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Du social business à l’économie solidaire Critique de l’innovation sociale

Maïté Juan, Jean-Louis Laville et Joan Subirats (dir.) Érès, 2020, 336 p., 28,50 €

Cet ouvrage collectif propose une approche critique de l’innovation sociale, attentive aux territoires et aux acteurs qui la portent. Alliant cohérence théorique, études de cas et montée en généralité maîtrisée, il est particulièrement réussi ! Il met en regard deux acceptions – une « faible » et une « forte » – d’une notion dont l’ambivalence a crû en même temps que son extension. À suivre les auteurs, tout se passe comme si l’innovation sociale « mainstream » était rabattue sur sa version « faible », qui se contenterait « d’une amélioration du système économique dominant […] dans une perspective réparatrice et fonctionnelle », la version « forte » de l’innovation sociale assumant quant à elle une visée transformatrice, solidaire et démocratique. Laurent Fraisse analyse ces problématiques définitionnelles, en en soulignant d’ailleurs les tensions croissantes et les enjeux concrets qu’elles recouvrent. Parmi les nombreux enjeux transversaux à la quinzaine de contributions réunies ici, soulignons-en trois. L’enjeu de l’échelle, d’abord. Pour la grande majorité des mouvements, dépasser l’échelle locale afin de changer structurellement les rapports de force et d’exclusion reste tout à la fois une gageure et l’horizon dans lequel ils inscrivent leur lutte. En Belgique, par exemple, la reconnaissance et le changement d’échelle du mouvement pour une alimentation locale et responsable l’ont partiellement « normalisé », notamment au travers de sa professionnalisation et de sa « récupération » par le secteur marchand de la consommation locale (Geoffrey Pleyers). L’enjeu, ensuite, de l’institutionnalisation, qui comprend en creux des formes d’invisibilisation touchant certaines innovations sociales… Lorsque ces dernières sont reconnues, leur financement ne risque-t-il pas de frapper d’impossibilité le cœur même de leur projet émancipateur ? Ainsi d’associations de community organizing soutenues par des fondations aux États-Unis, dont Julien Talpin dresse un portrait nuancé. Dans un autre registre, pourrait-on en arriver à institutionnaliser « une grappe d’innovations radicales » en matière de buen vivir ? (Jean-Marc Fontan, Juan-Luis Klein). Et que dire des nombreuses innovations portées par des collectifs citoyens qui, si elles arrivent à transformer des manières de produire de la science, échouent à modifier les dynamiques inégalitaires de leur société ? L’enjeu épistémologique, enfin, est manifeste. L’épistémologie « du Sud », comme les épistémologies féministe et postcoloniale, interpellent les nombreux acteurs de l’innovation sociale, à commencer par les bailleurs, sur des problèmes très concrets : quelles méthodologies d’accompagnement des populations est-on en mesure de proposer ? Quelle validité et quelle rationalité accorde-t-on aux agirs et aux expressions populaires ? Que recouvre concrètement la notion de pouvoir d’agir des populations démunies ? Quels « indicateurs sociaux » mettre en place « afin de contrer l’opportunisme ou le non-professionnalisme d’un capitalisme qui n’aurait de social que le nom » ? (Isabelle Guérin). « Les effets de conscientisation et d’empowerment, y compris chez les chercheurs et les professionnels, pourraient-ils devenir des critères d’évaluation ? » (Marion Carrel). Au-delà de son intérêt scientifique, ce livre s’élève avec justesse contre « l’instrumentalisation néolibérale de l’innovation sociale ».

Jean Vettraino
27 juin 2020
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