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L’esprit de réaction

Mark Lilla Desclée de Brouwer, 2019, 216 p., 16,90 €.

De Michel Houellebecq à Éric Zemmour, l’historien des idées Mark Lilla identifie les « réacs » comme ceux pour qui l’Histoire a, un jour, basculé. Dénigrer le présent pour idéaliser le passé, est-ce cela, l’esprit de réaction ?

Historien des idées américain, Mark Lilla découvre pendant un séjour à Paris la droite sulfureuse européenne, par un détour à la Nouvelle Librairie (6e), établissement connu pour son « esprit réactionnaire ». L’auteur cherche à éclaircir le grand retour des intellectuels vers un dégoût du présent et de l’avenir, dégoût qui se mue en idolâtrie du passé ; mais quel passé ? Qui sont ces « réactionnaires » aux mille visages, qui font référence à des passés divers ? Si les révolutionnaires sont électrisés par un avenir radieux, les réactionnaires le sont par un passé étincelant, peuplant ainsi autant le nationalisme européen que la droite américaine ou l’islamisme politique – et ils sont de retour. Or la « réaction », relève Mark Lilla, est généralement traitée avec paresse intellectuelle. On la confond avec le conservatisme, le fanatisme ou encore l’ignorance. La structure de L’esprit de réaction vient pourtant rappeler que le mécanisme réactionnaire (identifier les points de bascule qui ont précipité une époque bénie dans sa destruction) est plus fréquent qu’on ne le pense. Chez trois auteurs phares dans la pensée européenne et américaine, d’abord ; dans deux mouvements intellectuels contemporains, ensuite ; dans les réponses à l’attentat parisien de janvier 2015, enfin. L’ouvrage est donc composé d’exemples disparates de « l’esprit de réaction » à l’œuvre, faits d’articles écrits ici et là par l’auteur. Mais des exemples suffisamment divers, justement, pour comprendre la cohérence du pessimisme historique dans toute sa diversité

Mark Lilla identifie un pivot à partir duquel les auteurs pensent que l’Histoire bascule.

Parmi les penseurs nostalgiques, Mark Lilla sélectionne trois d’entre eux : Franz Rosenzweig, Eric Voegelin et Leo Strauss. D’où trois chapitres qui demandent à être lus le en ayant conscience de l’influence de ces auteurs sur la pensée contemporaine – et supposent une certaine culture philosophique. Mais la lecture en est aisée, divertissante même. Claire surtout, dans la présentation de leurs vies et l’explicitation de leurs intuitions. Chez Franz Rosenzweig, par exemple, philosophe juif allemand (1886-1929), il y a à la fois une nostalgie de l’orthodoxie juive et de la philosophie de l’Histoire d’avant Hegel. Mais ce sont surtout les pages sur Voegelin et Strauss qui sont stimulantes, denses et soignées. Dans les deux cas, Mark Lilla identifie un pivot à partir duquel les auteurs pensent que l’Histoire bascule. Chez Eric Voegelin (1901-1985), lorsqu’on a commencé à distinguer la cité de Dieu et la cité terrestre, on les a peu à peu rendues indépendantes l’une de l’autre, faisant naître la tentation pour les hommes de se gouverner eux-mêmes, sans la supervision de Dieu. Mais, dit Voegelin, libérer la politique de Dieu n’a fait que nous conduire à vénérer nos propres accomplissements, à créer de faux dieux au sein même du politique : le marxisme, le fascisme, le nationalisme, le progressisme libéral sont des religions politiques, avec leurs prêtres, leurs prophètes, leurs temples sacrificiels. Ce mouvement, Voegelin l’appelle « gnostique », en référence au gnosticisme religieux antique : la croyance que le monde est corrompu dans son fondement, créé par un démiurge mauvais ; que l’accès au divin est réservé aux quelques élus qui ont la connaissance secrète (gnosis) ; que la rédemption viendra après une apocalypse violente. La modernité, dit-il, est profondément gnostique, parce qu’elle est en révolte contre l’idée même d’un ordre transcendant.

Chez Leo Strauss (1899-1973), le pivot n’est pas comme chez Voegelin dans la rencontre de l’augustinisme chrétien avec les Lumières (naissance de la modernité « gnostique »). Il n’est pas non plus, comme chez Martin Heidegger, dans l’oubli de la philosophie de l’Être à partir de Socrate. Non, pour lui, le pivot de l’Histoire se concentre dans les écrits de Nicolas Machiavel, à partir duquel on abandonne le « droit naturel » pour sombrer dans le libéralisme, le romantisme, le relativisme, le nihilisme.

Nos images d’Épinal

À cet endroit de l’ouvrage, Mark Lilla a déjà entrepris de montrer combien nos philosophies de l’Histoire sont nostalgiques, ordonnées autour d’un pivot après lequel l’ordre ancien s’écroule. C’est le cas pour ces trois auteurs, influents en Europe et aux États-Unis, mais pas seulement. Tous, nous divisons le temps en époques, en âges, en périodes, avec cette sorte de pensée magique qui nous fait croire que l’on se laisse porter sur la pente du progrès, du déclin ou de cycles, en attendant des événements perturbateurs de ce mouvement naturel. Mark Lilla s’intéresse ainsi aux courants de pensée contemporains, et en repère deux dans lesquels il décèle l’esprit de réaction : le théoconservatisme (la droite américaine qui s’insurge contre les attaques séculières contre la religion) et la nostalgie (d’extrême gauche universitaire) des révolutions théologicopolitiques qui rapprochent saint Paul, Lénine, Carl Schmitt et Mao. Et Mark Lilla part en croisade contre ces néocroisés qui entendent revenir à une époque qui n’a jamais existé, image d’Épinal d’un monde perdu, prétendument tourné vers le bien commun et la charité.

Pour finir, l’auteur évoque les réponses de la droite française aux attentats de janvier 2015. La voix réactionnaire, qui s’était perdue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, retentit à nouveau, défendant une théorie de l’Histoire qui condamne ce que tout le monde estimait être le progrès moderne. Mark Lilla s’attarde ici sur deux essais qui lui semblent paradigmatiques : Le suicide français d’Éric Zemmour (2014), d’abord, qui structure ses chapitres en dates clés, comme des stations d’un chemin de croix français. Sans condamner systématiquement tous les propos de Zemmour, Mark Lilla y note à nouveau la tendance à offrir aux lecteurs un lot d’ennemis et un calendrier de leurs crimes, comme un tournant après lequel l’Histoire sombre dans une noirceur irréparable. De même, Soumission de Michel Houellebecq (2015), un roman dans lequel un monde s’effondre dans l’indifférence générale, fait preuve d’un pessimisme culturel que Mark Lilla rapproche des auteurs des trois premiers chapitres.

Nier l’Histoire ?

L’esprit de réaction a un ton qui sonne juste. Malgré la disparité des chapitres (des auteurs, des courants, des événements), Mark Lilla a le recul de l’excellent historien des idées qu’il est pour faire ressortir la permanence de « l’idolâtrie du gouffre qui sépare le passé du présent ». Les conservateurs américains aujourd’hui, une Russie tournée vers un Empire à restaurer, un monde musulman en lutte contre le monde moderne comme son Prophète le fut à l’aube du VIIe siècle, confirment l’importance philosophique et sociologique de prendre au sérieux l’esprit de réaction, sans le confondre avec un simple conservatisme.

Évidemment, l’esprit critique qui caractérise cet ouvrage n’est qu’un premier pas vers une philosophie de l’Histoire plus ajustée. Mais laquelle ? Certes, la nostalgie ne doit pas suffire à ériger une philosophie de l’Histoire ; certes aussi, il est simpliste de considérer que l’Histoire s’articule autour d’un pivot (avant, l’âge d’or ; après, des tourments). Toujours est-il que les pistes données par l’auteur pour concevoir l’Histoire comme étant « sujette à des éruptions soudaines qu’on ne peut expliquer par aucune science de la tectonique temporelle » ne satisfont pas. Mark Lilla semble nous pousser à ne pas disséquer l’Histoire, car nous ne la comprendrons jamais objectivement. C’est sans doute le pas de trop... On reste d’ailleurs sur sa faim quant à l’explicitation du lien entre la nostalgie politique et le religieux (déjà mis en avant dans Le Dieu mort-né, Seuil, 2010). Car Mark Lilla ne propose que des exemples de courants réactionnaires inspirés d’une philosophie de l’Histoire religieuse, tournée vers une eschatologie. Soit. Mais le bât blesse lorsqu’il identifie l’augustinisme comme une compréhension religieuse de l’histoire politique qui n’est pas réactionnaire, parce qu’il est séduit alors, avec Augustin, par l’idée que les événements historiques sont entre les mains de Dieu, tandis que l’attention humaine doit seulement se porter sur ce qu’il est juste de faire, en attendant les fins dernières. Ce choix laisse perplexe : bien sûr qu’il est impossible d’exprimer une vérité absolue et définitive sur la raison de l’arrivée des événements. L’Histoire est toujours à repenser, non parce que nous nous étions trompés, mais parce que la vérité a toujours besoin d’être réinterprétée pour être vivante.

Louise Roblin
20 janvier 2021
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