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L’État et la pauvreté étrangère en Europe occidentale Trajectoires de migrants « roms » roumains en Espagne, France et Italie

Céline Bergeon, Olivier Legros, Marion Lièvre et Tommaso Vitale (dir.) Presses universitaires de Rennes, 2024, 280 p., 25 €.

Cet ouvrage décrit la manière dont des personnes « roms » tentent de se loger, de gagner leur vie, de nouer des relations en France, en Espagne et en Italie, malgré des politiques hostiles à leur égard.

Dès le titre et le sous-titre, cet ouvrage fait deux promesses au lecteur : mesurer l’impact de l’État sur la pauvreté des populations étrangères en Espagne, France et Italie, d’une part ; évaluer des trajectoires de migrants « roms » dans ces trois pays, d’autre part.

Mais, dès l’introduction, les auteurs resserrent leur champ : « Comme l’enjeu de notre recherche est moins de mesurer les effets de l’action publique que d’expliciter la façon dont celle-ci interfère avec les comportements des migrants, il nous faut donc mettre la focale sur les pratiques des migrants. À cette fin, nous privilégions une démarche de type ethnographique. »

Et ce sont 22 chercheurs qui vont analyser les trajectoires de 75 migrants « roms » (pour prendre la terminologie de l’ouvrage) installés en France (30 d’entre eux), en Italie (29) et en Espagne (16). La taille de cet échantillon est trop faible pour faire des statistiques précises, mais elle suffit bien pour repérer les grandes tendances.

Prévue pour examiner les modes de vie en général de la population ciblée, l’enquête a finalement été restreinte à trois axes : l’accès au logement, l’accès aux ressources économiques, la vie sociale et la mobilité. Chacun des chapitres commence par l’étude d’une situation dans l’un ou l’autre des trois pays, ce qui donne de la chair aux analyses et montre la grande hétérogénéité des parcours.

Si la mobilité est surtout subie dans le pays d’« accueil », l’ancrage est une aspiration très forte.

Avant d’aborder ces trois axes, l’ouvrage démarre par un chapitre riche sur la mobilité, intitulé : « S’ancrer, circuler ». Pour le grand public, les migrants « roms » restent souvent assimilés à des nomades. Or les auteurs montrent bien ici les motivations (essentiellement, mais pas exclusivement) économiques de la migration ainsi que le fait que les migrants choisissent un lieu (plutôt campagne en Italie et en Espagne ; plutôt grande ville en France) et, dans la plupart des cas, s’y tiennent fermement, malgré tous les aléas.

Les auteurs évoquent un homme qui, à Poitiers, a fait l’objet de sept OQTF (obligation de quitter le territoire français) de 2012 à 2014 et qui, expulsé de France, est sans cesse revenu retrouver femme et enfants. Son cas est peut-être extrême, mais il exprime bien les motivations d’implantation de ces migrants, à la fois opportunités locales, mais aussi réseaux familiaux et attachement aux lieux. Les auteurs relèvent ainsi que mobilité et ancrage ne s’excluent nullement.

Et si la mobilité, dans le pays d’« accueil » est surtout subie (expulsions), l’ancrage est une aspiration très forte. Il permet de s’appuyer sur la famille au sens large, de capitaliser sur les réseaux constitués par les personnes rencontrées sur place (associations, simples citoyens voisins, travailleurs sociaux…).

Au contraire de ce que croit le grand public, les conditions d’obtention d’aides sociales sont difficiles et de plus en plus restrictives.

Les tactiques de logement sont très diverses, du fait même de la pauvreté des personnes qui les pousse à des choix parfois inattendus. Les auteurs présentent le cas d’une famille qui, en France, préfère quitter l’hôtel où elle se trouve et retourner en bidonville, se rapprochant ainsi de ses parents.

De même sont évoqués plusieurs cas de familles qui, ayant un logement (hôtel, centre d’hébergement ou appartement) conservent comme une « résidence secondaire » une baraque dans un bidonville pour, là encore, s’appuyer sur leur famille. Dans une société ne bénéficiant d’aucune aide de garde d’enfants, le recours aux grands-parents, en Roumanie ou dans le pays d’installation, est un enjeu très important.

Dans les trois pays, l’intervention de l’État face au logement est avant tout répressive (expulsions). Mais, pour l’Italie, est présenté le système des campi nomadi spécifique aux migrants « roms ». Et, pour l’Espagne, la communauté de Madrid a détruit 110 bidonvilles et relogé 2185 familles (soit environ 10000 personnes). Pour la France, les auteurs présentent les villages d’insertion, dispositif en vue lors de l’enquête, mais qui n’existe
pratiquement plus.

Dans le chapitre « Comment gagner sa vie », toutes les activités sont présentées rapidement, de la mendicité au travail salarié, en passant par la biffe, la ferraille ou le bâtiment. Les auteurs insistent sur la modicité des revenus qui contraint souvent à la pluriactivité. En revanche, pour les aides sociales, si les enquêtés espèrent y avoir accès, « le non-succès est la règle ». C’est que, dans les trois pays, au contraire de ce que croit le grand public, les conditions d’obtention sont difficiles et de plus en plus restrictives.

Le livre montre la résilience des migrants « roms » et leur étonnante capacité d’adaptation à des situations souvent rudes.

Dans le chapitre « Sociabilité », les auteurs insistent une nouvelle fois sur la très grande importance des liens familiaux, des soutiens associatifs ou du soutien de simples citoyens rencontrés en faisant la manche ou au travail. Ils évoquent rapidement l’école, plus comme un lieu de sociabilité (rencontre avec d’autres parents) ou de rejet (racisme) que d’apprentissage et d’élévation sociale pour les enfants. Les auteurs mettent l’accent sur les Églises et, en particulier, sur le fort développement du pentecôtisme.

L’ensemble du livre montre la résilience des migrants « roms » et leur étonnante capacité d’adaptation à des situations souvent rudes. Il montre aussi combien ils ne peuvent compter que sur leurs propres forces (et le soutien de leurs réseaux, familiaux d’abord, associatifs ensuite) et guère sur les aides sociales dont les éloignent les conditions d’accès sans cesse durcies. Il permet, sans militantisme mais de façon plutôt factuelle, de contrecarrer pas mal d’idées reçues sur ces populations. Ainsi le sous-titre du livre est-il bien honoré et l’on suit avec intérêt les trajectoires proposées.

En revanche, l’impact de l’État est très peu présenté. Les auteurs insistent, certes, sur la violence de l’État et notamment celle des expulsions. De fait, l’action étatique est avant tout répressive. Mais il y a sans doute des différences entre les trois pays et aussi, dans le temps, pour chacun d’eux. Elles ne sont hélas pas montrées.

L’enquête a été financée de 2015 à 2019 et nombre de données sont encore plus anciennes. Dès lors, certaines observations sont déjà très datées, telles que celles concernant les « mesures transitoires » qui limitaient l’accès du marché du travail aux Roumains de 2007 (adhésion à l’Europe) à 2014 : les auteurs en parlent souvent mais l’introduction aurait dû montrer que l’impact de ces mesures (et a contrario de leur suppression) n’avait pas vraiment eu d’effets sur les migrants « roms », dont le niveau de langue et de qualification était, de toutes façons, trop bas.

Surtout, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montre qu’il faut en moyenne 4,5 générations pour les descendants des 10 % les moins riches d’un pays de l’OCDE pour accéder au niveau de revenu moyen du pays. S’intéresser à l’école comme levier possible d’ascension sociale aurait dû être une évidence.

Nicolas Clément
30 décembre 2025
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