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Réactiver le sens commun Lecture de Whitehead en temps de débâcle

Isabelle Stengers La Découverte, 2020, 208p., 18€

Le romancier et essayiste Arthur Koestler aurait aimé écrire certains livres à nouveau, dans une autre perspective, plus mûre. Isabelle Stengers, inclassable philosophe belge, l’a fait. Son essai est une version réarticulée, précisée et actualisée de Civiliser la modernité ? Whitehead et les ruminations du sens commun paru en 2017 aux Presses du réel. Depuis L’effet Whitehead (Vrin, 1994), c’est au moins le quatrième ouvrage qu’elle consacre à Alfred North Whitehead (1861-1947), philosophe britannique aussi inclassable qu’elle, grand mathématicien. Il s’agit ici de partager la manière dont celui-ci permettrait de faire face, de résister à la débâcle et aux saccages contemporains, indissociablement politiques et écologiques – condensés dans la figure de Trump. Ce livre dense et exigeant sera sans doute lu très différemment par les néophytes et par les connaisseurs de Whitehead.

L’autrice se centre sur la cassure, instituée depuis le XIXe siècle, entre les faits d’un côté, qui seraient neutres et impartiaux, et les valeurs de l’autre, qui seraient irrationnelles et partiales. Cette « bifurcation moderne » crée notamment un hiatus entre une minorité de sachants, scientifiques ou politiques, sûrs de leurs savoirs, et une majorité de citoyens, dont les savoirs sont ignorés ou disqualifiés. Mais ce « mythe des faits finis », comme le dit Whitehead, n’est pas immuable ! Toute connaissance peut prendre conscience « de ce qu’elle néglige, de la manière dont elle engage un rapport ou autorise une indifférence ». Une cohérence entre les connaissances est possible. Nous pouvons refuser que soit vidé de son sens ce que nous savons et, plus encore, « activer les dimensions de l’expérience que nos modes d’abstraction perceptifs et linguistiques omettent ».

Pour cela, il faut apprendre à poser les problèmes, à les situer, toujours plus concrètement, dans un monde incroyablement complexe et enchevêtré – et dont la complexité et l’enchevêtrement sont asservis à des intérêts puissants. Problématiser requiert non seulement d’échapper aux questions et oppositions préconstruites – science/activisme, progrès/régression, etc. – mais requiert aussi de l’imagination. Ainsi, « la manière dont les activistes anti-OGM ont su distinguer entre les OGM en laboratoire et les OGM en tant qu’innovation agriculturale est profondément inspirante. Ils ont compris qu’un fait pouvait être solide, mais seulement du point de vue des épreuves qui ont testé cette solidité. Il est muet à propos de ce dont le mode d’abstraction qu’il fait prévaloir demande l’omission, c’est-à-dire des épreuves qui n’ont pas cours au laboratoire ». Le sens commun a sa place à prendre dans ce travail nécessairement collectif. Des dispositifs existent pour l’organiser, qu’Isabelle Stengers nomme « génératifs », prenant entre autres l’exemple du mouvement Science for People aux Etats-Unis ou des conventions citoyennes en France. La démocratie ne consiste pas à mettre d’accord les gens sur la base de faits univoques et indiscutables, mais de leur permettre des désaccords dans l’élaboration d’un sens commun. Faire attention ensemble ; assumer l’intelligence publique des sciences ; penser le tissu de partenariats et d’interdépendances, l’ensemble du vivant, qui nous rend vivant ; penser devant les conséquences incertaines du « progrès »… Le viatique whiteheadien que nous confie Isabelle Stengers est bienvenu dans cette aventure !  

Émilie Reclus
31 août 2020
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