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Vers une éthique plurielle Le théologique à l’appui du libéralisme

Anne Guillard Les éditions du cerf, « Cerf patrimoines », 2024, 472 p., 39 €.

En s’appuyant sur la théorie politique, Anne Guillard explore la manière dont la théologie chrétienne nourrit et interroge la démocratie.

Anne Guillard est docteure en théologie et en théorie politique. Cofondatrice de la collective « Oh My Goddess! », elle est l’autrice de Une autre Église est possible (avec Laurent Grzybowski, Temps présent, 2019) et de Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien (avec Pierre-Louis Choquet et Jean-Victor Élie, Éditions de l’Atelier, 2017). Si vous désirez mieux connaître Anne Guillard, écoutez l’épisode « Le christianisme est (aussi) un féminisme » que lui consacre le podcast du Ceras « Les deux pieds dans le bénitier ».

Le titre de son dernier ouvrage, Vers une éthique plurielle, et surtout son sous-titre : Le théologique à l’appui du libéralisme, peuvent prêter à confusion. Ce livre, édition d’une double thèse doctorale en théorie politique et en théologie chrétienne, n’est ni un traité d’éthique relativiste, ni un essai de théologie politique défendant le libéralisme économique. Il aurait pu s’intituler : « Pour une théologie pragmatique au service de la démocratie ». En effet, son objectif est de « penser les enjeux du pluralisme en démocratie à partir d’une réflexion de théologie nourrie par la philosophie pragmatiste ».

Quelle place les expériences religieuses peuvent-elles avoir en politique ? Quelles sont les conditions pour que ces dernières puissent être entendues, considérées et puissent participer réellement à la construction démocratique de la société ? En fait, cet objectif se complexifie très vite, car qu’est-ce que le pluralisme en démocratie ? Qu’entend-on par une théologie pragmatiste ? Ou quelle articulation peut-il y avoir entre le discours théologique et la théorie politique ?

Le premier point à clarifier, qui sera l’objet de la première partie, est de proposer une définition la plus précise et la plus opérationnelle possible de ce qu’est la démocratie fondée sur le pluralisme d’idées et de convictions. Anne Guillard, à l’aise avec la tradition anglo-saxonne, dresse un panorama des recherches autour de la « démocratie libérale », cette démocratie délibérative, caractérisée, à la suite du philosophe John Rawls (1921-2002), par le pluralisme et l’individu autonome, l’égale liberté, la séparation du public et du privé et un fonctionnement procédural.

La propriété de biens, support d’une liberté naturelle de l’homme, se mue en appropriation quasi illimitée, revendiquée comme droit naturel absolu. 

La visée d’une telle démocratie est l’émancipation humaine vis-à-vis de tout dogmatisme surplombant. Cependant, comment y participer en tant que croyant alors que celle-ci ne laisse pas de place à l’expérience, qu’elle soit religieuse ou autre, car relevant de la sphère privée ? Cette objection et bien d’autres constituent la critique pragmatiste de la démocratie rawlsienne. John Dewey énonce « trois constats majeurs et interdépendants » : « la tentation absolutiste », « le déficit de sens historique » et « l’adjonction sans précaution de principes économiques abstraits ».

La propriété de biens, support d’une liberté naturelle de l’homme, se mue en appropriation quasi illimitée, revendiquée comme droit naturel absolu. « Par la naturalisation de ce droit à la propriété, écrit Anne Guillard, les libéraux ont créé un obstacle à l’émancipation dans la mesure où elle restreignait la possibilité du changement social qu’à un seul moyen, celui de l’entreprise économique privée libre à l’égard de tout contrôle social. »

De même, l’individu rawlsien est considéré comme un atome indépendant de l’histoire et de la société, alors que son individualité est relationnelle et non substantielle. « Pour un pragmatiste, la solidarité devance l’individualité. L’individualité soutient la solidarité ; de même qu’en retour l’individualité constitue l’une des fins majeures de la solidarité. »

Via l’expérience, la démocratie reconnaît que la prise en compte des croyances est la condition même de son existence.

Passons directement à la troisième partie du livre. Les pragmatistes proposent une démocratie libérale centrée sur l’expérience personnelle pour construire une éthique faillible, plurielle et provisoire comme l’est l’expérience. « La tâche de la démocratie est à jamais celle de la création d’une expérience plus libre et plus humaine à laquelle tous participent et à laquelle tous contribuent. »

La vérité issue d’une expérience (toute expérience ne débouche pas sur un sens) s’exprime dans une forme d’authenticité qui se manifeste, pratiquement, dans une praxis. Ainsi, « le pragmatisme invite à adhérer aux vérités évolutives que la réalité transforme dans son cours. W. James justifie l’obligation de composer les vérités (…) parce qu’elles garantissent notre capacité d’action ».

Il ne s’agit pas d’un utilitarisme comptable à la sauce économique, mais d’un conséquentialisme responsable, dont la mesure est l’importance des conséquences de nos actes. Via l’expérience, la démocratie reconnaît que la prise en compte des croyances est la condition même de son existence. Ces croyances sont importantes car elles sont la source de l’action et de l’adaptation aux circonstances changeantes de l’individu ou du collectif. Elles jouent, par conséquent, un rôle fondamental dans l’élaboration du commun en démocratie.

Si, comme le proposent les pragmatistes, la démocratie libérale se fonde sur le pluralisme et la composition d’expériences, l’expérience religieuse doit pouvoir y participer. Comment ? À quelles conditions ? Cela nous ramène à la deuxième partie de l’ouvrage, celle concernant la théologie libérale. La théologie, discours raisonné à partir de l’expérience religieuse, peut donc participer au débat démocratique, mais à quelles conditions ?

L’expérience religieuse, rationalisée dans un discours théologique pragmatiste, peut participer au débat démocratique. 

La première condition de participation est de respecter les présupposés du jeu public de la délibération. Jean-Marc Ferry en cite trois : le criticisme et le faillibilisme contre tout absolu, le pluralisme, pour un respect égal et mutuel des participants et enfin le perspectivisme, pour assumer le caractère particulier de tout point de vue.

Deux compétences sont utiles : celle d’une réflexion critique de ses expériences et celle du discernement. Ces règles, ainsi qu’une exigence de rationalité logique, garantissent que toutes les postures éthiques défendues ne se vaudront pas (relativisme) : seul l’ancrage dans l’expérience et sa rationalité critique peuvent nous faire réfléchir et délibérer sur ce que nous estimons juste. Parmi les théologies chrétiennes, peu rencontrent les conditions mentionnées ci-avant.

Les théologies libérales, telles que proposées par les catholiques Edward Schillebeeckx, David Tracy et Francis Schüssler Fiorenza et les protestants George Lindbeck et Jeffrey Stout, sont présentées et discutées dans cette partie.

Quatre aspects majeurs montrent leur compatibilité avec la délibération publique : des modèles théologiques non-fondationnalistes, l’expérience comme matrice de travail théologique, la contingence du langage théologique et une attention au bien commun public. La praxis, comme mesure première de l’importance de l’expérience, est prioritaire pour les théologiens de la libération (Gustavo Guttiérez, Jean-Louis Segundo) et les théologiens pratiques (Jean-Baptiste Metz, Don S. Browning).

Sous ces conditions de compatibilité, l’expérience religieuse, rationalisée dans un discours théologique pragmatiste, peut participer au débat démocratique et y apporter sa pierre. Mais de quelle contribution peut-il s’agir ? La troisième partie décortique l’articulation entre le politique et le théologique. L’expérience sera la pierre d’angle de cette articulation.

Tout comme les récits bibliques, la réalité humaine est le lieu d’expériences plurielles.

La théologie est, en quelque sorte, experte dans la science de l’expérience, dans son interprétation qu’est l’herméneutique. Les théologiens, mais également les philosophes comme Paul Ricoeur, ont souligné l’importance de la narration pour comprendre et exprimer l’expérience, toujours ponctuelle mais insérée dans une histoire.

La révélation biblique elle-même est le récit d’expériences faites par un peuple autant que par des femmes et des hommes singuliers. Elle est l’expérience racontée, fondationnelle du chrétien. Cette mise en récit va produire des valeurs et conduire à une morale expérientielle, une éthique du provisoire.

Il ne s’agit pas d’un relativisme généralisé, car des strates apparaissent à des moments donnés et selon certaines circonstances. À la suite de Pierre Rosanvallon, Anne Guillard affirme que « c’est par ce processus même de succession réitérative à partir de strates d’expériences que nous pouvons envisager une universalisation progressive de la norme d’action ».

À côté de son expertise herméneutique expérientielle, la pratique du discernement, qui est au cœur de l’expérience religieuse, constitue un « outil d’éthique fondamentale », une aide à la praxis en démocratie. La tradition ignatienne est ici convoquée pour en décrire et en analyser les étapes et conditions. Il ne s’agit pas d’une morale mais bien d’exercices méthodiques pour accéder à une autonomie plus complète.

Le discernement est avant tout un outil d’interprétation des expériences, en vue d’une décision. Tout comme les récits bibliques, la réalité humaine est le lieu d’expériences plurielles, à accorder entre elles et avec la révélation. Le discernement spirituel devient alors une manière de procéder dans cette pluralité et le christianisme un « style » qui pose, sans contenu précis, les conditions d’une « vie authentique ».

L’essai pèche, à notre avis, d’une prise en compte trop peu développée de la dimension collective et communautaire. Que ce soit l’expérience, la mise en récit, l’herméneutique ou le discernement, tout cela se joue collectivement, dans une communauté de foi ou de vie, qui n’est pas le cadre du débat démocratique publique. Comment peut-on développer des collectifs, des communautés expérientielles ? Le rôle des corps ou entités intermédiaires nous semble manquer dans cet ouvrage, alors que ces derniers sont des rouages essentiels, et en démocratie, et en théologie.

Marcel Rémon
6 janvier 2025
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