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Faut-il se ressembler pour s'assembler ?

Nicole Lapierre Éditions du Seuil, 2020, 216 p., 17€

« Nous n’avons nullement besoin de nous ressembler pour vivre ensemble » pourrait être un autre titre. Avec comme sous-titre: « Ce n’est pas nécessaire. Ce n’est pas non plus souhaitable. » L’affirmer cependant ne suffit pas… Avec l’approche sensible et concrète qui la caractérise, Nicole Lapierre développe la notion de ressemblance à différentes échelles, de l’individu au groupe. Les ressemblances se construisent, s’inventent parfois, dès le berceau. Autrice du Nouvel esprit de famille (2001) et de Changer de nom (2006), la sociologue aborde en effet la question par « le monde enchanté des ressemblances familiales » : celles-ci rassurent, confortent, légitiment. Mais l’imaginaire national a souvent partie liée à la parenté, la filiation et la nomination. Par exemple, si le Rassemblement national est extrêmement brutal quant à une soi-disant « famille nationale », cette image n’en est pas moins ancrée dans l’histoire républicaine. Dès le XIXe siècle, la famille a été perçue comme le fondement de la société et de la cohésion nationale. Ce familialisme, caractéristique de la culture politique française, se retrouve sous des formes différentes dans de nombreux pays. Il n’y a qu’à penser à l’URSS où Staline s’assumait « petit père des peuples »… En général, tout se passe comme si les hommes savaient « ce qui est bon pour leur famille et, par extension, pour tous les autres (le peuple, les femmes, les colonisés, les minorités) ». La ressemblance est donc sujet et objet de toutes les instrumentalisations possibles. Pour autant, Nicole Lapierre démontre qu’une conception exclusive de l’identité mène à une double impasse, dans un décor en trompe-l’œil. D’un côté, il s’agira d’exclure, et pour cela repérer, séparer, isoler, signaler, stigmatiser sans cesse, toute différence n’étant jamais que relative. D’un autre, et parfois en même temps, il s’agira d’assimiler, et donc d’effacer, d’uniformiser. Quelle que soit l’échelle considérée, des éléments ayant trait à la nature (ou au corps), au sacré, à l’être dans le paraître, se retrouvent à chaque fois dans ces processus où aucune réciprocité n’est possible. Dès lors, le regard (on ne voit que ce que l’on croit ?), la vision (qui peut s’émanciper), le point de vue (qui peut changer) sont cruciaux, car « quelque chose de la notion même d’humanité est en jeu dans le partage du visible ». « Seul un espace de visibilité partagée peut faire advenir la diversité des expériences dans un destin commun. » Dans un dernier chapitre, Nicole Lapierre revient sur un thème qui lui est cher : l’empathie, allant de pair avec la réciprocité. Elle donne une dernière fois la parole à Édouard Glissant (cité aussi en épigraphe) : « La Relation relie, (relaie), relate ». Au final, un très beau livre de réflexion sur l’altérité ainsi que sur la déliaison possible entre identité et solidarité. Il établit que l’on peut comparer sans hiérarchiser. Il y a bien de l’universel, ou plutôt de l’universalisable : un chemin difficile de co-connaissance et de co-reconnaissance, à parcourir en tous sens.

Émilie Reclus
2 septembre 2020
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