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Ci-gît l’amer Guérir du ressentiment

Cynthia Fleury Gallimard, 2020, 336 p., 21 €

Comme toute émotion, le ressentiment est à la fois individuel et collectif, intime et social. La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury articule ces deux dimensions, comme elle l’avait fait dans La fin du courage. La reconquête d’une vertu démocratique (Fayard, 2010). Elle explique ainsi comment cette « maladie » est typique de la démocratie, car ancrée dans une profonde aspiration égalitaire – ce qu’ont pu montrer, sur un autre plan, différents travaux de sciences sociales. Pour autant, c’est d’abord aux dynamiques de subjectivation que s’intéresse cet essai. S’il y a des conditions « objectives » au ressentiment (insécurités et inégalités croissantes), et si l’importance d’un État de droit est soulignée, le cœur du questionnement porte sur la part de responsabilité du sujet. Pour y répondre, une sorte d’épopée est proposée : « celle de l’amer se transfigurant en mer », liant avec virtuosité « la sublimation possible (la mer), la séparation parentale (la mère) et la douleur (l’amer) ». La sublimation, ouvrant à une capacité de symbolisation et d’action, est la clé qui permet de surmonter la séparation et l’amertume, par exemple dans l’exil ou la colonisation. Cynthia Fleury insiste cependant sur l’importance de prévenir plutôt que de guérir le ressentiment. Celui-ci s’inscrit dans le temps (à la différence de la colère) ; il est difficilement réversible comme l’avait montré Max Scheler, philosophe qui a travaillé cette notion au début des années 1910. Plus on pénètre, en effet, dans le ressentiment, moins on a la capacité de le conscientiser. On s’enfonce dans l’impossibilité d’une réflexion et d’un agir véritables. « Le ressentiment, c’est ce qui ne sait plus faire expérience, c’est vivre et que tout passe, seule restant l’amertume, seul demeurant l’insatisfaction ». Aussi bien sa traduction politique ne pourrait rien produire de bon, sinon mener à des dérives autoritaires. Dans la partie centrale de l’essai, Cynthia Fleury explique que le fascisme, avant d’être un moment historique, serait un moment psychique. Il existerait un « moi fasciste », basé sur un délire victimaire… Sans aller jusque-là, dans Les irremplaçables (paru en 2015 dans la même collection), elle écrivait que « la démocratie pour préserver sa qualité a besoin de l’engagement qualitatif de l’individu ». Elle nous en convainc à nouveau.

Émilie Reclus
3 novembre 2020
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