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On a tous un ami noir

François Gemenne Fayard, 2020, 256 p., 17 €

La recherche sur les migrations est féconde, riche et essentielle. Mais la raison qui l’anime est comme assiégée : l’absence de consensus social laisse l’opinion publique soumise à un régime émotionnel dangereux. L’absence d’un projet politique débouche sur une logique de gestion qui ne cesse de courir après les urgences et les crises. Il y a de la passion dans cet ouvrage de François Gemenne, et une sorte de réalisme un peu amer, déçu de constater combien de digues ont sauté sous la pression de l’extrême droite. Mais passion et réalisme restent ici alliés à une raison qui questionne les préjugés, démasque les mensonges, voire recherche un projet politique qui assume l’évolution structurelle du monde du fait des migrations et défend un droit fondamental. D’où un ensemble de dix-huit chapitres, courts, vigoureux, incisifs, informés. Qui dessinent un cheminement.

On commence par la question des frontières, obsession de politiques qui s’arc-boutent à résister aux migrations plutôt qu’à les organiser : fermeture et contrôle n’ont pas de réel effet sur les décisions migratoires, sinon d’ouvrir plus larges les capacités des business aux frontières (passeurs, moyens de sécurité). Les chapitres suivants étudient la présence des migrants dans le pays d’accueil. D’abord, la question économique (les immigrés coûtent-ils cher ? De quoi l’économie a-t-elle besoin ?), puis celle de l’intégration (toujours des verbes réflexifs, jamais transitifs) et des discriminations (l’assimilationnisme n’est pas mort). Enfin, trois considérations davantage sur la forme des migrations : qui sont les travailleurs essentiels en temps de pandémie ? Faut-il revoir les catégories migratoires alors que montent les migrations environnementales ? L’Europe n’est-elle pas capable d’articuler une politique commune de l’asile, autre que celle mise en place au sortir de la guerre et encore en usage ?

Introduction et conclusion de l’ouvrage construisent un cadre pertinent à l’ensemble des questions difficiles et polémiques ainsi traitées. Face à l’injustice fondamentale que constitue le lieu de naissance, qui, alors, sommes-nous capables de reconnaître comme notre semblable ? Au lieu de nous accrocher désespérément à une histoire de France fantasmée, mettons-nous à penser une trajectoire qui rassemble plutôt qu’une histoire qui exclut.

Jean-Marie Carrière
11 février 2021
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