neutralité de façade, les institutions internationales esquivent le politique tout en façonnant le monde, au nom de l’expertise mais pas de la politique. Deux politistes décortiquent les rouages de cette gouvernance.
N’est-il pas curieux que les organisations internationales, en prise permanente avec les enjeux majeurs de la politique mondiale, affirment constamment « qu’elles ne font pas de la politique » ? L’ouvrage des politistes Marieke Louis et Lucile Maertens répond à cette interrogation en montrant avec précision comment la gouvernance mondiale est aujourd’hui traversée par une tension entre la nature politique de ses actions et les dynamiques de dépolitisation qu’elle met en œuvre.
Selon les auteurs, des organisations comme les Nations unies (ONU) ou l’Organisation internationale du travail (OIT) sont devenues « expertes dans l’art de faire de la politique sans en avoir l’air ». Cette thèse forte est le résultat d’un long travail de recherche sur le fonctionnement des organisations internationales.
Un premier ouvrage publié en 2021, intitulé Why international organizations hate politics, donnait le cadre analytique pour penser la dépolitisation à l’échelle des organisations internationales. Les deux auteurs ouvraient là un champ de recherche particulièrement novateur pour comprendre les processus qui permettent de réduire les frontières de la politique en rejetant des actions et des discours dans un espace identifié comme apolitique.
La dépolitisation du monde est donc le deuxième livre des politistes sur le sujet. Plus court, il doit être lu comme un matériel de déchiffrage pour analyser les actions des organisations internationales. Les auteurs passent rapidement sur l’arrière-plan théorique de la réflexion, mais fournissent toutes les clefs pour comprendre le fonctionnement et l’esprit de cette dépolitisation.
Une « routinisation » des pratiques mécanise la prise de décision et dilate l’urgence dans le temps long.
Après une introduction au problème et une définition de l’approche des auteurs en matière de (dé)politisation, l’essai se divise en deux parties centrales, « comment » et « pourquoi ». Il en résulte une distinction analytique entre les « pratiques », c’est-à-dire les mécanismes et les « logiques », les raisons qui mettent les fonctionnaires et les institutions sur la voie de la dépolitisation. La distinction convainc par sa clarté.
Dans la première partie, les auteurs identifient trois pratiques communes. La première relève de la technicisation et de l’expertise. Les acteurs ne mobilisent pas des arguments politiques pour justifier une décision, ils évoquent le fait qu’elle s’impose au nom d’une expertise spécifique. La quantification et le chiffrage vont de pair avec cette dépolitisation des processus de production des connaissances.
Les auteurs identifient ensuite la revendication de neutralité comme une pratique par la forme. Les décisions sont revendiquées au titre de « conseil » ou « d’information ». Ce sont là des stratégies discursives qui mettent l’objet de la décision à distance du décideur et oblitèrent la dimension politique d’une action.
S’ajoute enfin une pratique de la temporalité, une « routinisation » qui mécanise la prise de décision et dilate l’urgence dans le temps long. « Cette manière de dépolitiser engendre une perte de “momentum politique”, ce moment propice à l’adoption et à la mise en œuvre de réformes significatives ». L’addition d’enjeux et de procédures élargit constamment l’ordre du jour et éloigne toute décision du problème initial, diluant la fenêtre de l’opportunité politique.
La logique pragmatique insiste sur le fait que l’action des organisations internationales est avant tout motivée par la nécessité.
Dans la seconde partie, les auteurs distinguent trois logiques qui concourent à la mise en œuvre de pratiques de dépolitisation : « logique pragmatique, logique de légitimation et logique d’évitement de la responsabilité ».
La logique pragmatique insiste sur le fait que l’action des organisations internationales est avant tout motivée par la nécessité. Pas de politique, mais un pragmatisme de l’action, voilà l’argument apporté par les bureaux des organisations internationales !
Cette logique contourne ainsi la politique à des fins d’efficacité et évoque la rationalité pratique sans qu’il y ait besoin d’expliciter clairement le projet. L’exemple mobilisé par les auteurs est frappant. Lors de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) de 2004 à 2017, le Conseil de sécurité retient un certain nombre d’activités pour réduire la violence locale : création d’emplois, protection de l’environnement par la réhabilitation des infrastructures communautaires.
Le programme d’action comporte un nombre de choix politiques très marqués qui ne se présentent pas comme tels. La réhabilitation environnementale devient la solution technique « pour atteindre un objectif très politique, à savoir la réduction de la violence communautaire ».
La dépolitisation relève d’une forme de monopolisation de la légitimité.
Une autre logique importante de la dépolitisation relève d’une forme de monopolisation de la légitimité. D’abord, par l’histoire de ces organisations qui imposent de reconnaître la réussite des actions passées. Ensuite, par la position de monopole qu’incarnent ces organisations dans un certain nombre de domaines.
Les casques bleus pour la pacification, le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR) en matière de protection des déplacés ou l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en matière de santé mondiale. La dépolitisation permet à ces institutions de préserver leur monopole en évitant d’être confondus avec les autres acteurs politiques. Elles ne font pas de politique parce qu’elles agissent par obligation (humanitaire) ou en vertu de leur propre histoire. Pas de contestation possible : « nécessité fait loi ».
Enfin, ces pratiques relèvent aussi d’une logique d’évitement de la responsabilité, qui se trouve diluée et externalisée vers des autorités de traitement aux compétences professionnelles spécifiques. Le recours à l’expert déplace la responsabilité « au moyen d’une double dynamique de responsabilisation des individus et de déresponsabilisation des institutions ». De même, de façon quasi-systématique, les organisations internationales évitent d’engager la responsabilité des États.
Cette enquête rigoureusement menée nous laisse avec des questions ouvertes pour le présent et l’avenir. La pandémie de Covid-19, le conflit israélo-palestinien et la guerre en Ukraine font de l’action mondiale un problème d’actualité. Nous pouvons désormais y lire avec acuité les mécanismes de dépolitisation. Mais les auteurs nous invitent aussi à observer les formes du retour du politique, voire de repolitisation de l’action internationale.
24 septembre 2025