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Abondance et liberté Une histoire environnementale des idées politiques

Pierre Charbonnier La Découverte, 2020, 464 p., 24 €

Un regard en arrière et on constate que toute idée politique parle, en filigrane, du rapport à la terre et à ses ressources. Sur quels fondements penser aujourd’hui une démocratie découplée de la croissance ? Lecture critique d’une enquête historique.

L’ouvrage est peut-être un peu long, mais il partage une conviction forte : la possibilité de faire advenir une écologie politique à la hauteur des enjeux de la crise de la biosphère. À condition de réinventer l’idéal de liberté hérité de la Révolution française et de l’associer à la protection du territoire comme garant de notre liberté. En d’autres termes, la démocratie est compatible avec l’écologie. L’enjeu est un nouveau rapport à la nature, ni naturaliste ni animiste, mais qui intègre la Terre comme habitat et comme ressource.

Pour Pierre Charbonnier, la période industrielle est fondée sur l’idée que la liberté – et la démocratie – ne seraient possibles que par et dans une société d’abondance (de croissance). Ce paradigme a fonctionné dès le début du XVIIIe siècle par l’intensification du travail agricole et industriel, puis par l’exploitation des nouvelles terres en Amérique et dans les colonies, et par l’extraction des ressources fossiles. Mais ce fut au prix d’un double aveuglement vis-à-vis de l’esclavage et des inégalités – aveuglement qui se poursuit aujourd’hui face à la crise climatique.

À propos de l’ouvrage

Enquête philosophique et historique, ce livre montre que les principales catégories politiques de la modernité se sont fondées sur l’idée d’une amélioration de la nature et d’une illimitation de l’accès aux ressources terrestres pour qu’advienne une société politique d’individus libres, égaux et prospères. Or ce pacte entre démocratie
et croissance est aujourd’hui remis en question par le changement climatique. Il nous revient donc de donner un nouvel horizon à l’idéal d’émancipation politique : l’écologie doit hériter du socialisme du XIXe siècle la capacité qu’il a eue de réagir au grand choc géo-écologique de l’industrialisation. Mais elle doit prenre acte de la solidarité des groupes sociaux avec leurs milieux. www.editionsladecouverte.fr

Ce modèle touche à sa fin. Mais par quoi remplacer l’abondance dans ce diptyque avec la liberté ? Cette abondance était fondée sur l’idée de production, le travail comme source de richesse (selon la philosophie d’Adam Smith) prenant la place de la terre nourricière. Or la véritable source des biens est la nature elle-même, le soleil et le sol (d’après l’économiste François Quesnay). « Nous n’avons jamais rien produit », écrit Pierre Charbonnier. Il faut remplacer une idée fausse – l’abondance est générée par le travail – par un rapport renouvelé à la Terre comme habitat et ressource. L’auteur développe longuement la thèse selon laquelle le travail a en réalité dégradé les ressources naturelles et notre habitat. À long terme, son effet est plus négatif que positif.

S’en tenir au thème des limites conduit à une impasse, à un naturalisme politique et à une dépolitisation des rapports au vivant, selon l’auteur. Ce dernier rejoint ici les analyses tardives d’Ivan Illich. Ce n’est effectivement pas d’une transition énergétique dont nous avons besoin, mais d’une conversion écologique. Quant à l’idée d’effondrement, elle est également rejetée, menant soit à un repli sur des gestes individuels, soit à un espoir dans un au-delà démobilisateur.

Le territoire est le seul élément unificateur des luttes, le support du nouveau sujet politique, associant humains et non-humain.

Les opposants au régime dominant aujourd’hui sont divers et dispersés, au contraire des acteurs des luttes ouvrières des deux siècles précédents. Le territoire est le seul élément unificateur des luttes, le support du nouveau sujet politique, associant humains et non-humains (comme on le voit dans les luttes environnementales actuelles). Mais cet appui sur le territoire ne suffira pas, il s’agit d’adopter une autre approche des ressources, non monétaire mais physique (voir les travaux du mathématicien et économiste Nicholas Georgescu-Roegen) et un autre rapport aux savoirs, partagés et démocratisés, comme l’évoque le philosophe Bruno Latour. C’est finalement le concept de production qui est en cause, au-delà de l’usage illimité des ressources ou du dépassement des limites. L’enjeu est de passer de la production (de biens) à la reproduction (de la biosphère) – façon élégante de décalquer les notions marxistes de production et de reproduction sociale.

Au-delà de cette thèse, fortement argumentée, plusieurs aspects peuvent être interrogés. Pierre Charbonnier affirme que la question écologique a toujours été présente dans les analyses des socialistes (il cite Karl Marx, Henri de Saint-Simon, Pierre-Joseph Proudhon, Rosa Luxembourg, Karl Polanyi…). Analyser la situation de la classe ouvrière en relation avec ses conditions concrètes de travail, c’est avoir un rapport au réel qui comprend les ressources, donc qui a trait à l’écologie. Rapport au réel, certes, mais pas dans une vision systémique qui est le propre de l’écologie.
Le raisonnement se veut strictement politique : l’homme n’existe qu’en tant que sujet politique. La dimension spirituelle de la mutation que nous vivons est délibérément occultée. L’écologie intégrale et la sobriété heureuse sont rapidement évacuées, sous prétexte que l’on ne peut pas revenir à un état idéal antérieur ni à un naturalisme immanent. Même Ivan Illich n’apparaît furtivement qu’à l’occasion d’une réflexion sur les coûts du transport et l’urbanisation. Pourtant, la conversion écologique (Pierre Charbonnier n’emploie évidemment pas ce terme) remet en cause nos croyances : ne met-elle pas en jeu une dimension spirituelle ?

La liberté ne sera réinventée que dans sa double dimension, sociale et territoriale d’une part, personnelle et spirituelle d’autre part.

L’auteur considère que l’écologie politique tend à révoquer l’idéal d’autonomie des Lumières en reconnaissant que les impératifs de l’écologie s’imposent aux hommes. Or, s’il défend l’idée de liberté à venir, il ne répond pas à la contradiction, sauf à dire que cela crée un vide politique et que « nous ne disposons d’aucun concept d’autonomie qui soit véritablement étranger aux mécanismes d’abondance ». Mais c’est ignorer l’idée de liberté intérieure par la sobriété. L’aspiration à la liberté des Lumières était à la fois sociale (démocratique) et personnelle (le refus de la transcendance). La liberté ne sera réinventée que dans sa double dimension, sociale et territoriale d’une part, personnelle et spirituelle d’autre part.

Le refus de prendre en compte le risque d’effondrement – sans le nier – est tout aussi significatif. Mais ne serait-ce pas l’incapacité de l’auteur à vivre l’espérance qui l’empêche de voir en face le risque d’effondrement (on pense ici à Jacques Ellul) ?
Enfin, si le rapport à l’espace est largement développé, le rapport au temps n’est que trop rapidement abordé, sauf pour dire, à plusieurs reprises, qu’il ne suffira pas de ralentir, qu’il faut reconsidérer le concept de production lui-même. Un autre rapport au temps n’est-il pas un vecteur intéressant et subversif de la production ? « Le temps est supérieur à l’espace », dit souvent le pape François, qui ne doit pas faire partie de la bibliothèque de l’auteur.

Quelles que soient ces réserves, la thèse de l’auteur nous fait avancer sur la question cruciale de l’avenir de la démocratie. Nous rapprocherions volontiers ces orientations des analyses d’Olivier Rey sur taille et démocratie (donc le choix de petits territoires) et de David Holmgren sur la permaculture (qui est reproduction avant production). Devrait-on pour autant abandonner toute réflexion sur les limites et l’effondrement ? Non. Car si l’on en croit le théologien Jürgen Moltmann, l’espérance est justement dans cet espace de tension entre l’histoire des hommes, l’eschatologie séculière et transcendantale et l’apocalypse. À explorer.

Arnaud du Crest
20 mai 2020
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