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Comment être visionnaire La science de la prévision à la portée de tous

Dan Gardner et Philip Tetlock Les Arènes, 2020, 448 p., 22,90 €

S’il existe bien « des îlots de professionnalisme dans l’océan d’impostures de la prospective », cet essai est une île accessible, et de bonne taille. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre de l’édition française (l’édition originale Superforecasting. The Art and Science of Prediction est parue en 2015), il ne s’agit pas d’être visionnaire. Aucune mystique ici, si ce n’est celle du travail, de la rigueur et de l’humilité intellectuels, assortis d’autocritique et d’un peu de mathématiques. Philip Tetlock, professeur de psychologie, réfléchit à la manière de penser propre aux « superprévisionnistes », c’est-à-dire, des amateurs particulièrement doués pour la prospective, car tous, au quotidien, nous faisons des prévisions (définies comme attentes vis-à-vis du futur). L’auteur s’appuie en particulier sur les résultats d’une aventure scientifique comme seuls les États-Unis peuvent en proposer : le Good Judgement Project, lancé en 2011 avec Barbara Mellers (son épouse). Leur idée était de proposer à des volontaires de s’inscrire pour prédire l’avenir ; plus de 20 000 personnes s’y sont de fait essayées… dans le cadre d’un projet plus vaste, sponsorisé par l’Intelligence Advanced Resarch Project Activity (IARPA), lié aux services américains de renseignements. L’ouvrage offre de nombreux éclairages sur nos mécanismes de pensée, biais cognitifs et autres. Mais, Philip Tetlock montre aussi à quoi sert la prospective aujourd’hui (usages politiques, de prestige, de divertissement, etc.) et interroge le rapport de la société à la certitude et au doute. Bien que l’auteur ait conscience que « les consommateurs de prévisions – gouvernements, entreprises, citoyens – ne réclament pas de preuves d’exactitudes », il poursuit cette quête. Il est convaincu que des mesures précises sur les prévisions émises permettent de se corriger puis de s’améliorer, et croit dans la « collaboration contradictoire » entre différents scientifiques, économistes, journalistes, experts. Il souhaiterait « une révolution de la "prospective fondée sur les preuves" semblable à celle de la "médecine fondée sur les preuves" », qui améliorerait la réflexion collective et le débat public. En attendant cet improbable Grand soir, on peut toujours lire cet essai, tout en sachant que « notre désir de deviner l’avenir dépassera toujours notre capacité à le faire ».

Jean Vettraino
6 novembre 2020
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