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Imagine : penser la paix

Collectif Gary Knight et al., Imagine : penser la paix, VII Foundation-Hemeria, 2020, 400 p., 45 €.

Des photojournalistes de guerre sont retournés dans des pays un jour ravagés par les conflits, pour saisir le processus d’une paix en construction. Un ouvrage puissant, fait d’images, d’analyses et de témoignages.

Liban, Cambodge, Rwanda, Bosnie-Herzégovine, Irlande du Nord, Colombie. Les guerres civiles qui ont déchiré ces pays sont encore inscrites dans notre conscience collective. Longtemps, elles ont fait la une de nos journaux. Mais que sait-on de leur société en temps de paix ? Comment se vit la coexistence, négociée ou imposée, des anciens ennemis ? Quel type de justice s’est mis en place (tribunal international, commission vérité et réconciliation) ? À quel prix ?

La vie de Gary Knight, initiateur de cet ambitieux projet éditorial se confond avec les guerres qu’il a couvertes en tant que photographe. Côtoyer la violence extrême l’a « consumé », confie-t-il dans sa préface. Et c’est en 2003, au retour d’un reportage en Irak, que le Britannique a l’idée de donner carte blanche à de grandes signatures du journalisme pour raconter la suite de l’histoire, lorsque les armes se sont tues.

À Beyrouth, Robin Wright retrouve ainsi un milicien repenti, un ex-pirate de l’air désillusionné, un seigneur de guerre influent… En Bosnie-Herzégovine, la plupart des images en noir et blanc de Ron Haviv illustrent la division ethnique entérinée par les accords de Dayton. En témoigne la photo de ces deux écoles séparées dans la ville de Travnik, musulmane d’un côté, croate de l’autre. En Irlande du Nord, vingt ans après la fin des « Troubles », Martin Fletcher, ancien correspondant du Times à Belfast, constate une « revitalisation » indéniable de la province. Finis les checkpoints, les kneecappings1, l’heure est au tourisme, surtout depuis le tournage de la série Game of Thrones ! Pourtant, il s’inquiète d’une « paix sans harmonie », fragilisée par le Brexit.

Diverses études montrent que la participation des femmes dans un processus de paix est la meilleure garantie de sa pérennité.

Ces reportages impressionnistes, forcément subjectifs, sont complétés par des textes d’universitaires, de magistrats, de négociateurs… Un excellent article pointe, par exemple, la façon dont les syndromes post-traumatiques restent sous-estimés dans la reconstruction. Autant de décryptages qui permettent, au-delà des contextes spécifiques à chaque guerre, de tirer quelques enseignements généraux.

En premier lieu, la signature d’un accord n’est jamais une fin, mais un commencement. Ensuite, dans la plupart des cas, les négociations se doublent d’amnisties ou d’une justice très partielle, voire partiale. Un coup d’œil sur le bilan des condamnations pour crimes de guerre en annexe de l’ouvrage suffit à s’en convaincre. Enfin, diverses études montrent que la participation des femmes dans un processus de paix est la meilleure garantie de sa pérennité. « C’est l’une des leçons de l’ouvrage, relève la journaliste Fiona Turner qui a dirigé le projet. Alors que les belligérants donnent généralement priorité au partage du pouvoir et des territoires, les femmes mettent l’accent sur les besoins sociaux, l’aide aux victimes et les droits fondamentaux. »

Article tiré de la Chronique d’Amnesty International (n° 414, mai 2021), que nous remercions pour cette autorisation de republication.

Morceaux choisis : le Liban

En 1990 prenaient fin quinze ans de guerre civile au Liban, opposant les phalangistes chrétiens à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et à ses alliés de la gauche libanaise. Le photographe Don McCullin était sur place au moment du massacre de Karantina, un bidonville palestinien au nord de Beyrouth, le 18 janvier 1976 (photo ci-dessus). « Tout le monde semblait s’être retranché au cœur de Karantina. On a vu arriver un vieux camion américain, un genre de pick-up Dodge, surmonté d’une énorme mitrailleuse de 50 mm. Le phalangiste aux commandes déversait un feu nourri, à l’aveugle. (...) J’ai pris mon appareil photo, et j’ai photographié, sans m’arrêter. » (Unreasonable Behaviour, 2015).
Aujourd’hui, les fêtards profitent de la nuit au B 018, l’un des clubs les plus connus de Beyrouth, construit sur le site du massacre de Karantina. La photographe Nichole Sobecki témoigne de cette nouvelle époque : « En 2017, (...) alors que nous rencontrions d’anciens combattants et de jeunes créateurs, j’ai repensé à l’une des fables d’Ésope, Le Chêne et le Roseau (...). Ici, la paix se dessine dans des nuances de gris. C’est pour cela qu’il faut se plier face au vent, endurer, et embrasser le présent, malgré le feu sous les cendres. »
Extraits de Imagine : penser la paix.
Aurélie Carton
27 août 2021
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