Immigration Indifférence, indignation, déshumanisation
Catherine Wihtol de Wenden Autrement, 2025, 160 p., 19 €Catherine de Wenden éclaire le fait migratoire contemporain avec rigueur, chiffres et analyses à l’appui. Elle fait état d’une nouvelle inégalité mondiale, tout en se positionnant sur le plan éthique.
Connue pour le sérieux de ses recherches sur le fait migratoire contemporain et pour l’abondance de ses publications sur le sujet, Catherine de Wenden nous offre à nouveau, dans un ouvrage synthétique et très clair, une précieuse somme d’analyses et de données factuelles sur ces réalités. D’autant plus précieuse qu’on constate partout un véritable gouffre entre les données établies par les chercheurs et ce que croit l’opinion générale.
Parmi les affirmations que cet ouvrage prouve et illustre, figure la conviction qu’il est impossible d’arrêter les migrations : c’est un phénomène mondial, qui a d’ailleurs toujours existé. Il est certes en augmentation depuis quelques années, mais dans des proportions qui restent modérées : 284 millions de migrants, ce n’est guère que 3,6 % de la population mondiale, ce qui invalide complètement le fantasme du « grand remplacement ».
Si la croissance des nombres de migrants n’est pas niable, elle est évidemment due (outre l’augmentation de la population mondiale) au développement considérable des moyens de transport et, plus encore, à un bouleversement politique de grande importance : la quasi-disparition des régimes qui interdisaient à leurs citoyens de quitter leur pays. Par rapport à la fin du siècle dernier, la situation juridique des migrations s’est inversée : le droit de sortie s’est généralisé, mais le droit d’entrée s’est restreint, les frontières étant devenues de plus en plus difficiles à franchir.
Les citoyens des pays pauvres n’ont accès librement qu’à un petit nombre de pays.
Une nouvelle inégalité mondiale s’est ainsi creusée, portant sur le droit à la mobilité : les citoyens des pays pauvres n’ont accès librement qu’à un petit nombre de pays, et souvent au risque de leur vie (50 000 personnes se sont noyées en Méditerranée depuis 1990), alors que ceux des pays développés peuvent aller et venir très librement. En témoignent, par exemple, les migrations des riches seniors de nos pays, qui peuvent aller prendre leur retraite au soleil, comme à Chypre ou à Malte, où ils obtiennent aisément des « passeports dorés ».
Parmi les facteurs qui expliquent la croissance des flux, l’auteure souligne que les facteurs push (ceux qui poussent à partir) sont bien plus décisifs que les facteurs pull (ceux qui attirent vers un pays), ce qui invalide complètement la notion d’« appel d’air », très souvent invoquée pour justifier des mesures restrictives ; la croyance que les migrants « choisiraient » leur destination en fonction des avantages accordés par tel ou tel pays est démentie par les faits : les pays les plus attractifs (États-Unis et Grande Bretagne) n’ont pas la réputation d’octroyer aisément des droits sociaux aux arrivants.
Sont aussi mises en lumière des évolutions modifiant la composition des populations migrantes, notamment leur féminisation (48 %) et leur régionalisation : « les migrations se concentrent dans des pôles régionaux autour desquels il y a davantage de migrants venant de la même région que de migrants venus d’ailleurs » ; d’où aussi l’importance croissante des diasporas.
Il est illusoire de compter sur le développement économique pour réduire les flux migratoires.
Autre évolution à souligner : les migrations sont devenues des enjeux dans les rapports de force entre pays, par exemple quand la Biélorussie ou le Maroc, pour faire pression sur des pays d’Europe, brandissent la menace d’organiser le passage des migrants.
Il semble de plus en plus difficile de « classer » les migrants en fonction de catégories bien délimitées : migrants économiques, réfugiés politiques, migrants environnementaux, expatriés, exilés, etc. Cette nécessité de « dépasser les catégories » avait d’ailleurs fait l’objet d’un dossier de la Revue Projet dans lequel Catherine de Wenden s’interrogeait déjà : « les catégories, un mal nécessaire ? ».1
Catherine de Wenden rappelle aussi une réalité bien connue des experts et des associations agissant sur le terrain, mais ignorée de l’opinion publique car contre-intuitive : ce ne sont pas les plus pauvres qui se lancent dans l’aventure migratoire, mais ceux qui ont des réseaux et un minimum de ressources ; il est donc illusoire de compter sur le développement économique pour réduire les flux migratoires.
La crise du coronavirus a illustré la forte dépendance de l’Europe envers les travailleurs étrangers.
Le premier chapitre du livre présente les faits, chiffres et analyses qui justifient son intitulé : « immigration, un phénomène de notre temps ». On y trouve aussi quelques pages sur la crise du coronavirus, qui a illustré la forte dépendance de l’Europe envers les travailleurs étrangers. Quant aux réfugiés ukrainiens, qui sont peu nombreux à avoir choisi la France, elle note que notre pays a trouvé très rapidement des moyens qu’on avait estimés indisponibles pour accueillir les exilés venant du Sud.
Sans s’écarter de sa résolution de s’en tenir aux faits, l’autrice entend bien se situer aussi sur le terrain de l’éthique. Elle constate ainsi, pour la déplorer, l’indifférence croissante envers le sort de catégories entières : mineurs isolés, sans-papiers, Roms, Français d’origine africaine ou arabe objets de contrôles « au faciès », etc.
Elle évoque le pape François qui, en 2013, avait frappé les esprits en dénonçant à Lampedusa la « banalisation de l’indifférence » face aux noyades en Méditerranée, formule qu’il avait reprise à Marseille, en 2023, en constatant que la Mare nostrum (« notre mer ») était devenue Mare mortuum (« mer des morts »).
C’est par réalisme, et pas seulement pour des raisons éthiques, qu’il faudrait accueillir davantage.
La priorité donnée au sécuritaire est meurtrière. À cause de décisions politiques, notamment celles qui visent à externaliser les frontières, bien des personnes qui seraient en droit de bénéficier de l’asile sont simplement empêchées d’atteindre physiquement un pays de l’UE où elles pourraient faire valoir ce droit.
Exemples du primat donné au sécuritaire : l’accord conclu en 2016 avec la Turquie (6 milliards d’euros pour que ce pays garde chez lui 4 millions de Syriens) et surtout la décision de former et outiller les garde-côtes libyens pour qu’ils puissent faire obstacle plus efficacement aux départs vers l’Europe. Cette mesure constitue à ses yeux un « naufrage de la civilisation ».
Cette trahison des valeurs européennes relève-t-elle d’un pur pragmatisme politique ? Beaucoup le croient, mais c’est faux : c’est par réalisme, et pas seulement pour des raisons éthiques, qu’il faudrait accueillir davantage. Nos pays ont besoin de migrants ! En Espagne, on manque de personnel pour ramasser les fraises. La ville de Vienne se désole que manquent les travailleuses de Roumanie.
Les projections des démographes démontrent que les pays d’Europe ne peuvent pas se passer de l’immigration.
Quand Angela Merkel a ouvert l’Allemagne aux réfugiés syriens, n’était-ce pas aussi par intérêt ? Dans ce pays, le patronat se dit plutôt favorable à l’ouverture aux travailleurs étrangers. Et les projections des démographes démontrent que les pays d’Europe ne peuvent pas se passer de l’immigration.
Les courants qui prônent la « préférence nationale » et font bruyamment campagne contre l’accueil des étrangers ne sont donc pas seulement hostiles à nos « valeurs » : ils méprisent nos véritables « intérêts ». L’auteure retrace la montée en puissance de ces idées, depuis la victoire électorale du Front national à Dreux en 1984.
On trouvera aussi dans son ouvrage l’évocation de quelques « affaires » qui sont encore dans notre mémoire : l’église saint Bernard2 (1996), l’affaire Cédric Herrou3 (qui a donné l’occasion de rappeler que la fraternité a valeur de principe constitutionnel), l’affaire Aylan Kurdi4 en 2015, et de quelques lieux très symboliques (Calais, Lesbos, la frontière biélorusse).
L’auteure fournit aussi d’utiles précisions sur des débats très récents : la loi immigration et asile de 2014 (et ses avatars suite à l’intervention du Conseil constitutionnel), la situation à Mayotte, avec le débat sur le « droit du sol » (occasion de rappeler que le PIB de ce département français équivaut à six fois celui des Comores, mais à 25 % de celui de la métropole) et une utile présentation synthétique du récent Pacte européen sur l’immigration et l’asile qui doit entrer en vigueur en 2026. Multiples sont donc les raisons de recommander cet ouvrage.
1 N° 377, août-septembre 2020.
2 Occupation puis expulsion de l'église par le Mouvement des sans-papiers à Paris.
3 Poursuivi en 2016 pour avoir pris en charge près de 200 migrants, les avoir conduit de l'Italie à la France et les avoir hébergés à son domicile ainsi que dans un squat.
4 Du nom du petit garçon âgé de trois ans, retrouvé mort, noyé, sur une plage turque.
9 juillet 2025