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Brutalisme

Achille Mbembe La Découverte, 2020, 246 p., 17 €

Avec Brutalisme, le philosophe camerounais Achille Mbembe poursuit son analyse du devenir de l’humanité. Dans un style dense et puissant, mais parfois ardu, l’auteur brosse une véritable fresque, dominée ici par trois sujets : le calcul computationnel, le stade neurobiologique de l’économie et la carbonisation du vivant. Le brutalisme qu’il théorise ainsi est profondément lié au devenir artificiel du monde, où vivant et machine se confondent et où le vivant se meurt. C’est en empruntant aussi bien à la philosophie de la technologie qu’à l’analyse de la biopolitique de Michel Foucault, comme à la foisonnante littérature sur l’Anthropocène, que cette réflexion s’inscrit dans la continuité de l’œuvre d’Achille Mbembe sur le « devenir nègre » du monde.

Le Nord, centre politique et économique du monde, est désormais en proie à la nostalgie impérialiste, à un « vertigineux déclassement » et au repli, dans une période où règnent l’urgence et les récits d’effondrement. La domination universelle, fruit de l’impulsion de la pensée spéculative occidentale et des nouvelles technologies, est synonyme de déprédation et d’extraction du vivant sous toutes ses formes. La pénétration du capital dans toutes les sphères de la vie s’exerce avec d’autant plus de violence sur les corps racisés, des corps cantonnés aux frontières devenues infranchissables pour les plus vulnérables. En même temps, l’avènement de la raison numérique libère un narcissisme de masse où « l’image est devenue la langue privilégiée du sujet ». Les pulsions sont libérées de toute censure, l’intimité balayée, la division entre moi et surmoi fragilisée. Dans la sphère publique elle-même, tout est image et autoportrait. La politique des affects triomphe, le refoulement disparaît, la vérité et la limite s’effacent. Jusque dans un régime des pulsions, le régime d’une phallocratie, dont les colonies furent le terrain d’expression.

Cette sombre situation, pourtant, n’est pas une fatalité si on la regarde depuis le Sud : depuis de nombreuses années, celui-ci essaie « de récréer du vivant à partir de l’invivable ». Regardons sans condescendance les pensées, pratiques et croyances de sociétés dominées. L’animisme, notamment dans son rapport aux objets et artefacts, est omniprésent dans nos vies. Attribuer aux choses une âme, n’est-ce pas le rapport que nous entretenons désormais avec le téléphone mobile, tout à la fois grenier de connaissances, vecteur de communication, prolongement de soi, objet de singularisation et de distinction ? Alors que l’identité mythifiée et repliée sur soi domine nos discours politiques, les cosmogonies africaines font de l’identité une composante multiple et ouverte sur l’autre. Ainsi, le continent africain offrira certainement des solutions pour ce moment destructeur, comme des expériences complexes du brutalisme.

Si cette réflexion foisonnante témoigne, de la part d’Achille Mbembe, d’un indéniable talent de synthèse et d’une érudition remarquable, on éprouve parfois le sentiment d’un livre « fourre-tout ». Et la description méthodique d’une humanité qui a détruit la Terre et qui s’apprête à s’autodétruire semble parfois un catastrophisme que pourtant l’auteur entend récuser.

Laurent Duarte
18 mai 2020
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