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La guerre sociale en France Aux sources économiques de la démocratie autoritaire

Romaric Godin La Découverte, 2019, 250 p., 18 €

Au moment où la France est traversée par un mouvement social exceptionnellement long contre la réforme des retraites, voici un essai qui peut aider à mettre en perspective cette réforme et en comprendre les soubassements idéologiques. Journaliste économique à Mediapart, Romaric Godin retrace ici les origines françaises du néolibéralisme, qui s’impose désormais au prix d’une véritable guerre sociale. Romaric Godin commence par définir le néolibéralisme, qui n’est pas tant une doctrine économique ou un courant de pensée qu’un paradigme, un ensemble de politiques mises en œuvre partout dans le monde depuis les années 1970 et qui visent à redonner la priorité au capital contre le travail. Contrairement au libéralisme classique, le néolibéralisme ne demande pas « moins d’État, mais un État au service des marchés et du capital ». Le rôle de l’État est ainsi de supprimer, via des « réformes structurelles », les entraves à la circulation des capitaux, c’est-à-dire les mécanismes de redistribution ou les lois protégeant les droits des salariés, perçus comme des « rigidités ». Tout sera fait pour faciliter la finance, qui n’est plus vue comme une activité improductive mais comme créatrice de valeur et un indicateur de vérité. La priorité est donnée à la valeur boursière et à la rémunération des actionnaires. La clé de voûte de ce néolibéralisme est la maîtrise de l’inflation, permettant de limiter les revendications salariales, de maintenir la compétitivité et de protéger le capital. Mais c’est le travail qui devient dès lors la variable d’ajustement. Et la conséquence est le creusement des inégalités, contredisant la théorie du « ruissellement » selon laquelle les avantages accordés aux riches finiraient par bénéficier aux pauvres.

L’Hexagone est la terre natale de la pensée néolibérale, souvent perçue à tort comme une création anglo-saxonne.

Romaric Godin montre comment le paradigme néolibéral, devenu dominant dans le champ académique, est appliqué politiquement un peu partout à partir des années 1970. La France n’a pas échappé à cette vague, elle a su mettre en place un « modèle mixte », maintenant un équilibre entre capital et travail. Pourtant, l’Hexagone est la terre natale de la pensée néolibérale, souvent perçue à tort comme une création anglo-saxonne. Elle trouve ses racines dans le saint-simonisme, fondé sur l’idée que le développement industriel et la croissance assureront la paix sociale par l’enrichissement de tous. Durant tout le XIXe siècle, le capitalisme français se développe grâce à des investissements massifs de l’État et une fiscalité favorable aux riches. Les droits des travailleurs sont réduits et les mouvements sociaux violemment réprimés. Une situation qui fera de la France le théâtre privilégié de la lutte des classes pour les révolutionnaires de l’époque. Il faudra attendre le Front populaire et l’après-guerre pour que se mette en place un État social. Celui-ci n’abolit pas la lutte des classes mais il permet de la « civiliser » par le paritarisme, une cogestion par le patronat et les syndicats. Mais cet État social est menacé dès les années 1960 par le « rapport Rueff-Armand » même si celui-ci n’est pas appliqué du fait du climat social de l’époque. C’est avec la victoire de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 que les néolibéraux français arrivent au pouvoir. La priorité n’est plus le plein-emploi mais la lutte contre l’inflation. La politique déflationniste du Premier ministre Raymond Barre (1976-1981) conduit à une explosion du chômage, à la fermeture d’industries. Elle favorise logiquement la victoire de Mitterrand en 1981. Jusqu’en 1983, la gauche mène alors une politique d’augmentation des salaires et d’élargissement des droits sociaux, mais celle-ci, du fait du contexte international, entraîne la dévaluation du franc. Et les « modernisateurs » de la gauche (Jacques Delors et Laurent Fabius) imposent le « tournant de la rigueur », au nom de la construction européenne et de la coopération avec l’Allemagne – un argument qui sera souvent repris par la suite. Si le néolibéralisme triomphe parmi les élites politiques, l’opinion continue à se mobiliser dès que l’État social est attaqué, freinant l’insertion de la France dans l’ordre néolibéral qui s’impose partout ailleurs. D’où la persistance d’un « modèle hybride » français. Pourtant, l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 marque une « radicalisation » du néolibéralisme français avec la création de la commission Attali (dont le rapporteur adjoint n’est autre qu’Emmanuel Macron) censée « libérer la croissance ».

Emmanuel Macron va accélérer la transformation néolibérale de la France.

Certes, le contexte de crise mondiale complique la mise en œuvre des propositions de Nicolas Sarkozy, mais ne l’empêche pas, suivi par François Hollande, de mener une politique néolibérale (réduction des dépenses publiques et libéralisation du marché du travail). L’impopularité qui en résulte a sans doute contribué au naufrage des deux grands partis historiques lors de la présidentielle de 2017. Paradoxalement, le grand bénéficiaire de cette explosion du système politique français est un pur produit de celui-ci. Emmanuel Macron va accélérer la transformation néolibérale de la France (suppression de l’ISF, diminution des APL…). Le retour de bâton apparaît au grand jour avec le mouvement des Gilets jaunes. Mais alors que ses prédécesseurs atténuaient, voire retiraient leurs réformes, il entend maintenir le cap. Les syndicats sont ignorés, les pouvoirs d’investigation de la presse sont restreints et le Parlement est marginalisé.

En conclusion, l’auteur souligne ce paradoxe : malgré l’échec du néolibéralisme (explosion des inégalités, crise écologique), celui-ci continue à prospérer sur l’idée qu’il n’existe aucune autre option. Face à cette impasse, Romaric Godin identifie deux forces capables de construire une alternative : le sentiment de l’urgence écologique et le rejet de l’autoritarisme.

Edwin Hatton
31 mai 2020
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